‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 423 sur 539 · fidiliondel7l4-1'}2l,8 vol. in-4o · texte numérisé non relu

fidiliondel7l4-1'}2l,8 vol. in-4o

i48 CHAPITRE 11.

ecclésiastiques \ en a dressé la nomenclature. Cette liste est vraiment étonnante et atteste que ces fausses attributions se sont perpétuées jusqu'en plein dix-septième siècle.

Enfin , on n'aurait qu'à ouvrir l'histoire ecclésiastique, pour se convaincre de l'ascendant exceptionnel , du pouvoir quasi dictatorial , que les écrits d'Augustin lui ont acquis et conservé sur l'esprit des théologiens. Révéré dans l'Orient, l'évéque d'Hippone se trouva, avant tous autres, le maître de l'Église d'Occident. C'est lui, ce qui a formé , pour ainsi parler, le corps de la théologie des Pères latins qui l'ont suivi... Les conciles se sont servis de ses termes pour composer leurs dé-

cisions ^. »

Mais nous n'avons point à tracer le tableau de l'influence religieuse qu'a exercée Tauguslinianisme. Il nous suffira de rechercher en quoi les doctrines philosophiques d'Augustin ont modifié le courant général de la philosophie. Là doit se borner notre dessein.

La matière, d'ailleurs, reste assez ample et ne manque pas non plus de difficultés.

Pascal le remarquait très-justement, à propos même de saint Augustin, a Tel dira une chose de soi-même^ sans en comprendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plua le même mol, et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il l'a ap-

1. Paris, n29-6d;23TOl. ia-4'; notamment pages 117,353, 4M» 515, CGC, 751.

2. Ë. Diipin, Nouvelle Bibliothèque ecclésiastique, t. 111, l'« partie, p. 819.

pris, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en aura jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante, qui en aurait profité de la sorte par- sa propre fertilité ^ »

11 est donc nécessaire d'éviter avec soin l'espèce de sophisme que l'on désigne en logique sous la dénomination de non causa pro causa; post hoc, ergopropter hoc. Ce serait se tromper que de considérer comme essentiellement augustiniennes, des propositions qu'Augustin a pu énoncer en passant, mais que l'avenir devait reproduire sans les lui attribuer, et avec une richesse de développements que ne comportent point ses écrits.

« Ainsi, observe encorePascal, je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : La matière est dans une incapacité naturelle dépenser^ et celui-ci: Je pense ^ donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin , qui a dit la même chose douze cents ans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de principes et de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière , comme Descartes a prétendu faire. Car, sans exa-

1. Pensées t fragments et lettres de Biaise Pascal ^ publiées par M. Faugère, 1844, 2 vol. in-8<^; De l'Art de persuader, t. I, p. 167.

ISO CHAPITRE 11.

miner s'il a réussi efficacement dans sa prétention , je suppose qu*il Tait fait , et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses écrits d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme plein de \ie et de force d'avec un homme mort * . » Or, l'histoire même donne ici raison à Pascal. Car on sait qu'il faudra qu'un des correspondants de Descartes l'avertisse, pour que celui-ci en vienne à lire les passages de saint Augustin, dont se rapprochent les maximes fondamentales du Discours de la Méthode et des Méditations *.

On commettrait une erreur de même sorte, ou une erreur plus lourde encore, si, sur la foi de termes mal définis, on se laissait aller à retrouver dans saint Augustin, quelques-unes des théories originales qui ont eu pour promoteurs les philosophes des temps modernes. Telle serait, par exemple, l'illusion de ceux qui se figureraient que l'évêque d'Hippone a eu la moindre idée de la monadologie, parce qu'il a parfois mis en avant l'expression de monade.

En conséquence, ce n'est point par d'ingénieux rapprochements de textes, encore moins par de simples coïncidences de mots, qu'il est légitime de déterminer Faction d'Augustin sur les destinées de la philosophie. Quelles que soient les analogies qui se présentent entre ses doctrines et celles de ses successeurs, si ceux-ci ne l'ont pas nominativement cité, s'il n'est pas notoire qu'ils

1. