‹ La philosophie de Socrate [microform]Chapitre 7 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. DIVISION ET DÉDUCTION. — INDUCTION.

I. La division {SialpeGiç) comprend tous les procédés analytiques qui découvrent la pluralité dans l'unité. On peut descendre de Tunité d'un genre à la pluralité des espèces, ce qui est la division proprement dite; ou de l'unité d'un principe à la pluralité des conséquences, ce qui est la déduction. Socrate a connu et employé méthodiquement ces deux procédés.

La division par genres rentre dans ce queXénophon appelle zb âialiyeiv y.xToc yivn. Les Mémorables en contiennent plus d'un exemple. — « Veux-tu que c( nous écrivions ici un J, là un L Ce qui nous c( paraîtra l'œuvre de la juslice, nous le placerons « sous le J; nous mettrons sous l'I ce qui nous pacc raîtra l'œuvre de l'iniquité. — Fais, si tu le c( juges nécessaire. Socrate écrivit ces deux lettres, « comme il le disait. Ne trouve-t-on pas, reprit-il, le « mensonge parmi les hommes? — Oui . — Où le pla-

PROCÉDÉS PAUTIGULIERS DE LA JlAÏEUTIQUE. - DIVISIO.X. 81

« cerons-nous? — Sous la marque de l'injustice, ap- (c paremment. — Les hommes ne trompent-ils pas? c( — Sans doute. — Où placerons-nous la trom- « perie? — Encore du côté de l'injustice. — Et l'accc tion de nuire aux autres? — De même. — Celle c< de réduire quelqu'un en servitude? — Toujours « de même. — Et de tout cela, ô Euthydènie, rien du « côté de la justice? — Cela serait étrange. » On reconnaît là une classification à deux séries, sous forme de tableaux réguliers. Le genre de l'injustice est subdivisé en diverses espèces, telles que le mensonge, la fraude, le tort fait aux autres, etc. Socrate va montrer maintenant que cette classification est inexacte et incomplète, parce que les espèces, à leur tour, ont besoin d'être subdivisées. « Supposons c( qu'un général asservisse une nation injuste et ence nemie, dirons-nous qu'il commet une injustice? — « Non vraiment. — Nous appellerons donc ce qu'il c< fait, un acte de justice? — Sans doute. — Et s'il « trompe les ennemis? — Cela est encore juste. — « Mais qu'il les pille et qu'il enlève leurs biens? c( — Il ne fait rien que de juste. Je croyais que les « questions que tu me faisais ne regardaient que « nos amis. — Ainsi, tout ce que nous avions « attribué à l'iniquité, il faudra donc à présent l'atcc tribuer à la justice? — Je le pense. — Veux-tu « qu'en mettant toutes ces actions à la place que (( tu leur marques, nous distinguions de nouveau a [âiopiŒcùixeQoc -ndliv) qu'elles sont justes à l'égard « des ennemis, mais injustes avec des amis; qu'on

« doit à ceux-ci la plus grande franchise? » — Socrate montre ainsi la nécessité de subdiviser le mensonge ou la fraude, en mensonge envers les ennemis, et mensonge envers les amis. Mais de nouvelles distinctions et divisions deviennent nécessaires. — « Si un général, reprit Socrate, voit ses (c troupes se décourager ; s'il leur fait accroire qu'il « leur arrive du secours, et rassure par ce men- « songe leurs esprits intimidés, sous quelle marque « placerons-nous cette tromperie ? — Sous celle de « de la justice, je crois. — Un enfant a besoin d'une « médecine qu'il refuse de prendre; son père la lui « présente comme aliment, et par cette ruse, il lui a rend la santé : où mettrons-nous cette superche-

