Ibid,f lib. 1, cap. ix
les siècles, ô mon Dieu, comment les siècles innom«brables qu'on imagine auraient-ils pu s*écouler si vous ne les aviez créés? Ou quel temps aurait-il pu y avoir, s'il n'avait été formé par vous? Ou comment se seraitril écoulé, s'il n'avait jamais été?
Puis donc que vous êtes le créateur de tous les temps, s'il y a eu un temps avant que vous eussiez fait le ciel et la terre, commeot peut-on dire que vous demeuriei alors sans rien faire, puisqu'au moins vous faisies ce temps : et ainsi il ne se peut point qu'il se soit passé du temps avant que vous fissiez le temps. Que s'il n'y a point eu de temps qui ait précédé le ciel et la terre, pourquoi demande-ton ce que vous faisiez alors, attendu qu'il n'y, avait point d'alors où il n'y avait poiot de temps, et que ce ne peut être par le temps que vous précédez le temps, puisque si cela était, vous ne précéderiez pas tous les temps; mais vous précédez tous les temps passés par l'éminence de votre éternité toujours présente, et vous êtes élevé au-dessus de tous les temps à venir, parce qu'ils sont à venir, et qu'ils ne seront pas plutôt venus qu'ils seront passés; au lieu que vous êtes toujours le même et que vos années ne cesseront jamais d'être.
Vos années ne vont ni ne viennent, ainsi que les nôtres vont et viennent, afin de se pouvoir toutes accomplir. Vos années demeurent toutes ensemble dans une stabilité immuable, parce qu'elles sont stables et permanentes, sans que celles qui passent soient chassées par celles qui leur succèdent, parce qu'elles ne passent point; mais les nôtres ne seront toutes entièrement accomplies que lorsqu'elles se seront toutes écou-
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lées. Vos années ne sont qu'un jour; et voire jour n'est pas tous les jours, mais aujourd'hui, parce que votre jour présent ne fait point place à celui du lendemain, et ne succède point à celui d'hier, et ce jour présent . dont je parle est l'éternité... Vous avez donc fait tous les temps par votre puissance : vous précédez tous les temps par votre éternité, et il n'y a point eu de temps dans lequel on ait pu dire : Il n'y avait point de temps.
Il n'y a donc point eu de temps où vous n'ayez fait quelque chose, puisque vous avez fait le temps. Et il n'y a pas de temps qui vous soient coéternels, puisque vous demeurez toujours en même état, au lieu que si les temps y demeuraient, ils cesseraient d'être des temps. Qu'est-ce donc que le temps? Qui le pourra dire clairement et en peu de mots? Et qui sera capable de le bien comprendre lorsqu'il en voudra parler? 11 n'y a rien toutefois qui soit plus connu que le temps, et dont il nous soit plus ordinaire de nous entretenir dans nos discours; et lorsque nous en parlons, nous entendons sans doute ce que nous disons, et entendons aussi ce que les autres en disent quand ils nous en parlent.
Qu'est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais bien; mais si on me le demande, et que j'entreprenne de l'expliquer, je trouve que je l'ignore. Je puis néanmoins dire hardiment que je sais que si rien ne se passait, il n'y aurait point de temps passé; que si rien n'advenait, il n'y aurait point de temps è venir ; et que si rien n'était, il n'y aurait point de temps présent. En quelle manière sont donc ces deux temps, le passé et Tavenir, puisque le passé n'est
plus et que Tavenir n'est pas encoi*e? El quant au présent, sMl était toujours présent et qu'en s'ccoulant il ne devint point un temps passé, ce ne serait plus le temps, mais Tétemité. Si donc le présent n'est un temps que parce qu'il s'écoule et devient un temps passé , ' comment pouvons-nous dire qu'une chose soit, laquelle n'a d'autre cause de son être, sinon qu*elle ne sera plus? De sorte que nous ne pouvons dire avec vérité que le temps soit, sinon parce qu'il tend à n'être plus.
