‹ La philosophie de Socrate [microform]Chapitre 6 sur 64 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Socrate nous a paru supérieur à ses devanciers par ridée qu'il se faisait, d'une part de la science considérée en elle-même, d'autre part de l'humaine ignorance; il conciliait ainsi le doute des sceptiques avec la foi trop confiante des premiers philosophes. Ce sentiment profond de l'idéal scientifique explique les deux parties principales de sa méthode : réfutation de l'erreur, ou ironie; découverte de la vérité, ou maïeutique.

L'ironie, dirigée contre la présomption et le sophisme, résulte du contraste établi par Socrate entre l'idéal de la science et l'orgueilleuse ignorance de ses adversaires. Dissimulant avec art la supériorité qu'il puise dans sa notion de la vraie sagesse, il engage les sophistes dans des discussions d'où ils doivent sortir compromis. Cette raillerie dissimulée, qui ne provoque le rire qu'après un triomphe définitif, réduit à néant toute science humaine devant la science véritable. Son résultat

mOME ET MÉTHODE HÉFUTATIVE DE SUCRATE.

est analogue à cette sorte de ridicule, si bien analysé par un philosophe modernes que produit l'antithèse de Tinfiniment petit et de l'infiniment grand. « Athéniens, la vérité est qu'Apollon seul est sage, « et qu'il a voulu dire seulement, par son oracle, a que toute la sagesse humaine n'est pas grand'- « chose, ou même qu'elle n'est rien ; et il est évi- « dent que Toracle ne parle pas ici de moi, et qu'il (( s'est servi de mon nom comme d'un exemple, et c( comme s'il eût dit à tous les hommes: — Le plus a sage d'entre vous, c'est celui qui, comme Socrate, « reconnaît que la sagesse n'est rien ^ »

L'ironie de Socrate reparaîtra chez Platon : elle sera le principal moyen de purification intellectuelle et morale (xaGapjtç). « Les médecins, dit Platon dans « le Sophiste, pensent que la nourriture n'est pas « profitable au corps, si, avant de la prendre, le « corps n'a été purgé. De même ceux qui veulent ce purifier leur âme, sont obligés, pour la tenir prête c< à recevoir toutes les connaissances dont elle a «besoin, d'en arracher d'abord les prétentions « d'un savoir imaginaire^ »

c< Quand je sus la réponse de l'oracle, je me ce dis en moi-même : Que veut dire le dieu ? Quel ce sens cachent ses paroles? Car je sais bien qu'il n'y ce a en moi aucune sagesse, ni petite ni grande; que ce veut-il donc dire en me déclarant le plus sage des

* Jean-Paul.

* Platon, ApoL, p. 70, Cousin.

5 So;?/i.,230b.

c( hommes? Car enfin il ne ment point ; un dieu ne ce saurait mentir. Je fus longtemps dans une exce trême perplexité sur le sens de l'oracle, jusqu'à ce ce qu'enfin, après bien des incertitudes, je pris ce ce parti que vous allez entendre pour connaître l'ince tention du dieu. J'allai chez un de nos concitoyens ce qui passe pour un des plus sages de la ville ; et ce j'espérai que là, mieux qu'ailleurs, je pourrais ce confondre Toracle, et lui dire: Tu as déclaré que ce je suis le plus sage des hommes, et celui-ci est ce plus sage que moi. Examinant donc cet homme, ce dont je n'ai que faire de vous dire le nom, — il suffit ce que c'était un de nos plus grands politiques, — et ce m'entretenant avec lui, je trouvai qu'il passait ce pour sage aux yeux de tout le monde, surtout aux ce siens, et qu'il ne l'était point. Après cette découce verte, je m'efforçai de lui faire voir qu'il n'était ce nullement ce qu'il croyait être, et voilà déjà ce qui ce me rendit odieux à cet homme et à tous ses amis, ce qui assistaient à notre conversation. Quand je ce Teus quitté, je raisonnai ainsi en moi-même : — ce Je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se ce faire que ni lui ni moi, ne sachions rien de fort ce merveilleux ; mais il y a cette différence que ce lui, il croit savoir, quoiqu'il ne sache rien, et que ce moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus sace voir. Il me semble donc, qu'en cela du moins, je ce suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir ce ce que je ne sais point. De là, j'allai chez un auce tre, qui passait encore pour plus sage que le pre-

48 mONIK ET MÉTHODE RÉFUTATIVE DE SOCRATE.

K mier... Voici le résultat que me laissèrent mes « recherches : Ceux qu'on vantait le plus me satiscc firent le moins, et ceux dont on n'avait aucune « opinion, je les trouvai beaucoup plus près de la « sagesse. » — Les esprits simples, en effet, réduits à leur bon sens, devaient paraître à Socrate plus voisins de la vraie science que les sophistes imbus de préjugés et aveuglés par l'orgueil. L'homme simple, pour arriver à la vérité, n'a qu'à suivre la nature; chez le sophiste, la nature corrompue par l'art semble spontanément entraînée vers le faux.

« Si vous me faites mourir, dit Socrate à ses juges, a vous ne trouverez pas facilement un autre citoyen ce comme moi, qui semble avoir été attaché à cette « ville, — la comparaison vous paraîtra peut-être un « peu ridicule, — comme à un coursier puissant et « généreux, mais que sa grandeur même appesantit, « et qui a besoin d'un éperon qui l'excite et Taic( guillonne. C'est ainsi que le dieu semble m'avoir « choisi pour vous exciter et vous aiguillonner, pour ce gourmander chacun de vous partout et toujours, ce sans vous laisser aucun relâche*. » Ailleurs, Socrate est comparé à la torpille qui engourdit son adversaire par ses secousses. Tel est, en effet, le choc produit dans l'âme par l'ironie socratique : une secousse inattendue, mais salutaire, vous révèle votre ignorance et votre faiblesse \

« Ib., 94.

• Voir le Ménon.

Parmi les procédés logiques de la méthode réfutative, le principal est la déduction, qui développe toutes les conséquences d'une thèse. Socrate croyait que l'erreur porte en elle sa réfutation, et pour ainsi dire, loge avec elle son ennemi* ; il commence donc toujours par admettre provisoirement la thèse de son adversaire, qui n'est pour lui qu'une hypothèse vérifiable par ses conséquences. Il force ensuite l'interlocuteur a développer son principe, l'entraîne de conclusion en conclusion, et le fait se heurter tout d'un coup à Fabsurde; l'apparente vérité se résout alors en mensonge; le fantôme de l'être, comme dirait Platon, s'évanouit dans le non-être : longtemps dissimulée, l'ironie éclate.

On peut dire que Socrate, dans la discussion, appliquait à ses interlocuteurs cette maxime antique : Faites le plus de bien possible a vos amis, le plus de mal possible à vos ennemis. Ses ennemis étaient ceux de la vérité, les faux sages; pour les combattre, il tournait contre eux leurs propres armes, celte logique à outrance, cette déduction subtile, cette analyse déliée et compliquée qu!ils maniaient avec tant d'art. Socrate, lui aussi, se fait sophiste; seulement, c'est un sophiste armé pour la bonne cause. Différence trop profonde pour ne pas échapper au vulgaire : sous l'analogie des formes logiques, le premier venu ne pouvait découvrir l'opposition des doctrines philosophiques.

* Voir le Gorcjias.

50 limm ET MÉTHODE RÉFUTATIVE DE SOCRATE.