(( rie? A la môme place encore. — Mon ami est

« désespéré ; je crains qu'il ne se tue, je lui dérobe « son épée, toutes ses armes; que dirons-nous de ce ce vol ? — Qu'il est j uste. — Vous prétendez donc que, (c même à l'égard de ses amis, on n'est pas tenu à la ce plus grande franchise? — Non, vraiment; mais ce je rétracte, s'il m'est permis, ce que je viens de ce dire. » De là la nécessité de diviser les ruses à l'égard des amis en ruses employées à leur détriment et ruses employées à leur salut. Chaque membre de la classification, qui semblait d'abord une unité, se développe ainsi en une dualité : c'est une série de divisions à termes distincts et opposés. Socrate finit par réduire Euthydème à l'aveu de son ignorance, grâce à la supériorité que lui donne l'art de diviser par genres. C'est un des procédés qu'il

employait le plus souvent à l'égard des sophistes : ceux-ci, n'ayant aucune idée de la classification régulière, se voyaient bientôt convaincus d'un désordre complet dans les idées. C'est que la science, aux yeux de Socrate, n'était point une série de généralités vagues dans lesquelles les choses les plus diverses seraient confondues : il a compris la nécessité du particulier et du précis, et manié lui-même avec art cet instrument de précision qu'on nomme l'analyse. Empruntons à Xénophon un second exemple de la division par genres. « Qu'est-ce que vous appelez le peuple? — Les citoyens pauvres. — Vous savez donc qui sont les pauvres? — Comment l'ignorer? — Et ce que c'est que les riches? — Tout aussi bien. — Qui appelez-vous pauvres? et qui appelezvous riches? — J'appelle pauvres ceux qui n'ont pas assez pour les dépenses nécessaires ; et riches ceux qui ont plus qu'il ne faut. — Avez-vous remarqué que certaines gens, ayant peu de ressources, en ont cependant assez et font encore des épargnes; et que d'autres, avec de grands biens, n'ont pas même le nécessaire? — Cela est certain, dit Euthydème, et vous avez raison de me le rappeler. Je sais même des souverains que la détresse force, comme des indigents, à commettre des injustices. — S'il en est ainsi, voilà donc des souverains à placer dans la classe du peuple ; et les gens qui possèdent peu, mais qui savent économiser, seront comptés parmi les riches. — Mon ignorance me force d'en convenir, dit Eutliy-

c( dèmeV » Partout Socrale met en évidence la nécessité des distinctions qui aboutissent à la différence propre et qui rendent par là possible une bonne définition. L'analyse, en effet, est absolument nécessaire pour fournir à la définition son élément le plus précis : la propriété essentielle, où aboutissent et expirent les divisions et subdivisions. Tant qu'on n'est pas arrivé à ce point central, le pour et le contre demeurent en face l'un de l'autre, et la définition est à moitié vraie, à moitié fausse.

Le Socrate de Platon est parfaitement semblable en ce point au Socrate de Xénophon. « Il faut savoir « décomposer le sujet en ses différentes parties, (c comme en autant d'articulations naturelles, et « tâcher de ne point mutiler chaque partie, comme a ferait un mauvais écuyer tranchant. Ainsi tout à « l'heure nos deux discours ont commencé par douce ner une idée générale du délire ; et, comme un « même corps se compose naturellement de deux « parties réunies sous le nom d'un seul être, savoir « la droite et la gauche, nos deux discours ont trouvé a dans ce délire unique deux espèces distinctes « qu'ils se sont partagées... Le premier délire a <( pris son chemin à gauche..., l'autre a tourné à « droite *. » C'est ici, comme dans Xénophon, la division à deux membres qui est conseillée par Socrate.