Nous disons néanmoins qu'un temps est long ou quMI est court, et nous ne le disons que du passé ou de l'avenir. Par exemple, nous disons du temps passé, qu'il y a longtemps, lorsqu'il y a plus de cent ans qu'une chose est passée, et du temps à venir, qu'il y a encore longtemps, lorsqu'une chose ne doit arriver que cent ans après : comme au contraire nous disons du temps passé, qu'il y a peu de temps, lorsqu'il n'y a que dix jours qu'une chose est passée; ou du temps à venir, que c'est dans peu de temps, lorsqu'une chose doit arriver dans dix jours. Mais comment une chose qui n'est point peut-elle être longue ou courte? Or, le passé n'est plus, et l'avenir n'est pas encore. Ne disons donc pas, lorsque nous parlons du passé : Ce temps-là est bien long; mais il a été bien long. Et lorsque nous parlons de Tavenir, ne disons pas : Ce temps-là est bien long ; mais ce temps-là sera bien long.
Seigneur mon Dieu, qui êtes la lumière de mon &me, votre vérité ne se jouera-t-elle pas ici de la simplicité et de la folie des hommes? Car ce temps passé, que nous disons avoir été long, l'a-t-il été lorsqu'il était déjà
passé, ou quand il était encore présent? Sans doute il pouvait seulement être long, lorsqu'il était quelque chose qui pût être long. Or, le passé n'étant déjà plus, il ne pouvait plus aussi être long, puisqu'il n'était plus du tout. Ne disons donc pas : Le passé a été long, puisque nous ne voyons pas qu'il l'ait pu être, d'autant que dès le moment qu'il a été passé, il n'a plus été. Mais disons : Ce temps présent a été long, parce que lorsqu'il était présent il était long, à cause qu'il n'était pas encore passé au non-être, et qu'ainsi c'était une chose qui pouvait être longue; au lieu qu'après qu'il a été passé, il a cessé d'être long en cessant d'être.
Voyons donc, ô mon dme, si le temps présent peut être long, car tu es capable de connaître et de mesurer son étendue. Que me répondras-tu? Diras-tu que cent années présentes font un long temps? Considère auparavant si ces cent années peuvent être présentes, car si c'est la première de ces cent années qui accomplisse son cours, cette année est bien présente, mais les quatrevingt-dix-neuf autres sont à venir, et par conséquent ne sont point encore. Que si c'est la seconde année qui s*écoule, il y en a une déjà passée, une présente, et toutes les autres sont à venir; et si nous choisissons celle qui nous plaira de ces cent années entre la première et la dernière, et que nous la considérions comme présente, toutes celles qui la précèdent sont passées, et toutes celles qui la suivent sont à venir; tellement, que ces cent années ne sauraient être présentes.
Mais vois, mon Âme, si cette année que nous disons qui s'écoule et passe peut être elle-même présente. Si elle est dans le premier de ses mois, tous les autres sont
encore à venir; si elle est dans le second, le premier est déjà passé, et les autres ne sont pas encore venus. Ainsi l'année qui accomplit son cours n'est pas toute présente, non plus que les autres; et si elle n'est pas toute présente, ce n'est pas une année présente, puisque Tannée est composée de douze mois, dont celui qui court est présent, et les autres sont passés ou à venir. Ce mois même qui court n'est pas présent, mais seulement un de ses jours, tous les autres étant à venir, si c'est le premier ; et tous les autres étant passés, si c'est le dernier. Que si c'est un jour du milieu du mois, les uns sont déjà passés, et les autres ne sont pas encore venus.
Voilà donc ce temps présent, que nous trouvions être le seul que nous pussions appeler long, réduit à peine à l'espace d'un seul jour. Mais examinons encore ce jour, et nous trouverons qu'il ne peut être tout présent, puisqu'il ne s'accomplit que par les heures de la nuit et du jour, qui toutes ensemble font le nombre de vingtquatre, dont la première est suivie de toutes les autres, tandis que la dernière les suit, et que chacune de celles qui sont entre deux, a des heures qui l'ont précédée, et d'autres qui viennent après elle.
