‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 211 sur 539 · De Genesi ad LUteramt lib. V, cap. xvi · texte numérisé non relu

De Genesi ad LUteramt lib. V, cap. xvi

la matière dont il fait quelque chose; le génie par lequel il excelle dans son art et voit au dedans de luimôme ce qu'il doit réaliser au dehors; les sens enfin, les sens par le moyen desquels il fait passer ce qu*il veut faire, de son âme dans la matière, et rapporte ensuite à Tâme ce qui a été fait, afin qu'elle consulte la vérité intérieure et souveraine pour juger si l'œuvre est bien ou mal. Toutes ces choses vous louent comme leur créateur. Mais comment les créez-vous, mon Dieu, comment avez-vous créé le ciel et la terre? Ce n'est certainement pas dans la terre et dans le ciel, que vous avez créé le ciel et la terre? Ce n'est pas non plus dans Tair et dans Teau : car Tair et l'eau appartiennent au ciel et à la terre. Et ce n'est pas dans l'univers que vous avez fait l'univers : car il n'était pas dans un lieu où il pût être créé, avant d'être créé pour être : et vous n'aviez pas sous la main une matière qui pût vous servir à faire le ciel et la terre. Car d'où serait venu ce quelque chose que vous n'auriez pas fait, et dont vous auriez fait quelque chose, puisque rien n'est que parce que vous êtes ? Mais vous avez dit : Que les choses soient, et elles ont élé, et vous les avez créées par votre parole *. »

Il est vrai que l'habitude, les sens, l'imagination, de grossières et anthropomorphiques analogies nous rendent difficile de comprendre que Dieu ait créé le monde de rien. Nous parle-t-on de création? Aussitôt nous concevons un ouvrier qui appliquant à une matière son industrie, en tire un ouvrage. Ce n'est pas

1, Confessiounm lib, XI, cap. v.

là créer ; c'est imposer à la matière une forme. De la création, forme et matière, tout procède. Il n'y a pas création, ou bien la création est une production par laquelle vient à l'être ce qui n'était pas.

a Résistons donc à l'habitude dans laquelle nous précipitent les yeux de la chair, qui nous font voir que les artisans, quelque ouvrage qu'ils exécutent, ne sauraient parvenir aux fins de leur art, s'ils n'employaient une matière toute prête. C'est en effet sous l'influence d'une telle analogie, que nous en venons à supposer que Dieu n'aurait pu fabriquer le monde, s'il n'avait eu recours, comme à une matière, à quelque nature qui ne vint pas de lui. Or, Dieu n'est pas le fabricateur toutpuissant du monde, ou il faut nécessairement avouer qu'il a fait de rien les choses qu'il a faites. Car il ne peut rien y avoir dont il ne soit le créateur, s'il est toutpuissant. Si donc il a fait quelque chose de quelque chose, comme l'homme du limon, il ne l'a pourtant point fait de ce que lui-même n'avait pas fait; parce qu'il avait fait de rien la terre d'où est le Umon. Et s'il a fait le ciel même et la terre, c'est-à-dire le monde et tout ce qu'il renferme, de quelque matière, selon ce qui est écrit : Vous qui avez fait le monde (tune matière invisible [Sag.^ xi, 18), ou comme le portent encore quelques textes, d'une matière informe^ il ne faut nullement croire que cette matière même dont a été fait le monde, quoique informe, quoique invisible, quelle qu'on l'imagine, ait pu être, par elle-même, coéternelle à Dieu. Ce qu'elle était, et les déterminations quelconques de son être, et la capacité qui devait lui permettre de recevoir les formes des choses distinctes, tout cela

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elle le tenait uniquement de Dieu tout-puissant, par qui est non-seulement tout ce qui est formé, mais aussi tout ce qui peut l'être. Or, entre ce qui est formé et ce qui peut Têtre, il y a cette différence que ce qui est formé a déjà reçu la forme, et que ce qui peut être formé peut la recevoir. Mais celui qui donne aux choses la forme, leur donne aussi de pouvoir être formées; parce que de lui et qn lui est Timmuable beauté et forme des formes, et qu'ainsi il est le seul qui donne à chaque chose non-seulement d'être belle, mais aussi de pouvoir être belle. En conséquence, c'est avec très-juste raison que nous croyons que Dieu a fait toutes choses de rien; parce qu'alors même que le monde aurait été fait de quelque matière, cette matière elle-même a été faite de rien, de telle sorte que par la bonté profondément intelligente de Dieu, elle devint la première capacité des formes, et qu'ensuite fussent formées toutes les choses qui ont été formées * . »