Plus loin, Socrate montre la nécessité de la classi-

1 Mém., IV, II.

« Voy. Phèdre, p. 07 (traduction Cousin),

fication dans l'étude de l'art oratoire : « La vertu du « discours étant d'entraîner les iimes, celui qui veut c( devenir orateur doit savoir combien il y a d'esc( pèces d'âmes. Elles sont en certain nombre, et ce elles ont certaines qualités par lesquelles elles difccfèrentles unes des autres. Cette division établie, ce on distingue certaines espèces de discours, qui ce ont certaines qualités. Or on persuade aisément à ce telles ou telles âmes telle ou telle chose par tels « discours, pour tels motifs, tandis qu'à telles auc< très il est difficile de persuader telle ou telle « chose. » Aristote ne mettrait pas mieux en lumière la nécessité du particulier, du précis et du distinct, rôSe u. Le témoignage de Platon sur la méthode socratique a d'autant plus de poids que Platon lui-même tendait à négliger l'individuel ou le particulier, loin d'en exagérer l'importance, ce Quand l'orateur sera capable de dire quels discours ce peuvent opérer la conviction et sur qui, et que, ce rencontrant un individu, il pourra le pénétrer ce soudain et se dire à soi-même : voilà bien une ce âme de telle nature, telle qu'on me la dépeignait ; ce la voilà présente devant moi, et pour lui persua ce der telle ou telle chose, je vais lui adresser tel ce ou tel langage; — quand il aura acquis toutes ces ce connaissances, et que de plus il saura quand il faut ce parler et quand il faut se taire, quand employer ou ce quitter le ton sentencieux, le ton plaintif, l'amce plification, et toutes les espèces de discours qu'il ce aura étudiées, de manière qu'il soit sur de placer

Cl à propos toutes ces choses et de s'en abstenir à « temps, il possédera parfaitement l'art de la pace rôle; jusque-là, non'. »

Platon n'a fait que systématiser la méthode analytique de son maître. C'est ce qu'avaient déjà commencé, avant lui, les Mégariques, disciples de Socrate et de Zenon, c'est-à-dire des deux fondateurs de la dialectique. L'étranger d'Élée,dans \e Sophiste et le Politique, applique jusqu'à l'excès les procédés socratiques et éléatiques de division et de subdivision par genres ou espèces ; et c'est toujours la division à deux membres qui reparaît. Les philosophes qui ont précédé Socrate, principalement les Eléates et Zenon, connaissaient bien et employaient cette opération logique; mais, comme dit Platon dans le Philèbe, la plupart de ces sages faisaient d'un plusieurs à l'aventure; Socrate et Platon s'attachèrent à employer régulièrement et méthodiquement l'analyse; ils s'efforcèrent d'établir une gradation continue et un ordre naturel dans les genres et les espèces : là est leur originalité.

Brandis' et Heyder* soutiennent cependant qu'on ne doit pas considérer le procédé logique appelé division comme ayant été employé par Socrate en même temps que la définition, mais qu'il commence avec Platon. Pour principale preuve, ils font

* Voy. le Phèdre, ibid.

* Dranclis, toc. cit.

'' Ileyder, Kriiische VorsteUung und Vcrgîeichung der Aristotelischen und Hegehcheii Dialeciik, part. I, p. 85, 129.

remarquer que, dans le Sophiste et le Politique où ce procédé est très-abondamment employé, Socrate ne dirige pas la conversation. Il ne faut pas, à notre avis, attacher autant de valeur à cette circonstance; d'ailleurs, l'étranger d'Élée ne représente pas Platon, mais l'école mégarique, qui tenait tout à la fois de Zenon et de Socrate un goût extrême pour la division. De plus, Platon semble compter luimême ce procédé parmi ceux qu'il faut attribuer à Socrate : nous venons de le voir dans le Phèdre, que Brandis oublie et qu'on peut opposer au Sophiste. Enfin, ce qui est décisif, c'est le témoignage de Xénophon, qui nous a montré l'emploi fréquent et méthodique du même procédé. Le oicdiyeiv zarà yivn implique la division comme l'induction ; il n'était guère possible de séparer ces deux choses avec un causeur aussi abondant que Socrate, qui montait et redescendait sans cesse l'échelle des genres.

Socrate a aussi connu et pratiqué une autre sorte d'analyse, non-seulement pour la réfutation de l'erreur*, mais pour la recherche delà vérité : c est la déduction, qui divise le principe en ses conséquences nécessaires. Déjà Zenon s'était rendu illustre par la vigueur de ses raisonnements déductifs. Les pythagoriciens, en leur qualité de géomètres, ne pouvaient, eux aussi, être étrangers à ce procédé. Dans les Mémorables, Socrate donne ordi-

« V. plus haut, p. 49.