Mais cette môme heure n'étant composée que de moments fugitifs, tout ce qui s'est déjà écoulé d'elle est passé, et ce qui eu reste est à venir. Si donc on peut concevoir quelque temps qui ne puisse être aucunement divisé en parties, quelque petites qu'elles puissent être, c'est là seulement ce que l'on doit nommer un temps présent; et ce temps prtésent passe du futur au passé avec une si extrême rapidité, qu'il n'a pas la moindre
élcnduc, ni lo moindre retardement; car s'il en avait, on le pourrait diviser en passé et en avenir.
Le présent n'a donc aucune étendue; et ainsi où est le temps que nous puissions appeler long? Sera-ce le temps à venir? Non, certes; car nous n'avons garde de le nommer long, puisqu'il n'est pas seulement encore, et que pour être long il faudrait qu'il fût ; mais nous disons : il sera long. Et quand donc le sera-t-il? Ce ne saurait être pendant qu'il sera à venir, puisque n'étant pas encore il ne saurait être long. Que si l'on dit qu'il sera long, lorsque de futur qu'il est il commencera h être ce qu'il n*est pas, et qu'il deviendra présent, afin qu'ayant l'être il devienne long, nous voyons que le temps présent crie à haute voix, par tout ce que j'ai rapporte, qu'il ne saurait être long.
Toutefois, Seigneur, nous remarquons bien les intervalles des temps, et en les comparant ensemble, nous disons que les uns sont plus longs et que les autres sont plus courts. Nous savons aussi mesurer de combien un temps est plus long ou plus court que l'autre ; et nous répondons, lorsqu'on nous en demande la différence, que Tun est le double de l'autre, ou le triple, ou bien qu'il lui est égal. Mais nous ne mesurons que les temps qui passent, et à mesure que nous les voyons passer. Or, comment pourrait-on mesurer les temps passés, puisqu'ils ne sont plus ; ou les temps à venir, puisqu'ils ne sont pas encore, si ce n'est qu'on voulût dire qu'il est possible de mesurer ce qui n'est point? Lors donc que le temps passe, on peut s'en apercevoir et le mesurer; mais aussitôt qu'il est passé, on ne saurait plus le mesurer, puisqu'il n*est plus.
Je n*assure rien, mon Dieu et mon père ; ce ne sont que des doutes que je propose. Assistez-moi, et soyez mon guide dans cette recherche. Qui oserait dire qu'il n*y a pas trois temps, le passé, le présent et le futur, ainsi que nous Tavons appris étant enfants, et que nous renseignons aux enfants; mais qu*ii n'y a que le temps présent, à cause que les deux autres temps ne sont point? Ou bien dira-t-on qu'ils sont aussi ; mais que le temps, lorsque de futur il devient présent, sort de quelque lieu secret, et se va cacher dans quelque autre, lorsque de présent il devient passé ?. . .
J'ai déjà observé que nous mesurons les temps qui passent, afin de pouvoir dire : Ce temps-ci est le double de l'autre, ou bien : Ce temps-ci est égal à l'autre ; et ainsi de toutes les autres parties du temps dont nous pouvons parler en les mesurant : ce qui prouve que nous mesurons les temps lorsqu'ils passent. Que si quelqu*un me demande comment je le sais, je réponds que je le sais, parce que nous les mesurons, et que nous ne saurions mesurer les choses qui ne sont point ; or, les choses passées ou futures ne sont point. Mais comment pouvons-nous mesurer le temps présent, puis* qu'il n'a point d'étendue? Nous le mesurons lorsqu'il passe ; et nous no le mesurons point lorsqu'il est passé, puisqu'il n'est plus pour pouvoir être mesuré.
Mais quand nous le mesurons, d'où, par où et où passe-t-il? D'où, sinon du futur? Par où, sinon par le présent? Et où, sinon dans le passé? Ainsi, il va de ce qui n'est point, par ce qui n'a aucune étendue, dans ce qui n'est déjà plus. Que mesurons-nous donc sinon i. 2a
le temps dans quelque espace? Car ce n'est qu'en distinguant les espaces du temps que nous disons qu'ils sont simples, doubles, triples, égaux, et ainsi du reste. Or, de quel espace nous servons-nous pour mesurer le temps lorsqu'il passe? EsUce du futur d'où il passe? Mais nous ne saurions mesurer ce qui n'a point encore d'être. Est-ce du présent par où il passe? Mais nous ne saurions mesurer ce qui n'a point d'étendue. Est-ce du passé où il passe ? Mais comment mesurons-nous ce qui n'est plus ?