Dans Xénophon comme dans Platon, nous voyons Socrate amener ses adversaires à dire le pour et le contre sur les mêmes choses et sous le même rapport. — (( Euthydèmc, si quelqu'un voulait dire la vérité, et qu'il ne parlât jamais delà même manière sur les mêmes choses; s'il disait du même chemin, tantôt qu'il conduit à l'orient, tantôt à l'occident, et qu'en calculant sa longueur, il y trouvât tantôt plus, tantôt moins, quediriez-vous d'un tel homme?— Qu'il ne sait pas ce qu'il prétendait savoir\ » ~ « Par les dieux, dit aussi Alcibiade dans le dialogue de Platon, je te jure, Socrate, que je ne sais ce que je dis; et véritablement il me semble que j'ai perdu l'esprit ; car les choses me paraissent tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, selon que tu m'interroges. — Ignores-tu, mon cher, la cause de ce désordre? — Je l'ignore parfaitement. — Et si quelqu'un te demandait si tu as deux yeux ou trois yeux, deux mains ou quatre mains, penses-tu que tu répondrais tantôt d'une façon, tantôt d'une autre? ou ne répondrais-tu pas toujours de la même manière?... Et n'est-ce pas parce que tu sais ce qui en est? -Je le crois. -Si donc tu

réponds si différemment, malgré toi, sur la même chose, c'est une marque infaillible que tu l'i-

gnores

Ce moyen de réfutation par l'analyse des consé-

hi

* Xén., iMém., IV, ir.

« Premier Aie , p. 03 (trad. Cousin).

quences, nous le retrouvons très-usité chez les Mégariques, disciples à la fois de Zenon et de Socrate : c^Euclide, dit Diogène, attaquait les arguments, ce non par leurs prémisses, mais par leurs conclu-

« Sions : Taïç dnoâei^eGLV ivlarocTO ou zocTa. l-/iiJ.tj.y.T0Cj dllx

« zar' eTTiçopav ^ » On reconnaît la réduction à l'absurde, qui consiste à partir de la conclusion de l'adversaire et à dégager, par une série de transformations légitimes, l'erreur ou la contradiction cachée qu'elle contient. Euclide était ainsi fidèle tout à la fois à la dialectique de Zenon et à celle de Socrate. Ce dernier affectionnait particulièrement le procédé de réduction à l'absurde. En attaquant et en analysant les conclusions, non les prémisses de ses adversaires, il rompait la chaîne de leurs déductions habituelles, prenait à revers leur argumentation tout entière et les forçait à le suivre sur un terrain toujours nouveau.

Nul n'a mieux résumé que Platon les vrais caractères de la logique réfutative. « Quel nom douce nerons-nous à ceux qui pratiquent cet art? Pour ce moi, je craindrais de les appeler sophistes, de ce peur de faire aux sophistes trop d'honneur. —

» Diog., II, 107. Cf. VII, /i5, 76. Sext. Emp., adv. Phys., IX, 108. adv. Math., X, 85. — Ga.-seiuli et Bayle n'ont pas compris le passage de DioL;ène. « Euclide, dit Gassendi, opposait aux démonstrations de ses adversaires, nonde.> prémisses, mais seulement des conclusions. » (De logtc, IT. Ravie, art. Euclide : Utebalur probalionibus non his c^uœ per assumplioues, sed quie per conclusiones liunl). Notre sens est celui de Rilter (Rhein Mus., p. 529), de Devks p. 35, et de M. llenne, p. IGO.

52 mOME ET MÉTHODE RÉFUTiVTlVE DE SOCP.ATE.

ce Et pourtant ce que nous venons de dire a bien c( Tair de leur ressembler. — Oui, c'est-à-dire c< comme le loup au chien, comme ce qu'il y a de

« plus féroce à ce qu'il y a de plus apprivoisé

« C'est la sophistique de noble race. » « La méthode « derél'utalion, dit-il encore, est la plus grande et « la plus sûre de toutes les purifications^; et cece lui qui n'en a pas subi l'épreuve, fut-il le grand a roi lui-même, on doit le tenir pour impur au su- « prème degrés »

En même temps que la purification intellectuelle, Socrate poursuivait la purification morale, qu'il ne séparait point de la première. Le but de tous ses efforts et l'objet final de toutes ses pensées, n'était-ce pas le bien? Le vrai lui-même n'était pour lui qu'un moyen d'arriver au bien. Or un lien délicat unit le cœur à la pensée, et pour connaître la vérité, il faut l'aimer d'abord en tant que bonne. Platon est fidèle à l'esprit socratique quand il représente la moralité comme la condition de la science, de même que la science, à son tour, est la condition de la moralité. « La science ne s'apc( prend pas de la manière dont certaines gens a le prétendent. Ils se vantent de pouvoir la faire « entrer dons l'ànie où elle n'est i)oint, à i>eu près c( comme on donnerait la vue à des yeux aveugles.

* Mot emprunté au lau-ayc dos mystères et qui ai)pailicni sans doute à Platon, non à Socrate.

- Sjphistc, 23(», b.

IRONIE ET MÉTHODE RÉFllTATIVE DE SOCRATE. 55

a — Tel est leur langage. — Ce que nous avons (( dit suppose au contraire que chacun possède la (( faculté d'apprendre, un organe de la science; « et que, semblable à des yeux qui ne pourraient se « tourner des ténèbres vers la lumière qu^avec le « corps tout entier, l'organe de rintelligence doit c( se tourner, avec l'ame tout entière, de la vue de (( ce qui nait vers la contemplation de ce qui est et « de ce qu'il y a de plus lumineux dans l'être; et a cela nous l'avons appelé le bien, n'est-ce pas? — « Oui. — Tout l'art consiste donc à chercher la ce manière la plus aisée et la plus avantageuse dont a Tame puisse exécuter l'évolution qu'elle doit c( faire: il ne s'agit pas de lui donner la iaculté de c( voir; elle l'a déjà; mais son organe n'est pas dans c< une bonne direction, il ne regarde point où il c( faudrait : c'est ce qu'il s'agit de corriger. — En (( effet. — Les qualités de l'âme autres que la (( science sont à peu près comme celles du corps : a 1 àme ne les recevant pas de la nature, on les y « introduit plus tard par l'éducation et l'exercice; a mais la science semble appartenir à quelque chose « de plus divin qui ne perd jamais de sa force, et a qui, suivant la direction qu'on lui donne, devient a utile ou inutile, avantageux ou nuisible. N'as-tu « point encore remarqué jusqu'où va la sagacité de c( ces hommes à qui on donne le nom d'habiles « malhonnêtes gens? Avec quelle pénétration leur c( misérable petite ame démêle tout ce qui les inté- (c resse ' Leur âme n'a pas une mauvaise vue ; mais.

If

54 IROME ET MÉTHODE RÊFUTATIVE DE SOCRATE.

« comme elle est forcée de servir (rinstrument à « leur malice, ils sont (raiitant plus malfaisants « qu'ils sont plus subtils et plus clairvoyants. — Il c< n'est que trop vrai. — Si dès reniance on coupait « ces penchants nés avec l'être mortel, qui, comme c( autant de poids de plomb, entraînent l'amc vers « les plaisirs sensuels et grossiers, et abaissent ses (c regards vers les choses inférieures; si le principe c( meilleur dont je viens de parler, dégagé et affran- « chi, était dirigé vers la vérité, ces hommes l'aperce cevraient avec la môme sagacité qu'ils aperçoivent « les choses sur lesquelles se porte maintenant leur c< attention^ »

Si l'on réfléchit à l'importance que Socrate attachait aux sentiments moraux , et i\ l'identité qu'il établissait entre la vertu et la science, on ne pourra nier que Platon ne soit fidèle, ici encore, aux doctrines de son maître. Le vice devait ètie, aux yeux de Socrate, un obstacle plus invincible encore que Terreur, puisque le vice est l'erreur même à son plus haut degré, devenue assez puissante pour passer dans la conduite. Doctrine originale et profonde, qui prouve que Socrate était loin de regarder la science philosophique comme une construction abstraite de la pure inlelligence : le véritable objet de la philosophie étant le bien, l'ame ne peut s'unir à son objet que si elle le possède déjà de quelque façon en elle-même.