En définitive, «tousjes êtres visibles et in visibles, tout ce qui peut être, par une âme raisonnable, participant de l'immuable vérité, comme l'ange et l'homme-, tout ce qui vit et sent, quoique privé de raison, comme sont tous les animaux de la terre, des eaux et de l'air, lesquels marchent, rampent, nagent, volent; tout ce qui,

1. De Fide et Symboto, liber uniis, cap. ii. Cr. De Genesi contra Manichxos, lib. 1, cap. vi. « £/ ideo Deus rectissime creditur omnia dé mhilo fecisie , quia etiamsi omnia formata de isla materia fada tunt, hxc ipsa materia tamen de omnino nihilo facia est. Non enim debemuâ esse similes istii qui omnipotentem Deum non eredunt aliquid de nihilo facere poiuisse, curn considérant fabros et qaoslibet opijices non posse aliquid jabricare^ nisi habuerint unde fabricent, »

sans intelligence et même sans aucune espèce de sentiment, est dit vivre en quelque manière, comme les plantes qui, par leurs racines sont fixées à la terre, pour s'élever, lorsqu'elles germent, et s élancer vers les cieux; tout ce qui parla masse seule occupe un lieu, comme la pierre, et les éléments même du monde matériel qui se voient ou se touchent : tout cela, c'est le Tout-Puissant qui l'a fait, unissant par les choses moyennes les plus basses et les plus élevées, disposant toutes ses créatures dans des temps et des lieux appropriés. Et tout cela il l'a fait, sans employer une matière qu'il n'aurait pas faite. Car il n'a pas formé des choses qui lui auraient été étrangères, mais lui-même a établi ce qu'il devait former. Et, au vrai, comment à la fois affirmer que Dieu n'a pu faire quelque chose de rien, et croire qu'il est tout-puissant? Or, à coup sur, c'est nier la toute-puissance de Dieu, que de prétendre que Dieu n'aurait pu faire le monde, s'il n'avait eu de quoi le faire? Car que devient la toute-puissance, là où se montre une pénurie telle, que Dieu, semblable à un ouvrier, aurait été dans l'impossibilité d'exécuter son ouvrage, s'il n'avait eu à sa disposition une matière que lui-même n'aurait pas créée? C'est pourquoi, que celui qui croit en un Dieu tout-puissant, purge son esprit de ces opinions et de ces erreurs. La matière des choses, qui est dite informe, capable d'ailleurs de formes et sujet de l'œuvre du Créateur, se convertit en tous les êtres, qu'il a plu de faire à l'Architecte suprême. Dieu n'a point trouvé la matière coéternelle à lui , pour en fabriquer ensuite le monde ; c'est lui-même qui l'a tirée absolument du néant, avec les choses qu'il a faites de la

matière. La matière n'était pas avant les choses mêmes, qui paraissent faites de la matière; et ainsi, à Torigine, le Tout-Puissant a tiré du néant toutes choses, et avec ces choses il a fait pareillement la matière dont il les a faites ^ »

Secondement, Dieu, qui a créé toutes choses de rien, les a créées dans son Verbe éternel, a Vous avez créé les choses par votre parole, ô mon Dieu! Mais comment avez-vous parlé? Est-ce delà même manière que lorsque vous avez fait entendre votre voix du sein d'un nuage, en disant : « Celui-ci est mon Fils hien-aimé? » Mais cette voix n'a retenti qu'un instant, et elle a passé : elle a commencé et elle a fini... Et ces paroles, dites dans le temps, entendues par une oreille charnelle, furent transmises à l'àme intelligente, dont l'oreille intérieure est attentive à votre Verbe éternel. Mais cette âme, comparant ces paroles temporelles avec votre Verbe, éternellement silencieux, a dit : « Ce n'est point la même chose. » Ces paroles sont au-dessous de moi, et même elles ne sont pas, car elles fuient et elles passent. Mais le Verbe de mon Dieu demeure au-dessus de moi éternellement. C'ost ainsi que vous nous appelez à comprendre le Verbe qui' est Dieu avec vous, ce Verbe que vous prononcez éternellement, et dans lequel vous prononcez éternellement toutes choses ^. »

Et comme Dieu a créé toutes choses par son Verbe, c'est en lui-même, non hors de lui, qu*il a trouvé les idées de la création. Aussi bien, que signifierait cette

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