Mon esprit brûle d'ardeur de comprendre une si grande énigme .
Nous avons sans cesse ces mots à la bouche : le temps et les temps. Combien celui-ci a-t-il été de temps à parler? Combien cet autre a-t-il été de temps à faire cela? Qix'û y a longtemps que je n'ai vu une telle chose ! Cette syllabe qui est longue a le double de temps de cette autre qui est brève. Nous disons ces choses et nous les entendons; nous sommes compris et nous comprenons. Il n'y a rien de plus clair et de plus familier que tout cela, et il n'y a rien pourtant qui soit plus obscur, comme il n'y a rien qui soit plus nouveau que de le comprendre.
J'ai entendu dire que le temps n'est autre chose que le mouvement du soleil, de la lune et des autres astres, mais je n'ai pu être de ce sentiment. Car pourquoi les mouvements de tous les corps de la nature ne seraient-ils pas aussi bien le temps? Et pourquoi, si les cieux et tous les astres cessaient de se mouvoir et que la roue d'un potier tournât à son ordinaire, ne formerait-elle pas un temps selon lequel nous mesurerions tous ses
tours et dirions qu*ils seraient tous égaux; ou si cette roue tournait tantôt plus vite et tantôt plus lentement, pourquoi ne jugerions-nous pas que ses tours seraient les uns plus longs, les autres plus courts? Et loi*sque nous dirions ces choses, ne seraitrce pas aussi dans le temps que nous parlerions? Et de ce qu'entre les syllabes des mots que nous proférerions il y en aurait de longues et de brèves, ne serait-ce point parce que nous aurions employé plus de temps à prononcer les unes que les autres? • . • •
Me commandez-vous donc, mon Dieu, d'être de Tavis de celui qui dirait que le temps n'est autre chose que le mouvement des corps ? Non, certes, vous ne me le commandez pas. Je sais bien que nul corps ne se meut que dans le temps. J'entends votre vérité qui me le dit, mais je ne Tentends point qui me dise que ce mouvement des corps soit le temps. Yousnele dites point sans doute. Car lorsque je vois se mouvoir un corps, je mesure par le temps la durée de son mouvement depuis qu'il a commencé jusqu'à ce qu'il ait cessé de se mouvoir. Que si, ne l'ayant point vu lorsqu'il a commencé et continué à se mouvoir, je ne puis remarquer quand il a cessé son mouvement, il n'est pas en ma puissance de le mesurer, si ce n'est peut-être depuis le temps que j'ai commencé'jusqu'à celui que j'ai cessé de le voir se mouvoir. Et si ce mouvement dure beaucoup, je me contente de dire que ce temps a été bien long; mais je ne dis pas de combien il l'a été, parce que quand nous disons de combien il Ta été, nous le disons par comparaison avec un autre, comme quand nous disons qu'il est
égal ou qu'il est le double d'un autre, et ainsi du reste. Que si nous pouvions noter les espaces des lieux d'où vient et où va le corps qui se meut, ou au moins ses parties s'il tourne sur lui-même, nous pourrions dire dans combien de temps le mouvement de ce corps ou de quelqu'une de ses parties s'est effectué de ce lieu à cet autre lieu.
Ainsi, puisque autre chose est le mouvement du corps, autre chose la mesure de ce mouvement, qui ne voit laquelle de ces deux choses doit plutôt être appelée lé temps? Car, encore que le corps se meuve quelquefois diversement et quelquefois demeure immobile, nous ne mesurons pas seulement son mouvement, mais aussi le temps pendant lequel il a cessé de se mouvoir, et disons : 11 s'est arrêté autant de temps qu'il s'était mû, ou bien deux ou trois fois autant^ ou enfin plus ou moins, selon que nous l'avons mesuré en effet, ou que nous croyons l'avoir mesuré. Le mouvement du corps n'est donc pas le temps.