* République, Vf,

CHAPrrRE v

La nature de la science, et le moyen de l'acquérir, est une des questions qui préoccupèrent le plus Socrate et toute son école. Suidas et Diogène de Laerte mentionnent les livres de Criton intitulés :

Uepl ToO iJ.aOeïVy Tiepi toù yvwvai, et Tiept ÈrAGvriiJ.riç^ On

cite des écrits du cordonnier Simon r^epl lmGZ'hij:fïz, irepl zpt(7£wç, TTsplroOcîta/sVsdGai'. On attribue au Thébain Simmias des dialogues Tispl loyiaiioîi, et irspl àhOdoiç\ Des écrits du même genre sont attribués à d'autres socratiques. Dans Platon, le Tlicétètè a pour objet la nature de la science; le Soplikte^ qui en est la suite, la nature de l'erreur; le Panne' nide, la nature de la vérité et de l'être. Le Phédon traite longuement de la réminiscence. Ces nombreux dialogues, principalement ceux des socratiques de second ordre, qui sont intitulés : Qu'ed-ce

* Suidas, au mot Criton.

2 Diog.,11, \Tô.

^ Diog., H, it>i.

-^Diog., n, 121

qu'apprendre? Qu'est-ce que connaître? prouvent que Socrate a dû avoir, sur la nature de la science et sur les procédés de l'invention, une doctrine originale. Avant de déterminer cette doctrine, considérons les opinions répandues chez ses contemporains au sujet de la science et de rintelligence.

Dans Anaxagore, dont Socrate avait lu les ouvrages, la raison est quelque chose d'universel, d'identique et d'infini, qui est présent à tous les êtres et qui y introduit Tordre, la distinction, la loi. L'intelligence indivi'luelle n'est que la prédominance de la raison commune dans tel être particulier. Au fond, il n'y a qu'une seule et même raison. «L'intelligence est toujours identique à elle-même, la plus grande comme la plus petite^ » — a Dieu habite en nous, » disait Euripide, disciple d'Anaxagore. Le philosophe ionien était si pénétré du caractère absolu de l'intelJigence divine et du caractère relatif des intelligences humaines, qu'on l'a accusé de scepticisme, au moins à l'égard du témoignage des sens. Seule, V Intellvjence nnivcrsclle « a la connaissance du monde entier : rien ne lui échappe,.., ce qui est, ce qui a été, ce qui sera-. » Cependant l'homme participe dans une faible mesure à la raison, et c'est là ce qui fait tout le prix de l'existence. Quelqu'un demandant un jour «])ourquoi il valait mieux, pour l'homme, être que n'être pas, » Anaxagore répondit : « Parce

* Noù; ^c 7:z; c'ac-J; èjrt, -/.xlô u.v.W', xai 6 éàxttcùv. Simplic ,inphys, Arist.f 55, b.

•S'inpîic, ibid.

qu'il a le pouvoir de contempler le ciel et l'harmonie de l'univers. »

Archélaûs, que Socrate connut intimement, admettait dans l'intelligence un mélange primitif :

Oiizoç as Tw vw evvTïdipyjLV zt svQéoyq (j-tyi^oc^. S'agit-il ici

de l'intelligence divine ou de l'intelligence humaine? En tout cas, si le mélange existait dans la première, selon Archélaiis, il devait exisier, à plus forte raison, dans la seconde. On peut dire en effet que, dans la pensée de l'homme, tout est d'abord confondu ; tout s'v trouve à Tétat d'unité indistincte. La science est une distinction, une séparation ou distribution, vo/jLoç. On sait toute l'importance qu'avait déjà, pour Anaxagore, l'idée de la distribution des choses, de Tordre introduit dans le mélange primitif; peut-être est-ce ce sens de distribution, de séparation par la pensée, qu'il faut aussi donner au mot vôij.oq dans cette maxime d'Archélaûs, qui semble d'abord si favorable au scepticisme : Kal rh Si-aolCov elv'y.i zat to àtcr/poy où çycrsi, alla voaM^ Le juste et Tinjuste, en effet, ne résultent pas de la nature; car la nature par elle-même est un mélange indistinct, où les qualités du bien et du mal, comme toutes les autres, sont indiscernables; il faut, pour les faire apparaître, la distribution^ Tordre et la loi de la pensée, v6ij.o;. Socrate, lui aussi, fera reposer le juste et Tinjuste sur la /oi, mais dans un sens bien

* Orig. phil., 9. Ce passage ne nous semble avoir été compris d'aucun interprète, pas même de Ritler, Hist. de îaph. anc, I, 282. «Diog. Laert., II, IG.

58 MÉTHODE D'IiNVENTION OU MAÏEUTIQUE.

différent de celui des sophistes; car il reconnaîtra des lois non écrites, pure manifestation de la pensée éternelle. Peut-être Archélaùs, disciple d'Anaxagore, donnait-il déjà ce sens élevé au terme de loi\ Ce qui est certain c'est qu'il admettait, comme Anaxagore, la confusion primitive des choses que Tintelligence discerne ensuite et sépare. Il était naturel de transporter cette double phase dans la pensée de l'homme, et de considérer la science comme une séparation, une distribution, un développement de ce que l'ûme enveloppe confusément par sa nature. Cette conception de la science s'accordait également avec les dogmes les plus connus des pythagoriciens. Ces derniers admettaient la métempsycose, une série d'existences et de transformations pour l'âme, et par conséquent une série de souvenirs perdus et retrouvés. De la fréexhieme au souvenir^ il n'y avait qu'un pas'. Sans prêter aux pythagoriciens la doctrine formelle de l'àva'fxvwtc, il est probable qu'ils ne considéraient pas la science comme

* C'est en ce sens qu'Aiiaximandrc cherche VirJ./.'.^ dans Tinégale dislrihtition ; Empôdoclc nie la oùar, en général {PhiL, adv. Col. 10), et Démocrile enseigne que par le voV.; seul, il y a du doux et de l'amer, du ch lud et du froid, de la couleur, et en général, toutes les qualités sensibles. (Sext. Eiuf»., adv. Math., VII, 155.)

'^ Cependant, comme le remarque M. Cousin, il ne serait pas sage de conclure, sans des témoignages positifs, que la réminiscence soit pytliagoricienne. « Autant les preuves abondent pour la métempsy- « cose et l'nnmortalilé de Tàme, autant, pour la réminiscence, les « témoignages précis manquent. Je n'ai pu trouver un seul passage a pythagoricien authentique où l'àvây.vr.ii; se trouvât positivement « énoncée. » Cousin, Fragments de philosophie ancienne (Notes sur le Phèdre).

