Voy. M. Hamilton, FragmenU de PhilotophU ; logique
curiosité de cet investigateur puissant et ému. Sans direction, sans maître, il scrute avidement tous les plis et les replis d'une science diversifiée et confuse. Il n'hésite pas même à s'engager dans les conjectures ténébreuses des mathématiciens, et, s*il témoigne pour la magie un éloignement mêlé de dégoût, ses amis, d'une raison plus rassise ne parviennent point à l'arracher à l'infatuation de l'astrologie et des nombres.
Et néanmoins cette agitation sans repos, cet isolement dans la nuit, lui deviennent de plus en plus insupportables. Jeune, aimant, impatient de se communiquer, il éprouve un irrésistible besoin de s'associer pour penser aussi bien que pour vivre. C'est sous l'empire de cette nécessité qu'il se jette, en quelque manière, dans les bras de la première secte qu'il rencontre, la secte des Manichéens. Le Manichéisme aussi bien, lui parait présenter avec ses propres opinions, des analogies qui le séduisent. Ce n'est pas qu'il essaye de pénétrer jusqu'aux derniers secrets de cette doctrine d'initiés. Il s'en tient à ses données les plus générales : le dualisme, la corporalité de Dieu, la théorie des émanations. Le dualisme le met à l'aise, en l'autorisant à se décharger sur un principe mauvais du double et humiliant fardeau du vice et de l'erreur. D'autre part, son imagination grossière s'accommode à merveille d'un système de représentations sensibles, tandis que son subtil esprit, par une contradiction inqualifiable, se plaît à y découvrir un symbolisme raffiné. Joignez à cela que les Manichéens, dont le syncrétisme obscur embrasse toutes les croyances, professent, comme sa mère, la religion du Christ, en même temps qu'ils se
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piquent de libre pensée, se vantant de ne céder qu'à révidence et à la raison ^
Augustin ne reste pas moins de neuf années attaché à cette secte. Et certes, ce n'est point qu'il y rencontre un contentement exempt d'amertume. Au contraire, bien des absurdités ou apparentes ou réelles y choquent sa droite raison. Parfois même, d'un subUme élan, il s'échappe du sein de ces obscures et sensuelles rêveries, vers les sereines régions du beau. Et pourtant, ce n'est qu'à la longue, à mesure que son intelligence plus maîtresse d'elle-même devient aussi plus exigeante, qu'il se déprend peu à peu du Manichéisme, après avoir constaté l'ignorance de ses représentants les plus accrédités. Quelles peines il éprouve à rompre le charme, c'est ce que plus tard il avouera lui-même. « Que ceux-là soient sévères envers vous, disait-il éloquemment en s'adressant aux Manichéens, que ceux-là soient sévères envers vous qui ignorent avec quel labeur se découvre le vrai et avec quelle difficulté s'évite Terreur. Que ceux-là soient sévères envers vous, qui ignorent combien c'est chose rare et ardue de surmonter les fantômes charnels par la sérénité d'un esprit pieux. Que ceux-là soient sévères envers vous, qui ignorent à quel point il est malaisé de guérir l'œil intérieur de l'homme, de telle sorte qu'il puisse contempler son soleil : non point celui que vous adorez dans un corps céleste et qui brille et rayonne aux yeux charnels des hommes et des animaux, mais celui dont il a
1 . Cr. De Utilitate eredendi ad Bonoratum^ lib. I. v^ Se nihil nisi quod ratione evidens et apertum/ieret, docturos promit tebant ManichxL •
été écrit par le prophète : a Le soleil de la justice s'est levé pour moi {Malach. iv, 2), » et dont il a été dit dans rÉvangile : « Il était la vraie lumière, qui illumine tout homme venant en ce monde (Jean^ i, 9). » Que ceux-là soient sévères envers vous, qui ignorent au prix de quels soupirs et de quels gémissements Tâmo s'élève quelque peu à Tintelligence de Dieu. Enfin, que ceuxlà soient sévères envers vous, qui n'ont jamais été séduits par Terreur même où ils vous voient engagés ^ »
Où donc ira s'abriter l'esprit d'Augustin? C'est au doute académique qu'il commencera par demander un asile. Il n'hésiterait même pas à se ranger parmi les disciples d'Épicure, s'il ne reconnaissait que les nécessités de la morale démentent le dogme épicurien de la mortalité de l'Ame. Influence prodigieuse de l'habitude et des sens ! Cet Africain poli, éloquent, amoureux de toutes les élégances, mais brûlant de convoitises, se trouve incapable de s'élever à la notion d'une substance incorporelle. En vain il s'est péniblement arraché aux illusions du Manichéisme ; en vain il est revenu des mensonges de l'astrologie. Lorsqu'il s'efforce de concevoir Dieu, c'est encore sous une forme matérielle qu'il se le représente et comme une masse répandue dans l'immensité. Il ne semble, de la sorte, avoir échappé au dualisme que pour glisser dans le panthéisme.
C'était aux doctrines platoniciennes qu'était réservé le privilège d'éclairer d'une pure lumière le plus beau gé-
1 • Cr. Contra Epittolam Maniehxi quam vocant Fundamenii , lib. I , cap. II.
nie de TËglise latine. A trente et un ans, Augustin vient à lire quelques écrits des Platoniciens et aussitôt son intelligence se trouve comme illuminée. Les ténèbres se dissipent, les images tombent, les allégories s^effacent pour laisser paraître Téternelle et substantielle vérité. Et non-seulement, sous la parole des Platoniciens, Tâme d'Augustin rentre, pour ainsi dire, en possession de sa spiritualité, distinguant nettement désormais le monde des esprits et le monde des corps, la matière et Dieu. Mais la théorie du Logos prépare chez Augustin la foi en la divine Trinité ^
Pourtant le fils de Monique û a point encore atteint cette pleine sagesse, dont VHortemius a fait briller à ses yeux les premières lueurs, La science que lui ont communiquée les Platoniciens ne va pas en effet sans enflure, et leurs discours ne sont point de ceux qui in*^ clinent àThumilité. Surtout ils ne disent rien du Christ, de sa passion, de son incarnation, de sa mort et de sa croix. Le Christ ne serait-il donc que le plus sage des hommes, un sage parmi les sages ? 11 faudra qu'Augustin entende les discours publics ou les conversations de Tévêque Ambroise^, pour que son âme repreuneles dis-