Mais comment mesuré- je le temps même? Ëst^e par un temps plus court que nous mesurons un temps plus long, ainsi que nous nous servons d'une coudée pour mesurer une pièce de bois, et que nous mesurons par la durée d'une syllabe brève la durée d'une syllabe longue, et disons ensuite qu'elle a le double de Tautre? C'est aussi de la même manière que nous mesurons la longueur d'un poème par celle des vers qui le composent, et la longueur des vers par celle des pieds, et la longueur des pieds par celle des syllabes, et la longueur des syllabes qui sont longues par la durée des syllabes qui sont brèves, et non pas d'après l'étendue que ces syllabes
I»L TKMrS ET DtS CRÉATURES. 337
ont sur le papier. Car si oa les mesurait de la sorte, ce serait mesurer le lieu et non pas le temps. Mais lorsque les paroles passent en les prononçant, nous disons que ce poëme est bien long, parce qu'il est composé de tant de vers; que ces vers sont bien longs, parce qu'ils sont composés de tant de pieds ; que ces pieds sont bien longs, parce qu'ils sont composes de tant de syllabes; et que cette syllabe est longue, parce qu'elle a le double d'une brève.
Cependant, on ne détermine pas pour cela un certain espace de temps, puisqu'il se peut faire qu'on mette plus de temps à prononcer un petit vers, si on le prononce lentement , que non pas un long, si on le prononce plus vite. Et il en est de même d'un poëme, d'un pied et d'une syllabe. Ainsi il me semble que le temps n'est autre chose qu'une certaine étendue. Mais où se trouve cette étendue? Où, si ce n'est dans l'esprit même? Car dites-moi, mon Dieu, je vous prie, qu'est-ce que je mesure lorsque je dis d'une manière indéfinie : Ce temps est plus long que l'autre, ou d'une manière définie : Ce temps est le double de l'autre? C'est sans doute le temps que je mesure, je le sais bien ; mais ce n'est pas l'avenir, puisqu'il n'est pas encore ; ce n'est pas le présent, puisqu'il n'a aucune étendue; et ce n'est pas le passé, puisqu'il n'est plus. Qu'est-ce donc que je mesure? Sont-ce les temps qui se passent, et non pas les temps passés ?
Courage^ mon âme, redouble ton attention et tes efforts. Dieu est notre aide et notre secours; c'est lui qui nous a créés, et nous ne nous sommes pas créés nous-mêmes {Ps. xcix, 3). Jette tes yeux du côté où bril-
lent les premières lueurs de la vérité. Imagine-toi qu'une voix corporelle commence à se faire entendre; qu'elle continue à se faire entendre, et puis qu'elle cesse et que le silence lui succède : alors cette voix est passée, et ce n'est plus une voix. Elle était à venir avant qu'elle se fit entendre; et comme elle ne pouvait alors être mesurée, parce qu'elle n'était pas encore, elle ne saurait l'être maintenant, à cause qu'elle n'est plus. Elle pouvait donc être mesurée pendant qu'elle résonnait, parce qu'elle était, et qu'ainsi on la pouvait mesurer; mais alors même elle n'était pas stable, puisqu'elle s'avançait et passait.Et ne serait-ce point pour cela qu'on pouvait plutôt la mesurer, attendu qu'en passant de la sorte elle s'étendait dans quelque espace de temps qui donnait moyen de la mesurer; car le présent n'a aucun espace?