MÉTHODE DlNVENTIOiN OU MAÏEUTIQUE. 59

une création de Thomme et une véritable invention, mais comme un développement et une manifestation dn nombre et de Vunité qui est la partie divine et la substance de Tâme. Du moins distinguaient-ils nettement les sens de la raison, l'opinion de la science. Même distinction dans Parménide, dont le poëme se divise en deux parties, l'une relative à la pensée ])ure, au vovç, l'autre relative à l'apparence et à l'opinion : rà Tipic (îo^av. Empédocle n'est pas moins explicite. D'après lui, la vérité ne saurait être connue par les sens, mais bien par la droite

raison (où -ràç aîo-Ovî^Jctç, alla TGV opObv loyov), «La

a droite raison est en partie divine, en partie c< humaine; sous le premier rapport, elle est inef- (c fable, sous le second, elle peut s'exprimer'. » Nous ne pouvons espérer aucune sûreté dépensée* tant queîious nous abandonnons à la vie sensible et que nous ne cherchons pas la vérité dans les profondeurs de notre cœur^ Socrate put connaître les

1 Empéd., Vers 551. Sext., adv. 3Ialh.,\U, 122.

ry(oÛL (^laavAOî'vTO? èvl GTrXa-Yxvoïai Xo'-yoïai. V. 556.

Les écrils d'Km})é({ocle, dit M. Cousin, n'étaient pas renfermés dans l'enceinte d'une société secrète, comme ceux des pylhagoriciens, et ils étaient beaucoup plus répandus. (Cousin, Antécédents du Phèdre^ 151.) Le Phèdre de Tlaton est rempli de passages qui rappellent Empédocle; et on s:iit que le Phèdre (ut probablement composé du vivant de Socrate. Si donc ce dernit r n'a point lu Empédocle, du moins a-t-il pu connaître les principaux dogmes pytliagoriciens et même éléates. Il devait les connaître par \espythagoristcs, ou écoliers exotériques, venus à Athènes avant les livres des pythagoriciens proprement dits.

60 MÉTHODE D1NVENTI0N OU MAÏKUTIQUE.

écrits crEmpédocle par le pythagoristc Siinmias, qui fut son disciple.

Eu résumé, la distinction des sens et de la raison, ainsi que celle de rojuniou et de la science, étaient du domaine commun à l'époque de Socrate. La ^6ix était considérée comme essentiellement humaine, \ iT.ifjTm'n comme divine. Plusieurs philosophes allaient même jusqu'à croire la science entièrement inaccessible à riiomme. En tout cas, elle était pour eux une participation du divin plus ou moins mystérieuse. 11 V avait donc tendance à considérer la science, non comme une création de Phomme, mais comme un développement de quelque germe de vérité, enveloppé par rame. L'idée de la confusion et de la. distinction successives était particulièrement nette dans xVnaxagore et Archélaûs, qui considéraient l'intelligence comme essentiellement ordonnatrice et législatrice. Tel était l'état de la question à l'époque de Socrate.

Dans tous les dialogues où Socrate joue un rôle, quels qu'en soient les auteurs, il répète sans cesse qu'il n'est point un maître en possession de la science et capable de la transfuser, pour ainsi dire, dans l'esprit de ses disciples. Chacun, dit-il, est son propre maître et a seulement besoin d'être aidé ou provoqué par quelque circonstance extérieure, principalement i)ar des interrogations. Apprendre, c'est prendre connaissance de soi ou de ce qui est en soi ; connaître, c'est se connaître soi-même ou connaître

ce qui est en soi-même ; voilà le point de vue psychologique qui appartient à Socrate. La spontanéité de la science est sa doctrine propre : pour lui, apprendre c'est enfanter le vrai ; et enseigner aux autres, c'est les accoucher : « Tu éprouves, mon cher Thééc( tète, les douleurs de l'enfantement. En vérité, (c ton àme est grosse. — Je n'en sais rien, Socc crate; mais je t'ai dit tout ce qui se passe en c( moi. — Peut-être ignores-tu encore, pauvre inno- « cent, que je suis fils d'une sage-femine habile et «renommée, de Phénarète? — Je l'ai ouï dire^ a — T'a-t-on dit aussi que j'exerce la même profes- « sion? — Jamais. — Sache donc que rien n'est a plus vrai. Mais, mon ami, ne va pas le redire à c< d'autres; car personne ne me connaît ce talent, « et comme on ignore cela de moi, on n'en parle c( pas. »

Cette comparaison, à la fois familière et profonde, est bien dans le goût de Socrate. Habitué qu'il était à prendre toutes choses, même les plus vulgaires, pour sujet de réflexion, et à chercher partout quelque reflet de la vérité universelle, il ne pouvait manquer d'apercevoir des rapports entre l'enfantement physique et renfantement intellectuel, entre la profession de sa mère et la mission à laquelle il s'était voué.

« N'as-tu pas entendu dire que les sages-femmes c( sont de très-habiles négociatrices en affaire de ma-

* Nous relrouvons, dès le début de ce passage, le ton de sincérité biographique qui nous avait déjà frappé dans le récit du Phédon,

«riage, car elles savent parfaitement distinguer c( quel homme et quelle femme il convient d'unir « ensemble pour avoir les enfants les plus accoma plis? — Non, je ne le savais pas encore. — Eh Ci bien, sois persuadé qu'elles sont plus lières de ce « talent que même de leur adresse à couper le nomce bril. Mais à cause des unions illégiiinies ou mal ce assorties dont se chargent des entrc^metteurs corce rompus S les sages-femmes, par respect pour ce elles-mêmes, ne veulent point se mêler des mace riages, dans la crainte qu'on ne les soupçonne ce aussi de faire un métier déshonnéte. Car, du « reste, il n'appartient qu'aux sages-femmes véri- « tables de bien assortir les unions conjugales. — ce II est vrai. — C'est donc là l'oflice des sagesce femmes. Ma tâche est plus importante. En effet, il ce n'arrive point aux femmes d'enl'aïUer tantôt des ce êtres véritables, tantôt de simples apparences; « distinction qui serait fort difficile à faire. Car, s'il « en était ainsi, le triomphe de l'art pour une sagece femme serait alors, n'est-il pas vrai, de savoir ce distinguer ce qui est vrai en ce genre d'avec ce ce qui ne l'est pas? — Je le pense aussi. — Eh bien, « le métier que je pratique est en tous points le ce même, à cela près, que j'aide à la délivrance des ce hommes, et non pas des femmes, et que je soigne, ce non les corps, mais les âmes en mal d'enfant. Mais ce ce qu'il y a de plus admirable dans mon art, c'est ce qu'il peut discerner si Tame d'un jeune homme va

* Allusion aux sopliistes.

MÉTHODE DiNVENTION OU MAÏEUTIQUE. (5

ce produire un être chimérique, ou porter un fruit ce véritable... Pour ceux qui s'attachent à moi, il ce leur arrive la même chose qu'aux femmes en trace vail : jour et nuit, ils éprouvent -des embarras ce et des douleurs d'enfantement plus vives que ce celles des femmes. Ce sont ces douleurs que je ce puis réveiller ou apaiser quand il me plaît, en ce vertu de mon art. Voilà pour les uns. Quelqueee fois aussi, Théétète , j'en vois dont l'esprit ne ce me paraît pas encore fécondé , et connaissant ce qu'ils n'ont aucun besoin de moi, je m'occupe ce avec bienveillance à leur procurer un établissece ment : et je puis dire, grâce à Dieu, que je conce jecture assez heureusement auprès de qui je ce dois les placer pour leur avantage. J'en ai ainsi ce donné plusieurs à Prodicus, et à d'autres sages et c( divins personnages. Agis donc avec moi comme ce avec le fils d'une sage-femme, expert lui-même en ce ce métier; efforce-toi de répondre, autantquetuen ce es capable, à ce que je te propose ; et si, après avoir ce examiné ta réponse, je pense que c'est une chice mère, non un fruit réel, et qu'en conséquence je ce te l'arrache et le rejette, ne t'emporte pas contre ce moi, comme font, au sujet de leurs enfants, celles ce qui sont mères pour la première fois. En effet, ce mon cher, plusieurs se sont déjà tellement cource roucés, lorsque je leur enlevais quelque opinion ce extravagante, qu'ils m'auraient véritablement déce chiré^ Ils ne peuvent se persuader que je ne fais

* Cf. Diog. Laert.

