CHAPITRE VII
LA DÈFIMTION.
; « Socrate, dit Aristote au P livre de sa Métaphysi' c< que, appliqua le premier sa pensée aux définitions,
« TTSpl optTp-wv £T:tc7r/Î7avT0^ TipcoTou r/3V (îtavotav . » De
même, au XIIP livre : « Socrate s'occupa des vertus a morales, et, à leur sujet, chercha le premier à dé- (( finir universellement, zai rrepl zo-jtmv optÇeaGat -/.aQôlov « ÇtîtoOvto; ttocotou.» Les recherches morales furent donc pour Socrate Voccasioii qui provoqua l'étude logique de la définition, si importante pour la métaphysique môme. « Avant lui, continue Aristote, Déa mocrite n'avait fait que toucher un peu aux définice tions physiques, et il avait en quelque sorte défini le « chaud et le froid : o^pi^ocrô 7r«ç. Auparavant encore, ce les pythagoriciens avaient défini plusieurs ohjels, ce dont ils réduisaient les notions à des nombres, c( par exemple : Qu'est-ce que l'opportunité? Qu'est-
* Met. I, V.
102 rUOCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. - DÉFINITION.
« ce que la justice? Qu'est-ce que le mariage*?)) « Ils out commencé à s'occuper de ressence (toû ti « èo-Tiv) et à définir ; mais leurs recherches furent
C( trop simples {liav ô^âKlcùghpotyuocTeijO-nfjavy. ))
Nous avons conservé plusieurs définitions pythagoriciennes, auxquelles convient parfaitement le jugement d'Aristote. Ainsi, les pythagoriciens avaient remarqué, dans la justice, l'égalité parfaite ou réciprocité du droit, qui fait que tout est cijal de tous côtés. Or qu'est-ce que la chose égale de tous côtés? Cette définition s'applique au carré; dès lors le carré exprimera, pour les pythagoriciens, l'essence de la justice. Aussi Aristote dit-il qu'ils définissaient superficielkment ; car l'égalité parfaite sous tous les rapports n'est qu'un caractère extérieur, exotérique de la justice'. « La première chose, ajoute « Aristote, à laquelle»s'appliquait la définition douce née, ils la considéraient comme l'essence de « l'objet défini. » De ce que cette définition, égalité parfaite sur tous les côtés, se trouve convenir au carré, yTiapyst, il ne s'ensuit pas que le carré soit Vesseiice {ovœU) de la justice : un rapport d'analogie
* Met., XIII, IV. ïwxsocTCu; ^e T:epl Ta; r,9ix.à; àss-rà; TOX'j'aaTeucu.Evc'j,
)cai îTEûl TcÛTtùv opiCêcrôai xaôoÀcu ÎJtjtoùvtoç tvswt&'j' twv u.èv •yàp «puatxwv èrrl Ltiîcpôv Ar,u.o;t:i7û; r.^XTo |>/Jvov, xat wjîaaro Trw; tô ôcoaôv jcal tô Çux.pôv, oî ^8 niiôa-yosErct 7Tp'JT£pcv 77£pî Tivwv ôXi-^wv, wv 7cù; AO"j'<^^î ^^'î *^^? àoi6p.cùî àv^iTTOv, cÎGv Tt £371 jcaipô;, 71 7Ô (5'(xntov, il 'Yap-o;.
* Met., I, V. Kal ^cpl 7C!j 7t ÎCTTi ri:^avTO i/iv )i'j'£iv xal ôpîJ^e'jOai, Xiav ^'àîçXw; ètrpa'^'aaTEÛÔYîaav. iipîJ^ovTo 7c -^àp £-'.-oXaiw;, xa- o TrpwTw UTrao- ^st£v l liyjiil; épô;, 7C'jr'£iva'. 77;v citait'* 7cu -:7pâ'yu.a7&; svoai^cv.
