DE L*EXI8TENC£ DE DIEU
Voilà donc Tesprit d'Augustin comme irrévocablement engagé dans le panthéisme le plus grossier. Les agitations des sens, une imagination dominante ont obscurci en lui la pure idée de Dieu , mais aussi les en* seignements des Manichéens et la difficulté qu'il éprouve à eicpliquer la nature du mal. Enclin au mal, pressé par ses passions qui deviennent de jour en jour plus tyranniques, comment ne serait-il point porté à se décharger du mal sur une nature^ sur une divinité essentiellement malfaisante? C'est pourquoi, son panthéisme se résout en un dualisme, non point dualisme de système, mais réalisation douloureuse de la lutte qu'il soutient, et que tout homme soutient en soi-même.
« Et cependant^ lorsque je voulais penser à Dieu, je ne me le représentais que sous la forme d'une masse corporelle, et tout ce qui n'était pas corporel me paraissait ne pas être. De là aussi ma croyance à une substance du mal également corporelle, et qui n'était qifune masse hideuse et difTorme, tantôt épaisse, et on l'appelait la terre, tantôt déliée et subtile comme l'air, et c'était alors, selon les folles imaginations des Manichéens, le mauvais esprit qui était répandu par toute la terre. Et comme un reste de piété me défendait de croire qu'un Dieu bon eût pu créer une mauvaise nature, j'opposais l'une à l'autre ces deux substances. Tune et l'autre infinies, et cependant la mauvaise moins étendue que la bonne ^ »
Augustin, il est vrai, se débat contre ces représentations monstrueuses, et faisant un premier pas, renonce
]. Confettionum lib. V, cap. z.
à concevoir Dieu sous la forme d*uQ corps humain. « Je ne pouvais me représenter aucune substance que celle qui se voit par les yeux du corps ; toutefois je ne vous concevais pas, mon Dieu, sous la forme d'un corps humain. Depuis que j'avais commencé à goûter à la sagesse, j'avais toujours rejeté cette erreur... Mais que devais- je penser de vous? C'est ce que je ne savais pas, n'étant qu'un homme, et quel homme! Je faisais des efforts pour atteindre jusqu'à vous par la pensée, à vous tout-puissant, le seul vrai Dieu ; je vous croyais de toute mon àme, incorruptible, inaltérable, immuable. Mon cœur criait avec force contre toutes mes chimères, et, d'un seul coup, j'essayais de chasser toute cette tourbe d'immondices qui volait autour de moi ; mais à peine chassées un instant, elles se reformaient de nouveau, fondaient sur moi et m'enveloppaient de nuages, de telle sorte que, sans vous voir sous la forme humaine^ j'étais cependant forcé de vous penser comme quelque chose de corporel, répandu dans l'espace, soit mêlé au monde, soit dispersé hors du monde, à l'infini ; et ce que je me représentais ainsi était cependant incorruptible, inaltérable, immuable, et je le préférais à tout ce qui s'altère, se corrompt et change. Mais ce qui n'était pas dans de tels espaces ne me paraissait pas exister ; c'était à mes yeux un rien absolu, plus vide encore qu'un lieu, dont on enlèverait tout corps, et qui resterait un lieu vide, sans terre, sans eau, sans air et sans ciel, mais qui cependant serait encore un lieu vide, et en quelque sorte un néant étendu. Ainsi, vie de ma vie, je vous concevais comme remplissant des espaces infinis, pénétrant la masse entière du monde, et ré-
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pandu encore au delà dans rimmensité, sans jamais rencontrer de bornes, si bien que la terre, le ciel, toutes choses vous possédassent, et que toutes eussent leurs limites en vous, et vous nulle part : et de même que l'atmosphère qui nous environne n'empêche pas la lumière du soleil de la pénétrer et de la traverser, non pas en la déchirant et en la coupant, mais en la remplissan t tout entière ; ainsi j e m'imaginais que vous passiez de la même manière, non-seulement à travers le ciel, l'air, la mer, mais encore à travers la terre, dont les plus grandes comme les plus petites parties vous étaient pénétrables, et contenaient votre présence, enfin, que par une action secrète, intérieure et extérieure, vous gouverniez tout ce que vous avez créé'. » ce Je me représentais donc en esprit toute la création et tout ce que nous pouvons y apercevoir... Pour vous, Seigneur, je vous voyais l'entourant et la pénétrant, mais demeurant infini, semblable à une mer répandue partout, qui remplirait seule l'immensité, et renfermerait en elle une éponge d une certaine grandeur, finie pourtant, et imbibée dans toutes ses parties par cette mer immense^. »
Cependant les assertions des Manichéens ne cessent d'embarrasser Augustin, et leurs chimères d'obstruer son esprit. En vain il découvre de tous points les absurdités de leur doctrine et expulse ces menteurs de son âme qu'ils opprimaient^. L'existence du mal lui reste un invincible obstacle à concevoir de Dieu une idée immatérielle.