U MÉTHODE D'LNVENUON OU MAÏEUTIQUE.

c( rien en cela que par bienveillance pour eux*. » Sans doute, Socrate ne se rendait pas compte, aussi bien que Platon, de la grande idée spéculative cachée sous ces symboles. Cependant, cette doctrine n'est qu'une conséquence approfondie du précepte TvwQt geauTov, qui ramène la science du dehors au dedans et du monde à l'ànie.

Tout homme, dit Platon dans un passage de la Républif]ue cilà plus haut, tout homme a la faculté de connaître, comme il a la faculté de voir; il ne s'agit donc pas de lui donner un nouvel organe, mais de diriger l'activité spontanée de son intelligence; la science ne s'acquiert pas de la même manière que les qualités physiques; elle est quelque chose de plus divin, qui existe en nous dès l'origine à l'état latent. Tout liommc sait ce qu'on lui enseigne, mais il ne sait pas qu'il le sait ; il n'aperçoit pas tout ce qui est en lui. 11 suffit donc de lui donner la conscience de lui-même. En entendant Platon exprimer ces idées philosophiques, Socrate eût trouvé que son disciple, fidèle à Fart maïeulique, produisait au jour ce dont l'ame du maître était grosse. Dans la doctrine de la science innée, qui devait plus tard passer de philosophe en philosophe jusqu'à Descartes et Leibnitz, Socrate eût reconnu son enfant légitime ^

1 Théet , 50 et ss.

* C'est peut-être aussi dans cette théorie qu'apparaît pour la première fois, bien vaguement encore, la distinction de la faculté et de la réalité, du la puissance et de racle, (jui devait jouer un si grand rôle

Maintenant, Socrate a-t-il conçu ce dégagement de la vérité, ce passage de l'état implicite à l'état explicite, comme un souvenir ou une réminiscence d'une vie antérieure? On ne saurait l'affirmer*. Peut-être Socrate a-t-il simplement comparé la science à la réminiscence; peut-être, au contraire, a-t-il adopté la maxime célèbre : apprendre, c'est se souvenir. Mais rien ne prouve qu'il ait été jusque-là et qu'il ait rattaché, comme le fit Platon, la théorie de la raison à celle de la réminiscence, la réminiscence à la préexistence, et la préexistence à l'intuition première des choses divines. Ce mélange de dogmes pythagoriques et de conceptions métaphysiques révèle Platon et non Socrate. Nous n'avons le droit d'attribuer à ce dernier que la partie psychologique et logique de la théorie; la partie symbolique et métaphysique résulte d'une combinaison des Idées platoniciennes avec la métempsycose pythagoricienne.

Dans le dialogue consacré par Platon à la rémi-

dans la philosophie d'Aristole. Les mégarisles, disciples de Socrate, semblent s'être préoccupés beaucoup de la distinction du virtuel et du réel. En tout cas, s'ils se sont souvenus de Socrate sur ce point, ils lui ont été infidèles , en sacrifiant la notion de la puissance à celle de Vade, qui domine exclusivement dans Técole d'Élée. Nous ne présentons du reste cette filiation d'idées que comme une simple conjecture.

* Aristole n'attribue point la réminiscence à Socrate ; il l'appelle seulement la doctrine du Ménon. Or, on snit qu'au lieu de nommer ilaton, il désigne très-souvent ses ouvrages. Si la réminiscence était de Socrate, il est probable qu'il eût nommé ce dernier, ù^ctw; ^ï krI l

ev Tw Mê'vœvi Xo-j^o;, on yj jj.àôriai; àvâav/;at;. Où(5'au.cu -^àp auu.&aîvei Trpcc- TTÎaTaaOat tô xaôî'jcaarcv, àXX'au.x rvi £77a-j'œ"yyî Àaw.Câveiv -r.t twv xarà (xspc; tTTianiar.v, (oa-tp àvap(ùc(j;ovTa;. AnaL ;;r., II, xxi.

66 MÉTHODE DINVENIION OU M\ÏEUTIQUE.

niscence, le Mémn, où le caractère psychologique et Ionique de la méthode de Socrate csl très-exactement reproduit, on peut distinguer, par les formes mêmes de l'exposition, ce qui appartient à Socralc et ce qui dérive des dogmes pythagoriciens'.

« Tant qu'un homme aura une opinion vraie sur « les mêmes objets dont un autre a une pleine con- « naissance, il ne sera pas moins bon conducteur « que lui, quoiqu'il atteigne le vrai, non par la « science, mais par conjecture. — Soit. — Amsi « l'opinion vraie ne dirige pas moins bien que la « science par rapport à la rectitude d'une action... — « La chose étant ainsi, Socrate, je suis étonné pour- « quoi on fait beaucoup plus de cas de la science

i Le Mémn est d'ailleurs un des dialogues les plus socratiques de Platon : .1 roule tout entier sur la différence de la vertu d'opm.ou (èor.-,;») et de la vertu fondée sur la science (é<.77faf,;»), la dernière qui peut s-enseigner, Vautre qui ne s'enseigne pas. Plusieurs cr.hques regardent le Mémn comme un dialogue écrit, soit du vivant de Socrate, soit peu de temps après sa mort. Stallbaum dit : . Auclor est Anslolcles Platonem, Socralicum, virtutcra in scienlia posuis.e, postea autem earadem in eo inesse voluisse, ut animi facultales, dum suo quncquiB munere fungeretur, communiler ralionis impcrio obedirent ; quam .îenlentiam philosophus anirao suo suscepisse videlur, ex quo confecto primo itinere Alhenas reversus, philosophiam in academia docere cœpit. Quod si verura est, sponte consequitur, ut Mem ante prnni illius itineris evitum scriptus sit. . Pvolcy. ad Men La présence d'Anylus dans le dialogue, et la manière assez douce dont llaton 1 attaque, semble à Stallbaum une preuve que le Mémn aurait ete écrit vers le moment où Anytus préparait son accusation. C est aussi I opinion de Socher, De script. Plat, 185, ss. Ce qui est certain e est que le MênOH est tout plein de l'esprit socratique. - La metbode de debnilion y est remarquablement exposée au commencement : de même pour la doctrine de la volonté, qui ne peut vouloir le uutl. Ce dialogue est comme un résumé de la pliilosopliie de Socrate.