* C'est là, comme le dirait Kant, la forme rationnelle de la justice, mais non son Iciid réel.
extérieure n'est pas l'essence intérieure. De même, la vertu morale est analogue à l'harmonie musicale ; faut-il, pour cela, ladéfinir une harmonie? Uopportunité est analogue à la proportion; faut-il lui donner la proportion pour essence? Les pythagoriciens ont pris des symboles pour des définitions.
Quant à la méthode de Démocrite, ce n'est plus un symbolisme mathématique, comme dans Pythagore, mais c'est un symbolisme matériel : car expliquer tout par des atomes, c'est mettre encore des constructions de l'imagination et de véritables symboles à la place des choses ; la définition physique, comme la définition mathématique, est une définition d'a?mlogie, non d'essence. Pythagore compare la justice au carré et définit l'une par l'autre ; Démocrite compare la justice à un équilibre d'atomes combinés, et prend cette représentation sensible pour une définition réelle : égale erreur.
Chez Socrate, au contraire, méthode rationnelle, £»o>ç, qui pénètre dans les choses par l'analyse, et embrasse ensuite, par la synthèse, Vessence commune à tout le défini. « Socrate recherchait rationce nellement l'essence des choses, rh u huv'. » Avant lui, la méthode avait un caractère hypothétique : c'étaient des suppositions, non des démonstrations. De là le scepticisme des sophistes. Socrate « veut arriver à la démonstration régulière, » par laquelle les notions sont conclues l'une de
7ÔJV O'jXX0*ïl(Ja(ôv 70 7'. £071. Mct.^ I, V.
l'autre, GMoyiaaég. Mais l'analyse déductive a besoin d'un principe, àp//:, et « ce principe est la détermination de Fessence » par la définition. Socrate était donc forcé de s'élever au moyen de Tinduction à des principes universels, à des définitions universelles : toÙ; loyovç Sîra/.riy.ovç zat rb opl-
Les définitions de Socrate n'étaient-elles qu'un travail logique, sans portée métaphysique? —On est tout d'abord tenté de l'admettre, d'autant plus que, de nos jours, la logique et l'ontologie sont deuxsciences bien distinctes. Définir logiquement, méthodiquement, ou, comme dit Aristote, rationnelle^ mentj eùloyo^z^ ne suffirait pas aujourd'hui pour m.ériter le nom de m'étapliysicien. Mais cette séparation de la logique et de la métaphysique existait-elle à l'époque de Socrate et dans la pensée de Socrate lui-même? Aristote s'est posé cette question, et il a déterminé l'exacte valeur de la définition socratique dans une phrase très-importante et ordinairement mal comprise \ Après avoir dit que Socrate, recherchant la démonstration régulière, devait rechercher Yessence des choses, il ajoute, nous l'avons vu, que Tessence est le principe de la démons- Iration. Mais, après avoir avancé ces paroles, il sent aussitôt le besoin de les justifier, car elles sem-
* Rutsclier, Aristophanes und sein Zciltater, Berlin, 1827, in-S, et Hegel, Werke, \iv. Cf. Dranlis : (irumllinien des Lefire des Socrates, R hein -mil s., 1827.
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PROCÉDÉS PARTICUllERS DE LA MAÏEUTIQUE. — DÉFINITION. lOr)
blent contraires à sa propre doctrine ; lui-même, en effet, a maintes fois montré que la logique proprement dite opère seulement sur des notions ou définitions abstraites et générales, qui n'expriment pas l'essence intime et individuelle de la chose, mais simplement ses rapports extérieurs avec les autres choses de même espèce. Pour cette logique formelle, le principe de la démonstration n'est réellement pas Vesseîice. Socrate n'aurait-il point ainsi raisonné sur de simples notions logiques, indépendamment de l'essence métaphysique? — Là est la question, et voici ce que répond Aristote : « Le principe de « la démonstration est l'essence; car la dialectique « n'était pas encore assez forte pour pouvoir raisonner a sur les contraires , même indépendamment de Ves- Cl sence^ et pour déterminer si c'est la même science « qui traite descontraires\ » — Cette science unique des contraires est la logique pure, science tout extérieure et formelle^ qui doit se borner, d'après Aristote, à l'étude des formes générales et des oppositions abstraites, pour laisser à la métaphysique pure l'étude de l'essence réelle et intime. Mais, du temps de Socrate, la distinction du logique et de l'ontologique n'existait pas au sein de la dialectique. Le principe de la démonstration se confondait avec l'essence, qui n'était pas encore distincte de la définition ou notion logique. Plus tard, la dialec-
* 2uXAO-]fî3Î6aôat ^àp iX.r.'v.- àp^^rj ^s twv auXXo-yiffu.wv to ti Ïq-k. A'.a/.£xtixt; -yàs toxù; cuttw tôt' xv, wotê ^ûvaffôai /.al xwst: toù tÎ èori TavavTia iV'.a/.OTTSîv, îcal twv evavT'uv ei % aÙTr, i-îiiQzr^^m. Mél., I, v.