Si elle se pouvait donc alors mesurer, imagine-toi, mon âme, qu'une autre voix commence à résonner, et qu'elle résonne encore par un son continué et qui n'est point interrompu. Mesurons-la pendant qu'elle résonne encore, puisque lorsqu'elle cessera de résonner elle sera passée, et n'étant plus, ne pourra plus être mesurée. Mesurons-la, et disons quelle est son étendue. Mais elle résonne encore, et on ne la saurait mesurer que depuis le temps qu'elle a commencé jusqu'à celui où elle cessera de résonner. Nous ne mesurons en effet cet intervalle que depuis un certain commencement jusqu'à une certaine fin. C'est pourquoi, la voix qui n'est pas encore finie ne saurait se mesurer, de façon que nous puissions dire si elle est ou longue ou brève , si elle est égale à une autre, si elle n'a duré que la moitié autant
qu'une autre, ou deux fois autant, ou quelque chose de semblable. Mais lorsqu'elle sera finie, elle ne sera plus. Comment pourrons-nous donc la mesurer? Nous mesurons toutefois les temps ; et cependant nous ne mesurons pas ceux qui ne sont point encore, ni ceux qui ne sont déjà plus, ni ceux qui n'ont aucune éten* due, ni ceux qui n'ont point de bornes. Nous ne mesurons donc ni les temps à venir, ni les temps passés, ni les temps présents^ ni ceux qui passent; et nous mesurons toutefois les temps.
Ce vers latin, Deus creator omnium^ qui est composé de huit syllabes, en a alternativement une brève et une longue : et ainsi la première, la troisième, la cinquième et la septième qui sont brèves, sont simples par rapport à la seconde, à la quatrième, à la sixième et à la hui* tième qui sont longues. Chacune de ces syllabes longues contient deux fois autant de temps que chacune de ces syllabes brèves. Je le remarque en les prononçant : j'assure qu'il en est ainsi ; et manifestement il en est ainsi. Autant que je puis être assuré d'une chose par mes sens, il me semble que je le suis lorsque je mesure une syllabe longue par une brève, et que je sais qu'elle a le double de l'autre. Mais lorsqu'elles résonnent l'une après l'autre, si la brève est la première et que la longue la suive, comment retiendrai-je cette syllabe brève et comment m'en servirai-je pour mesurer celle qui est longue, et connaître que cette syllabe longue est double de la syllabe brève, puisque cette syllabe longue ne commencera à résonner qu'après que la brève aura cessé de se faire entendre? Je ne mesure pas même cette syllabe longue lorsqu'elle est présente, puis-
que je ne la mesure que lorsqu'elle est Unie, et que lorsqu'elle est finie elle est passée. Qu'est-ce donc que je mesurerai ? Où est cette syllabe brève dont je me sers pour mesurer la syllabe longue? Où est cette syllabe longue que je mesure ? Elles ont toutes deux résonné : elles se sont envolées : elles sont passées : elles ne sont plus. Je les mesure néanmoins ; et, autant qu'on se peut fier à l'expérience de ses propres sens, je réponds hardiment, que pour ce qui est de l'espace du temps l'une est simple, et l'autre est double : ce que je ne saurais dire que lorsqu'elles sont déjà passées et finies. Ce n'est donc pas elles-mômes que je mesure, puisqu'elles sont passées et ne sont plus; mais je mesure quelque chose qui est dans ma mémoire, et qui y demeure profondément gravé.
Ainsi c'est en toi, mon âme, que je mesure les temps. Ne m'importune point en demandant : qu'est-ce que cela? Ne t'embarrasse point toi-même dans tes vaines imaginations. C'est en toi, dis-je, que je mesure l'impression que les choses qui passent font en toi, et qui y subsiste après qu'elles sont passées. C'est cette impression que je mesure et qui est présente, et non pas les choses qui sont passées et qui l'ont produite. C'est elle que je mesure, lorsque je mesure les temps : et, par conséquent, ou je ne mesure point les temps, ou les temps ne sont autre chose que cette impression .
Il y a plus; nous mesurons même les silences, et disons que ce silence a autant duré que ce son. Et comment cela a-t-il lieu, sinon parce que notre pensée est attentive à mesurer le son comme s'il résonnait encore, afin de déterminer par comparaison , dans l'é-
tendue du temps, les intervalles du silence? Car, sans prononcer aucune parole et sans ouvrir seulement la bouche, nous proférons en nous-mêmes des chants, des vers, et quelque discours que ce puisse être, et concevons toutes les mesures comme aussi tous les rapports des espaces de temps entre eux, tout de même que si nous les proférions à haute voix. Tellement que si quelqu'un se propose de soutenir en parlant le son de sa voix, il résout dans son esprit combien il le veut faire durer; il détermine dans le silence cet intervalle de temps, et le donne en garde à sa mémoire, puis commence à proférer ce son, lequel se fait entendre jusqu'à ce qu*il soit arrivé au terme fixé, ou, pour mieux dire, il s'est fait et se fera entendre, puisque ce qui en est déjà passé s'est fait entendre, et que ce qui en reste se fera entendre. Et ainsi le son s'achève lorsque Tattention présente de notre esprit change l'avenir en passé, et que le passé s'augmente d'autant que 1 avenir diminue, jusqu'à ce que l'avenir étant entièrement écoulé, il n'y ait plus rien que de passé.
