THÉORIE DE LA DÉFINITION ET VALEUR DES GENRES
Puisque chacun doit être, selon Socrate, son propre maître et Vouvrier de sa propre science; puisque apprendre, c'est prendre conscience de soi ou de ce qui est en soi, tirer la vérité de son propre fonds et l'enfanter au dehors, puisque enfin la connaissance complète se tourne aussitôt à l'action et se manifeste par les œuvres, on en peut conclure qu'il n'y a rien de moins passif que la science, rien qui
ait moins le caractère des choses qu'on reçoit toutes faites de l'extérieur. Les divers procédés delà méthode sont donc des opérations véritables, des actes intérieurs de notre puissance intellectuelle. Pour savoir, il faut agir, comme pour agir il laut savoir. Aristote ira plus loin. Tirant du principe socratique, Savoir, c'est agir, sa conséquence la plus belle, il dira : — Savoir, c'est faire; on ne sait vraiment que ce qu'on fait soi-même, que ce qu'on
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réalise par sa i)ropre activité. — Maxime prolbiule, et que Socralc eût pu accepter comme la plus légitime conclusion de sa maïeutique.
Les procédés de la mélliode, en effet, ne sont que des opérations fécondes par lesquelles nous réalisons en nous-mêmes les objets de la connaissance pour les mettre ensuite au jour; ce sont, dira Aristode, des actes, par lesquels nous amenons les objets à Vacle. Aristote, en développant cette théorie, n'est-il pas resté fidèle à la vraie tradilion socratiquiV?
La maieulique, selon Socrate, devait employer comme movens d'accouchement, la division, l'inducliun et la définition par genres. Ce sont autant de procédés actifs par lesquels nous développons les germes de la vérité contenus dans Famé, par lesquels nous faisons passer à un étal de distinction et de clarté ce qui était d'aljord envelo])pé et obscur. Socrate, on s'en souvient, avait ap|)ris d'Archélaûs et d'Anaxagore que tout ('lait d'abord mêlé dans Tàme humaine comme dans l'univers, et que le travail propre de l'intelligence est d'introduire en toutes choses, avec la distinction et la séparation, un ordre et une loi, voiioç^.
I. Considérons d'abord ce que produit la division ou analyse, âiaipeatç, à laquelle Socrate et Platon attachaient une si grande importance. Nous emprunterons à la géométrie un premier exemple. Si Ton donne au géomètre une figure à étudier,
* Voir t. I, p. 5Cet suiv.
c'est, dit Aristote, en menant des lignes ou des surfaces par quelqu'un des points ou quelqu'une des lignes de cette ligure qu'il en développera les propriétés. Ces lignes, il les concevra dans son imagination avant de les tracer au dehors. Il aura donc introduit dans la figure proposée des divisions et des subdivisions; il en aura distingué les diverses parties. Par là, il amène à l'acte des propriétés que cette figure contenait virtuellement ; il réalise les parties qu'elle enveloppait, les éléments dont elle se composait : on pourrait presque dire qu'il l'accouche. Etant donné, par exemple, un triangle isocèle, j'abaisse une perpendiculaire du sommet sur la base, et par là je réalise deux triangles égaux, dans lesquels le triangle total se décompose. Ces deux triangles égaux, je ne les connais que parce que je les fais. Toute pensée, conclut Aristote, est dans l'acte; la pensée ne pense rien que ce qu'elle lait venir à l'acte et réalise. On ne sait qu'en faisant, et savoir, c'estlaire. Et en effet, si mon activité intellectuelle n'avait pas réalisé, d'abord dans Timagination, puis sur les tableltes, les triangles égaux qui sont en puissance dans le triangle isocèle, elle n'aurait pas eu la science de ce triangle. C'est que, au fond, pensée et acte sont la même chose: ainoy â'ort vÔTtdiq Y} èvipysix. Le but de la division est donc de réaliser ce que renferme virtuellement un tout ; et c'est en faisant qu'on connaît {Sloc tov-o^ 7:oLovvzeç
C'est là un beau commentaire de la parole socra-
402 PROCÉDÉS PAllTlCULIEriS DE LA MÉTHODE SOCriATiQU!:.
tique et platonieiciuie : A-jzI; i'I ajroO 7rrj ir.içzr.y.r.y dvxl:ciJX3cv£Lv. Tirer la science de soi, c'est amener à l'acte en soiMiiènie ce qu'on connaît.
Ce que fait l'analyse des géomètres, le philosophe le fait en divisant et subdivisant par la nuHhode socratique. 11 amène à l'acte une espèce cojitenue dans un genre, une partie contenue dans un tout, une conséquence contenue dans un i)rincipe. La déduction, par exemple, est une action qui réalise nue conséquence d'abord virtuelle. C'est co (jui fait que la déduction ne mérite pas les accusations exagérées de ceux qui la croient stérile comme une tautologie. — 11 y a, disent-ils, entre le ])rincipe et la conséquence un lien d'identité; — quand cela serait, il y aurait toujours cette opposition fra|)pante que la conséquence est purement possible dans le principe, tandis que vous la rendez réelle par la déduction. Que le possible et le réel, dans leur o})|)osition provisoire, recouvrent une identité définitive, cela est vrai; mais, pour nous, il importe beaucoup de changer, selon rexi)ression d'Aristote, la puiiisance en acte; ce développement, cet enfantement, dont parle Socrate, constitue la science nn^^nie. La connaissance est l'acte commun du sujet et de l'objet; par cet acte, je réalise tout à la fois ma connaissance et la chose connue, du moins dans sa forme, sinon dans sa matière.