iO(î PROCÉDÉS 1>ARTIGULÏ^:RS de lA M.UtUTlQUE. - DÉFINITION.
tique prenant des forces nouvelles, surtout après Platon, on s'aperçut que les notions générales, principes du raisonnement, sont des formes communes à toute une classe d'objets, et auxquelles on peut toujours concevoir des , contraires ; ainsi, l'unité et la pluralité, l'identité et la diiïérence, le juste et Tinjuste, le bon et le mauvais, sont des oppositions logiques, des formes contraires par lesquelles l'être se manifeste, et qui peuvent être considérées indépendamment de Tessence des choses. Quel que soit le fond des objets, ces formes exotériques demeurent les mêmes ; elle?^ peuvent donc être l'objet d'une
même science I twv èvavn'wv ri avrh èru'jzriirr} ; et cctie
science des notions contraires est la logique. Dès lors, l'essence véritable demeure l'objet propre de la métaphysique: et cette essence, selon Aristote, est l'individualité, rb zae'É'xacrTov, dont l'intuition n'est point, comme la notion logique, relative à un contraire; car ce qui constitue essentiellement un objet, par exemple le moi, ou le principe de l'individualité, n'a point de contraire proprement dit ; tandis que le juste a pour contraire l'injuste, l'identité a pour contraire la difforence. La métaphysique ne se contente plus, avec xVristote, de généralités ni d'abstractions; elle cherche le fond propre et concret qui constitue chaque être. Or ce fond ne peut plus être atteint par la déiinition. Toute définition est générale, ainsi que tout rapport, v^v/o; apa. 6 loyoç ; toute définition est aussi divisible ; aucune ne peut pénétrer jusqu'à l'indivisibilité et la singularité de
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l'être. En déterminant la forme spécifique ellemême, la définition ne détermine encore qu'une forme extérieure de l'essence. L'essence intime, que la définition poursuit sans l'atteindre, ne peut être l'objet que de l'immédiate et indéfinissable intuition, vo'nŒEMq^ Telle est la théorie d'Âristote, qui a pour conséquence la séparation de la logique et de la métaphysique. La logique aura désormais pour objet l'unité extérieure du général, sous laquelle les contraires mêmes viennent se ranger ; la métaphysique cherchera l'unité intime de l'individuel, où toute contrariéfé s'évanouit. Mais , avant Aristote, dans Socrate et dans Platon même, la logique et l'ontologie ne font qu'un, et leur synthèse s'appelle la dialcctique\ Socrate cherchait donc, pour employer les termes de la philosophie péripatéticienne, l'essence réelle à travers le formel. En induisant et en définissant, il ne voulait pas opérer un travail simplement subjectif, comme un pur logicien ; il essayait d'atteindre l'objectif. Aristote conclut que les discours inductifs et la définition universelle ne concernent encore que le principe de la science, amp £œt\v à/jiç« Tiepl àpx^v ET:i(jrriiJ.Y}ç. La science propre-
Met., V, p. 149. È -[àp cùata rûv ovtwv èv tw îtaôÏKaarcv . Degen. an., 11, 1. 6 Sk X070Ç èaft Toù )taôdXou. Met., VII, p. 148, 1. 29; — ib., p. IGO, i,