MÉTHODE DINVENTION OU MAÏEUTIQUE. 07

que de Topinion droite, et pourquoi ce sont deux choses différentes... — C'est que tu n'as pas fait attention aux statues de Dédale; peut-être n'en avez-vous pas chez vous. — A quel propos dis-tu cela? — C'est que ces statues, si elles n'ont pas un ressort qui les arrête, s'échappent et s'enfuient, au lieu que celles qui sont arrêtées demeurent en place. — Qu'est-ce que cela fait? — Ce n'est pas une chose bien précieuse d'avoir quelqu'une de ces statues qui ne sont point arrêtées, comme d'avoir un esclave fuyard, car elles ne restent point en place. Mais, pour celles qui sont arrêtées, elles sont d'un {içrand prix, et ce sont véritablement de beaux ouvrages... Les opinions vraies, tant qu'elles demeurent, sont une belle chose et produisent toutes sortes d'avantages ; mais elles ne veulent guère demeurer longtemps, et elles s'échappent de l'âme de l'homme : en sorte qu'elles ne sont pas d'un grand prix, à moins qu'on ne les arrête en les liant par la connaissance de la cause (aînas hyto-pw)... Ces opinions ainsi liées deviennent sciences, et alors demeurent stables. » On reconnaît cette recherche de la cause («triaç, loyo-j)^ qui caractérise la méthode socratique et en fait une méthode vraiment scientifique. « Par Jupiter, il pac( rait bien, Socrate, que c'est quelque chose d'ap- « prochant. — Je n'en parle pas non plus comme « un homme qui sait, mais je conjecture. » Cette doctrine, en effet, est mêlée aux dogmes de la préexistence et de la réminiscence, qui sont pour Platon

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niscence, le Mémn, où le caractère psychologique et Ionique de la méthode de Socrate est très-exactement reproduit, on peut distinguer, par les formes mêmes de l'exposition, ce qui appartient à Socrate et ce qui dérive des dogmes pYthagoriciens^

« Tant qu'un homme aura une opinion vraie sur a les mêmes objets dont un autre a une pleine con- « naissance, il ne sera pas moins bon conducteur « que lui, quoiqu'il atteigne le vrai, non par la <c science, mais par conjecture. — Soit. — Amsi « l'opinion vraie ne dirige pas moins bien que la ce science par rapport à la rectitude d'une action . . . - « La chose étant ainsi, Socrate, je suis étonné pour- « quoi on fait beaucoup plus de cas de la science

t Le Ménon est d'ailleurs un des dialogues les plus socratiques de Platon : il roule tout entier sur la différence de la vertu d'opinion (èuTx/îa) et de la vertu fondée sur la science (eu7r?a^..a), la dernière qui peut s'enseigner, Tautrequi ne s'enseigne pas. Plusieurs critiques regardent le Ménon comme un dialogue écrit, soit du vivant de Socrate, soit peu de temps après sa mort. Stallbaum dit : « Auclor est Âristole. les Platonem, Socralicum, virtutem in scientia posuis.e, postea autem eamdem in eo inesse voluisse, ut animi facultates, dum suo quiequœ munere fungeretur, communiter rationis impcrio obedirent ; quam .enlentiam philosophus animo suo suscepisse videlur, ex quo confecto primo itinere .\lhenasre versus, philosophiam in academia docere cœpit. Quod si verum est, sponte consequitur, ut Meno ante primi illius itmeris exitum scriptus sit. « Proleg. ad Mcn. La présence dWnytus dans le dialogue, et la manière assez douce dont Platon 1 attaque, semble à Stallbaum une preuve que le Ménon aurait ete écrit vers le moment où Anylus préparait son accusation. C^est aussi 1 opinion de Socher, De scripL Plat, 185, ss. Ce qui est certain c e.t que le Ménon est tout plein de l'esprit socratique. - La metho.le de de(inition y est remarquablement exposée au commencement : de même pour la doctrine de la volonté, qui ne peut vouloir le niai. Ce dialogue est comme un résumé de la philosophie de Socrate.

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« que de l'opinion droite, et pourquoi ce sont deux « choses différentes... — C'est que tu n'as pas fait (c attention aux statues de Dédale ; peut-être n'en c( avez-vous pas chez vous. — A quel propos dis-tu c( cela? — C'est que ces statues, si elles n'ont pas (c un ressort qui les arrête, s'échappent et s'enfuient, c( au lieu que celles qui sont arrêtées demeurent en a place. — Qu'est-ce que cela fait? — Ce n'est pas ce une chose bien précieuse d'avoir quelqu'une de « ces statues qui ne sont point arrêtées, comme c< d'avoir un esclave fuyard, car elles ne restent point « en place. Mais, pour celles qui sont arrêtées, elles « sont d'un grand prix, et ce sont véritablement de « beaux ouvrages... Les opinions vraies, tant qu'elles c( demeurent, sont une belle chose et produisent c( toutes sortes d'avantages; mais elles ne veulent ce guère demeurer longtemps, et elles s'échappent (.( de rame de l'homme : en sorte qu'elles ne sont pas c( d'un grand prix, à moins qu'on ne les arrête en ce les liant par la connaissance de la cause {xhlocg hc( yt(7/jifo)... Ces opinions ainsi liées deviennent c( sciences, et alors demeurent stables. » On reconnaît cette recherche de la cause {akiocçy loyo-S)^ qui caractérise la méthode socratique et en fait une méthode vraiment scientifique, ce Par Jupiter, il pac< raît bien, Socrate, que c'est quelque chose d'apcc prochant. — Je n'en parle pas non plus comme ce un homme qui sait, mais je conjecture. » Cette doctrine, en effet, est mêlée aux dogmes de la préexistence et de la réminiscence, qui sont pour Platon

68 MÉTHODE D'INVENTION OU MAÏliUTIQUE.

de simples conjectures, et qu'il distingue du fond même de Ui doctrine. « Cependant, ajoute Socrate, « lorsquejcdisquel'opinionvraieestautrechoseque

« la science, je ne pense pas tout à fait que ce soit là (c une conjecture. Si je pouvais dire de quelque chose (( que je la sais, et je t oserais de bien peu, f assurerais « que celle-ci est du nombre de celles que je sais\ » Cette affirmation formelle nous montre que la distinction de l'opinion et de lascibnce était fondamentale dans l'enseignement de Socrate.

Voici maintenant la distinction de la science virtuelle et de la science actuelle. Socrate s'en sert pour répondre à une des difficultés que les sophistes élevaient sur la possibilité de la science. « Comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tu ne connais en aucune manière? Quel principe prendras-tu, dans ton ignorance, pour te guider dans cette recherche? Et quand tu viendrais à le rencontrer, comment le reconnaîlrais-tu, ne rayant jamais connu? — Je comprends ce que tu veux dire, Ménon. Vois-tu combien est fertile en disputes ce propos que tu mets en avant? Il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu il sait, ni ce qu'il ne sait pas; car il ne cherchera point ce qu'il sait parce qu'il le sait et que cela n'a point besoin de recherche, ni ce qu'il ne sait point par la raison qu'il ne sait pas ce qu'il doit chercher'. » Ménon étant représenté comme dis-

» Mén., 80, e. sqq.

« Mén., 82, a.

ciple de Gorgias, il est permis de rapporter à ce dernier l'objection qui précède. On sait que Gorgias, en effet, soutenait les thèses suivantes : T l'être n'est pas; 2*^ quand môme il serait, on ne pourrait le connaitre. L'objection du Ménon, quel qu'en soit l'auteur, est assurément des plus sérieuses. La science ne peut avoir son origine dans l'ignorance absolue : pour apprendre, il faut en môme temps ne pas savoir et savoir; pour enfanter la vérité, il faut toutàla fois la posséder et ne pas la posséder. Socrate ayant la prétention d'accoucher les esprits et de leur faire découvrir le vrai, les sophistes durent lui opposer des objections analogues à la précédente : Socrate se trouva dans la nécessité d'accorder à l'homme une science primitive, confuse et générale. Cette innéité de la science est le principe nécessaire que suppose l'induction maïeutique.