Mais comment le futur, qui n'est pas encore, peut-il diminuer ou s'écouler? Ou comment le passé peut-il croître, puisque déjà il n'est plus, si ce n'est parce que dans l'esprit qui opère cet effet il se rencontre trois choses, savoir : l'attente, l'attention et le souvenu*; de sorte que ce que l'esprit attend devient l'objet de son attention présente, pour n'être plus ensuite que l'objet de son souvenir? Qui pourrait nier que les choses futures ne sont pas encore? Et toutefois l'attente des choses futures est dans notre esprit. Qui pourrait nier que les choses
passées ne sont plus? Et toutefois la mémoire des choses passées est dans notre esprit. Et enfin qui pourrait nier que le temps présent n'a point d'étendue, puisqu'il passe en un moment? Et toutefois notre attention persiste, et c'est par elle que ce qui n'est pas encore se hâte d'arriver. Le temps à venir ne se peut donc pas dire être long, puisqu'il n'est pas encore : mais un long futur n*est qu'une longue attente du futur. Il n'y a pas davantage de long passé, puisque le passé n'est plus : mais un long passé n'est qu'un long souvenir du passé K »
En résumé, le temps présent ne peut se concevoir isolé d'un avenir et d'un passé.
Le présent est un point idéal. Le passé et l'avenir n*ont d'ôtre que dans les conceptions de l'esprit. Ce n'est pas par le mouvement que l'on mesure le temps ; c'est par le temps, au contraire, que se mesure le mouvement. Dans l'âme est la mesure primitive du temps. Or, si notre esprit conçoit le temps, il conçoit aussi l'éternité.
Le temps se confond avec la création. L'éternité est Dieu même. Créateur pour le passé, rémunérateur pour l'avenir, providence pour le présent. Dieu, au fond, n'agit que par un seul et même acte, expression du développement de son éternelle puissance. Seul, il est étemel, parce que seul il est immuable et incréé. Il ne saurait y avoir en Dieu écoulement de durée, puisque son être simple et parfait subsiste toujours identique à soi-même. Dieu précède le monde, non d'une priorité
]. Confessionum lib. XI, cap. iii-xxxi. Voy. ci-dessus, liv. 1, ch. i, IV, De la Mémoire et de V Imagination,
de temps, mais d'une priorité de nature et d*es8ence. Objectera -t-on que Dieu n'aura pas toujours été adoré, s'il n'y a pas toujours eu des créatures, et à tout le moins des anges? Augustin répond que Dieu était ayant eux, quoiqu'il n'ait jamais été sans eux, parce qu'il les a précédés non par un intervalle de temps, mais par une éternité fixe*.
Ainsi Dieu est immuable, et cependant la création n'est point éternelle; car, à ce compte, elle ne serait point création. Dieu a créé, et il n'a point créé dans le temps; il a créé le monde et le temps.
Or, qu'est-ce que l'univers des créatures? Ici se placent les vues cosmologiques de saint Augustin.
Y a-t-il une âme du monde? Que ce monde soit ou non un animal, Augustin professe, nous l'avons vu, qu'il est créé de Dieu *.
Augustin, d'un autre côté, ne se prononce pas sur la question de savoir si les astres sont habités ou non par des intelligences. 11 lui semble évident que Dieu a pu départir à des esprits, revêtus d'un corps aérien, le gouvernement de certaines portions de l'univers '. Mais il répudie finalement et avec dédain les prédictions des astrologues^.
Au dernier degré de l'être se trouve la matière, laquelle mentalement est divisible à l'infini.