8S PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. - DÉDUGTIOxN.

nairement à la déduclioii la forme du sorUe, qui est en effet la plus naturelle : — « Lorsque Ton connaît « les lois relatives au culte, on rend aux dieux un a culte légitime? — Assuiément. — Et lorsqu'on ce leur rend un culte légitime, on les honore comme ce il faut? — Je n'en doute pas. — Et celui qui les a honore comme il faut est un homme pieux? — Sans « doute. » — Au reste, les déductions socratiques ne sont pas toujours exactes, et le passage qui précède en est un exemple. Les majeures des syllogismes étant sous-entendues, la chaîne du sorite présente parfois une solution de continuité; comme ici où Socrate sous-entend cette majeure : a On ne fait jamais que ce qu'on croit être son devoir. »

La méthode de déduction est un moven de vérifier la valeur de nos conceptions indépendamment de leurs objets mômes; car nos conceptions sont nécessairement fausses, si leurs conséquences se contredisent entre elles, et ce vice intime suffit pour réfuter un système, sans même qu'on ait besoin de consulter la réalité. Ce moyen de réfutation, nous l'avons vu, était constamment employé par Socrate.

Mais, si la méthode analytique a une valeur absolue comme moyen de réfutation, elle ne peut avoir qu'une valeur relative comme moyen d'établir des doctrines; car elle en prouve seulement la possibilité, non la réalité. Ce qui est impossible ne peut être réel; mais ce qui est possible n'est pas pour cela réel. La déduction, qui montre que nos

conceptions s'accordent entre elles, n'indique donc pas leur conformité nécessaire avec la réalité actuelle des choses, mais révèle du moins la vérité éternelle qui les rend possibles. Ce résultat suffisait très-souvent à Socrate, peu porté aux affirmations dogmatiques.

Si Socrate ne semble pas avoir bien connu la portée et les limites exactes de la déduction, Platon, au contraire, a mesuré avec précision la valeur de ce procédé. « Dans le cas où on attaquece rait, dit-il, le principe que tu as posé, ne laissece rais-tu pas cette attaque sans réponse, jusqu'à ce c( que tu eusses examiné toutes les conséquences c( qui dérivent de ce principe, et reconnu toi-même ce si elles s'accordent ou ne s'accordent pas entre ce elles'? » — C'est là une première espèce de vérification qui, à elle seule, serait insuffisante pour démontrer une doctrine. Platon a parfaitement compris ce caractère hypothétique de la division et de la déduction : il appelle lui-même hypothèses (uTroÔEcrstç) les notions et les propositions qui servent de point de départ à l'analyse ; il reproche aux géomètres et aux mathématiciens de s'appuyer sur des principes qu'ils admettent sans les avoir vérifiés, et d'être, incapables de prouver l'existence de la plus simple des figures*. De là, la nécessité d'une méthode qui n'atteigne pas seulement les notions, mais les êtres eux-mêmes. La division et la déduction, absolues

* République^ VII.

« Ibid.

quand elles nient, ne peuvent fournir aucune affirmation absolue tant qu'on ne les a pas fécondées par un procédé supérieur; mais une fois que ce procédé les aura mises en possession d'un objet existant, tout ce qui était vrai de nos notions s'appliquera aux choses mêmes avec une égale certitude, et nous verrons la réalité se soumettre aux lois de la pensée. Tel est le point de vue platonicien, bien plus métaphysique, assurément, que celui de Socrate, mais qui cependant, comme on va le voir, en est voisin.

II. Xénophon, Platon et Aristote s'accordent pour attribuera Socrate, outre la division et la déduction, les procédés inductifs.