« Est-ce que ce discours ne te paraît pas vrai, Socrate? — Nullement. — Me dirais-tu bien pourquoi?— Oui, car j'ai entendu des hommes et des femmes habiles dans les choses divines. — Que disaient-ils? — Des choses vraies et belles, à ce qu'il me semble. — Quoi encore? et quelles sont ces personnes-là? —Quant aux personnes, ce sont des prêtres et des prêtresses qui se sont appliqués à pouvoir rendre raison des choses qui concernent leur ministère : c'est Pindare et beaucoup d'autres poètes, j'entends ceux qui sont divins. Pour ce qu'ils disent, le voici : examine si leurs discours te paraissent vrais. Ils disent que l'àme humaine

(c est immortelle; étant d'ailleurs née plusieurs fois c< et ayant vu ce qui se passe dans ce monde et dans c< l'autre e\ toutes choses, il n'est rien qu'elle n'ait « appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à « l'égard de la vertu et de tout le reste, elle soit en a état de se ressouvenir de ce qu'elle a su antérieu- « rement ^ » On voit que Platon distingue avec soin, dans la théorie de la réminiscence, l'élément orphique et pythagorique de l'élément socratique et de sa propre doctrine. Déjà on entrevoit, dans le Ménon, une allusion aux Idées : ce Comme tout se- « tient et que l'àme a tout appris, rien n'empêche a qu'en se souvenant d'une seule chose, ce que c< les hommes appellent apprendre, on ne trouve a de soi-même tout le reste [par l'induction et la déce duction], pourvu qu'on ait du courage et qu'on ce ne se lasse point de chercher. En effet , ce ce qu'on nomme chercher et apprendre n'est absoluce ment que se ressouvenir. » A ce mélange de symboles hardis et de métaphysique profonde, on ne reconnaît plus Socrate, ordinairement circonspect et moins porté aux hypothèses; aussi, nous venons de le voir, Platon ne lui prête pas cette doctrine, qu'il fait remonter à Pindare et aux pythagoriciens. Pourtant le vrai Socrate ne tarde pas à reparaître. Nous le voyons employer avec l'esclave de Ménon sa méthode d'accouchement, qui n'est pour Platon qu'une conséquence et une appli-

* 3Ién., ibid. sqq.

cation logique du dogme pythagoricien. Les interrogations se succèdcHt, et Socrate s'abstient de toute alfirmation dans les demandes qu'il adresse au jeune esclave, laissant à celui-ci le soin de choisir entre le OMÏ et le non. La question qu'un maître pose à l'élève, ou qu'on se pose à soi-même, ou que les objets visibles semblent vous poser , n'est que l'occasion extérieure de la science. « Tu vois, Ménon, quel chemin il a fait dans la réminiscence. Il ne savait point, au commencement, quelle est la ligne d'où se forme l'espace de huit pieds, comme il ne le sait pas encore. Mais alors il croyait le savoir, et il a répondu avec confiance, comme s'il le savait; et il ne croyait pas être dans l'embarras à cet égard. A présent il reconnaît son embarras, et comme il ne sait point, aussi ne croit-il point savoir. — Tu dis vrai. — N'est-il pas actuellement dans une meilleure disposition par rapport à la chose qu'il ignore? — C'est ce qu'il me semble. — En le faisant douter et en l'engourdissant comme la torpille, lui avons-nous fait quelque tort? — Je ne le pense pas. — Au contraire, nous l'avons mis, ce semble, plus à portée de découvrir la vérité... Considère maintenant comment, en partant de ce doute, il découvrira la chose en cherchant avec moi, tandis (jue je ne ferai que l'interroger et ne lui apprendrai rien. Observe bien si tu me surprendras lui enseignant et lui expliquant quoi que ce soit, en un mot faisant rien de plus que lui demander ce qu'il pense... Que t'en semble, Mé-

iS

î-^ MÉTHODE D'INVENTION OU MAJEUTIQUK.

« non?A-t-il fait une seule réponse qui ne fût son « opinion à lui ? — Non, il a toujours parlé de lui- « même. — Cependant, comme nous le disions tout « à l'heure, il ne savait pas. — Tu dis vrai. — Ces « opinions étaient-elles en lui, ou non? —Elles y « étaient. — Celui qui ignore a donc en lui-même, « sur ce qu'il ignore, des opinions vraies. — Appa- « remment. » Il n'a encore que des opinions, c'esla-dire une science inconsciente; iln'a pas la science qui se sait et se comprend elle-même, la seule vraie science. « Ces opinions viennent de se réveiller en « lui comme un songe. Et si on l'interroge souvent « et en diverses façons sur les mêmes objets, sais-tu « bien qu'à la fin il en aura une connaissance aussi « exacte que qui que ce soit? — Cela est vraisem- « blable. — Ainsi il saura sans avoir appris de per- « sonne, mais au moyen de simples interrogations, « tirant ainsi sa science de son propre fonds : d,ccj- « êwvaÙTo; è^aùzoù T/,y éT:tGTT.a-n. Mais tirer la science « de son fonds, n'est-ce pas se ressouvenir'? »

C'est cette dernière déduction qui est toute platonicienne. Socrate enseignait que nous tirons notre science de nous-mêmes; Platon en conclut que nous nous en ressouvenons; puis il remonte à la préexistence pythagoricienne, et enfin aboutit à l'intuition des Idées, plaçant ainsi la doctrine de Socrate entre la sienne et celle de Pythagore, comme un anneau intermédiaire. « A la vérité, conclut Socrate, je ne

'«én.,SC,,d.

MiîTHODE D'INVENTION OU MAÏEUTIQCE. 73

« voudrais pas affirmer bien positivement que tout « le reste soit vrai [c'est-à-dire la préexistence, la métempsycose, et la réminiscence même] ; mais je « suis prêt à soutenir et de parole et d'effet, si j'en « suis capable, que la persuasion qu'il faut chercher « ce qu'on ne sait pas [et le chercher en soi] nous « rendra sans comparaison meilleurs, plus coura- « geux et moins paresseux que si nous pensions qu'il « est impossible de découvrir ce qu'on ignore et a inutile de le chercher. » La considération pratique qui termine ce passage est tout à fait dans l'esprit de Socrate ; Platon, on le voit, nous a fourni jusqu'au bout le critérium de ce qui appartient à son maître, et des hypothèses accessoires qui ne lui appartiennent pas.

La doctrine du Ménon est reproduite dans le PhédoH, et le passage suivant résume fort bien le principe de la maïeutique : a Tous les hommes, s'ils sont « biens interrogés, trouvent tout d'eux-mêmes, ce « qu'ils ne feraient jamais s'ils ne possédaient déjà « une certaine science et une raison droite '. » Dans le Théétèle, Socrate distingue deux espèces de science, la science dont on a la simple possession (xrÀcr.ç), et celle dont on a l'usage actuel (ë^tç). « Si, « ayant pris à la chasse des oiseaux sauvages, des « ramiers ou quelque autre espèce semblable, on les « élevait dans un colombier, nous dirions à certains « égards qu'on a toujours ces ramiers, parce qu'on

« Phédon, 73, a.

« en est possesseur. N'est-ce pas? — Oui. — Et à « d'autres égards qu'on n'en a aucun ; mais que, « comme on les tient enfermés dans une enceinte « dont on est le maître, on a le pouvoir de prendre ce et d'avoir celui qu'on voudra, toutes les fois qu'on « le jugera à propos, et ensuite de le lâcher*. » Nos idées ressemblent à ces ramiers. Elles habitent notre âme; mais nous, nous les possédons sans en faire usage; tantôt nous en usons, et les saisissant pour ainsi dire, nous les fixons sous nos regards. Comment ne pas reconnaître, dans cette distinction, ce qu'Anstote appellera plus tard la science en puissance et la science en acte, — distinction qu'il invoque précisément, dans sa Grande inorale, pour réfuter la doctrine de Socrale sur l'identité de la vertu et de la science, comme s'il voulait retourner contre Socrate lui-même un des principes que ce dernier avait entrevus ?