II. Ce qui est vrai de la division et de l'analyse s'applique aussi à l'induction et à la synthèse. Le
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éomètre ne se borne pas à décomposer des figures données; il en compose d'autres qui ne lui étaient pas données. C'est là cette synthèse idéale qui est si féconde en mathématiques. L'iiyperbole et la parabole ne sont point visibles dans l'expérience; c'est le géomètre qui a dut d'abord inventer et construire ces lignes par la combinaison d'éléments déjà connus. De même, en combinant des triangles, je forme des hexagones, des octogones, et d'autres figures. L'analyse et la synthèse se mêlent perpétuellement dans toutes les constructions géométriques. L'analyse seule serait trop vite épuisée; la synthèse réalise de nouveaux objets de connaissance. Savoir^ c'est toujours faire; l'esclave de Ménon, interrogé i)ar Socrate sur les propriétés des figures, était obligé de les réaliser pour les comprendre. Tout géomètre est un artiste.
La généralisation pliilosophique et l'induction réalisent aussi les choses à leur manière. Le genre est virtuellement dans les individus; je le produis et ramène à l'acte en Ten séparant, et je ne puis le connaître que par cette réalisation dans ma pensée.
Mais ici, Arislote a-t-il tiré la juste conséquence de son principe : Savoir, c'est laire? — Nous sommes arrivés au point où Platon et Aristote se séparent sur la question que Socrate avait soulevée.
Aristote a cru que le genre, réalisé dans notre pensée, n'avait pas d'autre réalité que celle-là, et qu'il était, en lui-même, pure virtualité. — Je
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connais l'universel parce que je le fais el que je l'amène à l'acte dans ma pensée; — voilà tout d'après Aristote. En conséquence, il reproche à Platon (l'avoir séparé les genres des objels, tandis que Socrate ne les séparait pas*.
Platon, de son coté, })ren(l pour |)rincipe l'unité fondamentale de la pensée et de l'être, ou, si l'on veut, de la pensée et de l'acte, qu'Aristote lui-même admet; et de ce principe, il tire les consé(iuences suivantes : — Puisque, par la dialectique et la maïeutique, je réalise les genres dans ma pensée, c'est qu'ils sont effectivement en eux-mêmes des réalités, sans quoi ils n'auraient rien d'intelligible. Précisément parce qu'ils ne sont pas réels et acluels en tant que genres dans les ol)jets extérieurs, ils doivent Fétre autre part. iNolre i)ensée,en effet, ne peut pas travailler sur le non-ètre absolu, ni « enfanter dans le non-étre. » Ce que nous concevons doit être réel quelque part, même quand nous songeons à de simples possibilités, car ces possibilités ne sont elles-mêmes possibles que grâce à quebjue réalité actuelle. Aristote répète lui-même que Pacte, en tout, précède la puissance. Donc c'est la réalité qui fournit de son sein le possible et Pintelligible; donc tout ce que nous enfantons laborieusement par notre pensée est déjà actuel dans une pensée supérieure éternellement identique à l'être même. Là les
loc. cit.
genres, « séparés » des choses et cependant « participables », sont tout ensemble être et pensée. Socrate, sans aller jusque-là, croyait lui-même à une identité fondamentale entre la raison et la réalité? Platon, à tort ou à raison, en conclut que les genres conçus par l'induction ont leur fondement dans quelque réalité supérieure tout à la fois au monde sensible et à notre pensée imparfaite.
Il semble, en effet, qu'ici Platon soit plus socratique d'esprit qu'Aristote, tout en paraissant s'écarter de Socrate dans la lettre. Aristote, quand il s'agit de l'induction, n'abandonne-t-il pas la doctrine socratique sur l'identité de la science et de l'action, du raisonnable et du réel, après l'avoir si remarquablement appliquée à la division? Au contraire, Platon croit pouvoir l'appliquer à l'induction comme à tout le reste, et il rattache les genres logiques conçus par la pensée humaine aux Idées réelles de la Pensée parfaite.
On voit, en résumé, sur quel point précis devait porter le grand débat de Platon et d'Aristote. Le principe qu'ils admettent en commun est le suivant : Savoir c'est produire, c'est amener à Pacte ce qui est virtuel en nous, mais réel ailleurs; car le virtuel présuppose le réel. Ce principe était en germe dans Socrate. L'objet de la division est réel dans le monde sensible; encore un point sur lequel Platon et Aristote s'accordent. L'objet de V induction est réel dans le monde intelligible; et savoir, c'est réaliser dans sa pensée les idé.es éternelles :