Quoique la logique joue un rôle bien restreint dans les Entretiens moraux de Xénophon, l'induction y est cependant indiquée et presque nommée. Nous venons de voir que Socrate, dans la réfutation de ses adversaires, employait de préférence l'analyse des conclusions par voie déductive ; mais quand il avançait lui-même une opinion et trouvait un contradicteur, il était forcé, pour justifier son jugement, de le rattacher à quelque principe incontestable, et de le fliire rentrer dans une vérité générale. Ce retour aux principes nécessitait l'emploi de l'induction. « Si quelqu'un le contredisait {mpl tov dvTiléyot) sans « avoir rien de clair à dire; s'il lui soutenait sans c< démonstration (âVeu ànoâsiler^ç) que tel homme était « plus sage, plus habile politique, plus courageux

PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. - LNDUGTION. 91

« qu'un autre, ou quelque assertion semblable, Soc< crate ramenait alors toute la question au principe,

« £711 rriv vTiôBsdiv ènavriyev. » — Le mot eTravayo exprime le retour en arrière, une induction {inxycù) qui est en même temps une réduction (àyay&)). Le raisonnement remonte au principe sur lequel il s'appuyait, et qui, n'ayant pas été préalablement justifié, conservait encore un caractère hypothétique (u7ro9£(7tç); pour lui enlever ce caractère, il suffit de le réduire à des vérités ce reconnues de tout le monde. » Voici l'exemple donné par Xénophon : ce D'après toi, l'homme que tu vantes est meilleur cice toyen que celui dont je parle? — Je le soutiens. — « Voyons donc ; ne faut-il pas examiner d'abord quel «est l'office d'un bon citoyen?» En d'autres termes, le oui et le non s'étant produits au sujet d'une même proposition particulière, Socrate doit remonter au principe général : Tel individu est-il bon citoyen ? — Oui , — non. — Qu'est-ce donc, en général, qu'un bon citoyen? — Pour résoudre la question ainsi transformée, il faut encore aller du particulier au général, prendre divers exemples, et dégager ce qu'ils ont de commun : cette partie commune, obtenue par induction, deviendra l'élément principal de la définition socratique : c( Dans c< l'administration des finances, celui qui enrichira c( le plus la république ne l'emportera-t-il pas sur ce ses concitoyens? — Assurément. — Et, dans la ce guerre, celui qui la rendra plus souvent victorieuse ce de ses ennemis? — Sans doute. — Et, dans les

92 PROCÉDÉS PARTICULIERS DE L\ MAÏEUTIOl E - INDUCTION.

« négociations , celui qui lui ménagera l'alliance c( des peuples qui combattaient contre elle? — Je « ne conteste pas cela. — Et, dans rassemblée du a peuple, celui qui saura le mieux apaiser les dis- « sensions et qui ramènera le mieux la concorde? — « Je le crois. » — Socrate recueillait ainsi les divers éléments de la définition cherchée; puis, une fois le principe induit^ il en déduisait de nouveau que tel ou tel individu répondait ou ne répondait pas à la définition universelle. Xénophon ajoute : « Par des Ci discours ainsi réduits, ramenés à leurs principes « (ouTw èï Twv léyd^v iiïavayoïxivùyv), Socrate rendait la « vérité évidente même à ses contradicteurs. Mais a quand il parcourait lui-même une question pour a la traiter (oTTore âï «ùroç TL Tw lôyo) Sielioi), il procédait a par les principes les plus généralement avoués [dià « rwv lÀdHiaTo. biioloyovijiv(ùv £7ropÊj£T&) , persuadé que « c'était là la sûreté du discours (àaçaXstav toû loyov). a II prétendait qu'Homère appelait Ulysse un orac( teur sûr (àaçaX-^ pvîropa), parce qu'il savait conduire « ses raisonnements à travers les choses reçues de

« tout le monde [Sià rwv (Jozoi;vto)V to?$ àyOpdmoiç dysiv

« Tovç loyovç. » On reconnaît, très-clairement indiquées, les deux méthodes que les modernes appellent méthode de résolution ou de réduction, et méthode de composition ou de déduction : regressus ad principia eidigressiis a principiisj démonstration ascendante ou inductive, et démonstration descendante ou déductive. Pour que Xénophon, médiocre logicien, ait exprimé aussi nettement ces deux mé-