Cette science innée dans la raison et qui est la raison même, Socrate, nous l'avons vu, n'en a pas fait la réminiscence d'une vie antérieure. 11 est probable pourtant qu'il lui attribua, comme tous ses prédécesseurs et comme Platon, une origine divine, a Cette partie de l'ame est sa partie divine ; c'est en y « regardant et en y contemplant l'essence de ce qui « est divin, Dieu et la sagesse, qu'on pourra se con- « naître soi-même parfaitement... Vous ne ferez

« Tkéét., 197, b.

MÉTHODE DINVENTION OU MAÏEUTIQUE. 75

ce rien sans avoir l'œil fixé sur la lumière divine. ce Car c'est en vous regardant dans cette lumière ce que vous vous verrez vous-mêmes et reconnaîtrez ce les biens qui vous sont propres. — Sans doute.— ce Mais, en faisant ainsi, ne ferez-vous pas bien? — ce Certainement. — Si vous faites bien, je veux me ce rendre garant que vous serez heureux... Mais si ce vous faites mal et si vous regardez ce qui est sans ce Dieu et plein de ténèbres, vous ne ferez vraisemce blablement que des œuvres de ténèbres, ne vous ce connaissant pas vous-mêmes \.. »

ce Celui qui a l'amour de la science aspire natuee rellement à l'être, et loin de s'arrêter à cette mulce titude de choses dont la réalité n'est qu'apparente, ee son amour ne connaît ni repos ni relâche jusqu'à ce ce qu'il soit parvenu à s'unir à l'essence de chaque ce chose par la partie de son âme qui peut seule ce s'y unir à cause des rapports intimes qu'elle a avec ce elle ; de telle sorte que cette union, cet accouplece ment divin, avant produit l'intelligence et la vérité, ee il atteigne à la connaissance de l'être et vive dans ce sein d'une véritable vie, libre enfin des douleurs ce de r enfantements » Certes, Socrate ne s'est pas élevé aussi haut, jusqu'à cette union intime de la pensée et de l'être dans Vidée ; mais la trace des doctrines socratiques se retrouve jusque dans ces. grandes spéculations platoniciennes : l'âme, grosse de la science, qu'elle a conçue par son union avec la

« Alcib., loc. cit.

vérité, et enfantant avec effort jusqu'à ce qu'elle possède la sagesse.

Du principe général de la maïeutique on peut déduire quels durent être, pour Socrate, la forme préférée et les objets habituels des recherches logiques.

La méthode d'accouchement entraînait la nécessité du dialogue et des formes interrogativcs. Le maître, par ses questions au disci|)lc, aide à l'enfantement des idées; la logique de\\eni ainsi wne dialectique.aCelui qui sait interroger et répondre, ne l'appelles-tu pas dialeclicien^? » La vérité doit jaillir, « comme rétincelle, » du frottement des idées \

Qui dit dialectique, dit une méthode éminemment discursive, sous tous les rapports et de toutes les manières. « Socrate, dit Xénophon, n'avançait à « traiers les principes les mieux reconnus de tous, ce pensant que c'était là le meilleur appui du dis- « cours\ » Le dialogue, au point de vue logique, est une investigation mobile dans laquelle l'esprit suit son allure naturelle, allant et venant, montant et descendant, employant tour à tour l'induction et la déduction. En outre, le dialogue va d'un interlocuteur à l'autre, d'un lieu à l'autre, d'un sujet à l'autre. Socrate, sur la place publique, s'adresse au premier venu, à l'humble artisan

* CratyL, 590, c.

*Rép., VI. 3 Mém., IV, Ti.

MÉTHODE DINVENTÏON OU MAÏEUTIQUE. 77

comme aux plus illustres citoyens, à l'esclave de Ménon comme au jeune Alcibiade. De la place publique, il passera au banquet d'Agathon, ou sur les bords de l'ilissus en compagnie de Phèdre. Peu importent les temps, les lieux, les personnages. Tout\ est occasion de discours et de recherches; tout esprit est capable d'enfanter au moins quelques idées ou de provoquer chez les autres un enfantement analogue. Plus il y aura de variété dans les procédés et les conditions de la dialectique, plus il y aura d'aspects nouveaux sous lesquels se présenteront les choses et les idées. De même que nos expérimentateurs modernes s'appliquent à multiplier et à varier leurs observations et leurs essais, modifiant sans relâche les objets et les circonstances , tâtonnant d'épreuve en épreuve et posant mille questions à la nature ; ainsi Socrate, prenant pour objet d'observation et d'expérimentation, non pps la nature, mais l'àme humaine, soumet aux épreuves les plus variées tous ceux qu'il rencontre, sans dédaigner personne et sans dédaigner non plus aucun sujet d'entretien : de toute âme et de toute chose il sait que la vérité peut sortir.

On pourrait donc appeler la méthode de Socrate une expérimentation morale et logique par le moyen du dialogue discursif. Méthode peu régulière sans doute, et qui tire toutes ses qualités de l'esprit même qui l'emploie; mais, pratiquée par un observateur comme Socrate, n'était-elle point alors la meilleure des méthodes?

A ce caractère discursif du dialogue se rattache la variété du ton et des formes, depuis la familiarité la plus simple jusqu'à l'émotion la plus sublime. Sous la raillerie, Socrate cachait l'enthousiasme : c'est le secret de son prestige. Avec quelle facilité il passe du rire au ton ému! Quelle élévation de doctrine sous la forme étrange, parfois burlesque, de son langage! Il ne reculait point devant les sujets familiers et les exemples les plus communs. Sous la trivialité volontaire qu'il affectait, il y avait toujours, outre l'ironie à l'adresse des rhéteurs, cette pensée profondément philosophique : la science dont est grosse l'aine humaine est une et infinie comme la vérité; on peut donc la tirer des objets les plus humbles et des plus humbles esprits. Parménide, dans le dialogue de Platon, prédit à Socrate encore jeune qu'il viendra un jour où la philosophie le saisira davantage, et où il ne dédaignera plus les choses qui semblent viles au vulgaire. Toute pensée, en effet, fut-elle en apparence insignifiante, est le produit de l'intelligence ; on peut donc y rendre sensibles les procédés intellectuels. Chaque idée vraie forme avec les autres une œuvre commune de la raison, dans laquelle la raison peut se rendre compte d'elle-même à ellemême. Au fond de l'exemple familier et particulier, Socrate savait découvrir la vérité universelle, a Je dis donc que Socrate ressemble à ces silènes (c qu'on voit exposés dans les ateliers des sculp- « teurs , et dans l'intérieur desquels , quand on a les ouvre, on trouve renfermées des statues de

c( divinités. Quand on se met à l'écouter, ce qu'il ce dit parait d'abord tout à fait burlesque ; sa pence sée ne se présente à vous qu'enveloppée dans ce des termes et des expressions grossières, comme ce dans la peau d'un impertinent satyre. Mais que ce l'on ouvre ses discours, qu'on pénètre dans ce leur intérieur, d'abord on reconnaîtra qu'eux ce seuls sont remplis de sens ; ensuite on les trouce vera tout divins, renfermant en eux les plus noce blés images de la vertu, et embrassant à peu près ce tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque ce veut devenir un homme accompli. »

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