ïii

thodes, il faut que Socrate les ail parfaileraenl connues et employées. La pratique de la seconde, qui est aujourd'hui la méthode d'enseignement régulier, prouve que Socrate savait être au besoin dogmatique et démonstratif : il partait alors de principes évidents et sûrs, pour en déduire les conséquences. Quant à la méthode inductive, elle servait à découvrir les principes et à poser les définitions. Elle était surtout propre à résoudre les objections et les problèmes, en allant du particulier au général jusqu'à ce qu'on rencontrât un principe évident. L'ensemble des deux procédés discursifs constituait la dialectique par genres, rb ùixUyuv y-oczà yévn. Le genre, en elfet, était toujours employé, soit comme point de départ de l'analyse, soit comme résultat de la synthèse.

Maintenant, que l'on compare la méthode logique

exposée par Platon dans le Phèdre, et même dans la République, à celle que Xénophon vient de nous montrer succinctement, et on reconnaîtra combien a été exagéré le désaccord prétendu des disciples de Socrate. « Il y a deux choses que le hasard « nous a suggérées sans doute, mais qu'il serait in- « téressant qu'un homme habile pût traiter avec art. « — Lesquelles ? — C'est d'abord de réunir sous une « seule idée générale toutes les idées particulières « éparses de côté et d'autre, afin de bien faire com- « prendre, par une définition précise, le sujet qu'on « veut traiter : dç iiixv iSéxv ^wapàivra ôiyuv rà noAlàSu-^ « (TTrapfxeva, Lv"éy.a(jzov ôpiÇo>evos âfil^ wi'ç Trepl où «v «et

94 PROCÉDÉS PARTICULIEHS DE LA MAÏEUTKjUK. - INDUCTION.

« âiâddKEiv ÈQélri Et quelle est l'autre chose, So-

cc crate? — C'est de savoir de nouveau décomposer « la chose en ses différentes parties, comme en auatant d'articulations naturelles... Pour moi, mon c( cher Phèdre, j'affectionne singulièrement cette « manière de diviser les idées et de les rassembler « tour à tour^ » — Sauf le mot idée, lâéx, qui n'est pas de Socrate, ou qui n'avait certainement dans sa bouche aucune portée métaphysique, l'accord est complet entre Platon et Xénophon : le procédé inductif, avec la définition à laquelle il aboutit, est clairement indiqué. Un passage célèbre de la République offre un rapport plus frap|)ant encore avec le chapitre de Xénophon. La déduction, qui part des principes supposés vrais, et la réduction, qui remonte jusqu'à un principe sûr et incontestable, sont décrites longuement dans le VP livre de la Bépublique, Qu'on néglige la portée métaphysique, qui est la part de Platon, il restera une logique très-régulière qui est la part de Socrate. « L'âme, dans le premier cas, se sert des données «du monde visible, comme d'autant d'images, « en partant de certaines hypothèses {vnoQéaetç, c( même terme que dans Xénophon), non pour re- « monter au principe, mais pour descendre à la « conclusion ; tandis que, dans le second cas, elle « va de riiypothèse jusqu'au principe non hypothé- « tique (àvuTToOcTov), sans faire aucun usage des ima-

« Phèdre, 265.

« ges, comme dans le premier cas, et en procédant « uniquement des idées considérées en ellesc< mômes. » Ce principe non hypothétique, cherché par l'induction régressive, rappelle ces vérités évidentes et sûres, àŒopaXeîç, dont parle Xénophon. Mais, on ne saurait trop le remarquer, Platon y mêle des considérations ontologiques et mathématiques.

Enfin, nous pouvons apporter un troisième témoignage, plus précis encore et plus certain que les précédents ; c'est celui d'Aristote. Parmi les deux choses c^a qu'on peut légitimement attribuera Socrate, » Aristote place au premier rang les discours inductifs, rovç iTïocysty.ovç loyovç, Aristote ne dit pas Vinduction proprement dite, dans toute sa régularité, ri inccywyv], telle qu'il l'a étudiée pour en donner les lois; il parle seulement de discours inductifs, loyoi èna- Y,Tiy.oi, expression qui rappelle les loyoi sTiixvoLyôixevoi de Xénophon. C'est que la méthode socratique avait simplement la marche inductive, sans être une induction parfaite et logiquement démonstrative. Pour comprendre cette distinction importante, il faut se rappeler la théorie d'Aristote lui-même. Selon ce dernier , c'est la majeure qui est le principe général de toute démonstration ; c'est la majeure qu'il s'agit de trouver pour en tirer la science, en faisant ressortir les conclusions qu'elle enveloppe dans l'étendue de sa puissance et en les amenant à l'acte. Or, pour obtenir la majeure sans la conclure de démonstrations antécédentes^ il faut

96 PROCÉDÉS PARTICULIERS DE L\ MÂÏEUTIQUi:. - INDUCTIOiN.

une méthode nouvelle, qui n'est ni la déduction ni Texpérience immédiate, mais Vinduction, L'induction consiste à renverser Tordre du syllogisme et à. déduire la majeure de la conclusion : La justice est une vertu; la justice, la piété, etc., sont aimables, donc toute vertu est aimable. Cette conséquence, illégitime en elle-même, ne peut devenir légitime qu'à une seule condition : savoir, que le petit terme {jiiUke, piélé, etc.) soit équivalent au moyen {vertii)^ et qu'on puisse les substituer l'un à l'autre. Pour établir cette équation, il n'y a qu'une voie; c'est de prendre pour petit terme toutes les idées particulières contenues dans le moyen terme {vertu). Par exemple : La justice, la prudence, le courage et la tempérance sont aimables; or elles sont toute la vertu; donc la vertu est aimable. Souvent cette énumération est impossible ou superflue*; elle n'est pas moins la condition rigoureuse de la légitimité logique de l'induction*; si elle n'est pas remplie, on a plutôt un discours inductif que l'induclion complète. La déduction et l'induction sont donc, pour Âristote comme pour Platon et Socrate, les deux méthodes opposées qui vont, l'une des premiers principes aux dernières conséquences, l'autre des dernières conséquences aux premiers principes. Le point de départ de la première est le genre, et le terme auquel elle arrive, à travers toute la suite des espèces, l'individu ; l'individu est le point de départ

* De pari, anim,, III, 2.

* Anahjt. pr.f II, xv.

de la seconde, et le genre, son point d'arrivée. L'induction, dit en propres termes Aristote, est la régression du particulier au général : ÈTra^w^vî Sï -n àirô

Twv zaScV-acra £7rt toc zaBôlov è'œocîoç*.

Dans Socrate, l'induction prend diverses formes plus ou moins élémentaires ou rigoureuses. Tantôt ce sont de simples exemples dont Soclatc éclaircit son discours, et où s'entrevoit déjà l'ébauche d'une induction; tantôt ce sont des preuves par analogie, tantôt enfin des inductions proprement dites

On sait combien Socrate aimait les exemples, qui ont l'avantage de particulariser et de préciser au début les idées, sauf à éliminer ensuite Taccidentel pour retenir l'essentiel. « Rencontrait-il de ces jeu- « nés gens qui, se croyant favorises de la nature, «méprisent toute instruction, il leur prouvait que c( les naturels qui semblent les plus heureux ont le c< plus besoin d'être cultivés. Il donnait en exemple « ces généreux coursiers qui, nés vifs, impétueux, c( deviennent précieux et rendent de grands service ces, s'ils sont domptés dans leur jeunesse ; les a- « t-on négligés, ils sont rétifs et inutiles. Un chien c( de bonne race, ardent, qui s'élance à la poursuite « des animaux, deviendra sans doute un excellent « chien de chasse, si on a soin de l'instruire ; mais « qu'on l'abandonne à lui-même, il est stupide, ob- « stiné, furieux. Ainsi les hommes les plus favorisés ce de la nature, nés avec de l'ardeur pour tout ce

* Top., I, 12. Cf. Anal, post., I, xviii.

« qu'ils entreprennent, se distingueront par leurs « vertus, et deviendront très-utiles, s'ils ont appris c< à connaître leurs devoirs, car ils feront de grandes « choses ; mais si la culture leur manque, et qu'ils (( restent dans l'ignorance, ils seront aussi méchants ce que nuisibles \ » On voit qu'ici l'exemple devient une véritable preuve par analogie, et l'analogie n'est autre chose qu'une induction plus ou moins incomplète. Des faits particuliers, éparsçà et là, rà T:o}locxriâie(n:<xpiJÂvoc\ Socrate forme la vérité générale. « Dites-moi, Euthydème, dans quelle partie vous « proposez-vous de vous distinguer, en rassemblant Cl tant de livres?... N'est-ce pas pour devenir médc- « cin ? Il y a, en effet, beaucoup de livres de méde- « cine. — Euthydème répondit : Non, en vérité. — « Quoi donc? Architecte? Car cet art exige un grand « jugement. — Ce n'est pas mon dessein. — Vous c( voulez donc devenir un grand géomètre comme «Théodore? — Pas plus'. » — Par ces énumérations d'exemples, Socrate amène l'auditeur à la détermination précise du sujet, à la différence propre. Même emploi des exemples et des analogies dans Platon. « Si Corgias était habile dans le même art c< que son frère Hérodicus, quel nom aurions-nous ce raison de lui donner? Le même qu'Hérodicus, « n'est-ce pas? — Sans doute. — Nous aurions donc « raison de l'appeler médecin. — Oui. — Et s'il était

* Mém., IV, 1.

2 Phèdre y loc. cil.

PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. -INDIGTION. li'j

ce versé dans le même art qu'Aristophane,... de quel ce nom conviendrait-il de l'appeler? — Du nom de ce peintre. »

Dans le passage suivant de Xénophon, l'analogie acquiert une portée inductive des plus remarquables : ce Répondez, Aristodème, y a-t-il quelques ce hommes dont vous admiriez le talent? — Sans ce doute. — Nommez-les. — J'admire surtout Homère ce dans la poésie épique, Ménalippide dans le dithyce rambe, Sophocle dans la tragédie, Polyclètedans la ce statuaire, Zeuxis dans la peinture. — Mais quels ce artistes trouvez-vous les plus admirables, de ceux ce qui font les figures dénuées de pensées et de mouce vement, ou de ceux qui produisent des êtres anic( mes et doués de la faculté de penser et d'agir^?... » Et Socrate arrive à démontrer l'existence de Dieu par l'analogie des œuvres de la nature avec les œuvres de l'art.

Ainsi, depuis la forme rudimentaire de l'exemple jusqu'aux analogies et inductions régulières, le procédé synthétique de la généralisation se retrouve continuellement dans la méthode de Socrate, à coté de la division et de l'analyse. La logique étant, pour Socrate, une maïeutique, la division et la généralisation devenaient des instruments nécessaires de l'enfantement intellectuel. La division, pourraiton dire, fait passer à l'état explicite ce qu'une notion ou une proposition contenait implicitement;

Mém.. t, -*.

c'est l'enfantement des idées particulières par l'idée générale. L'induction, procédé inverse, met l'espnt en possession des genres, le féconde par conséquent et le rend capable de produire : car le genre est un germe d'idées ou, comme le dira Aristote, fidèle à l'esprit socratique, une puissance enveloppant l'acte, une virtualité grosse de la réalité.

Le résultat de ces analyses et de ces synthèses, que Socrate appliquait à toutes choses , il l'exprimait et le fixait dans la définition. Ici va se révéler de plus en plus, même chez Xcnophon, la tendance métaphysique contenue dans la logique de Socrate.

Page 1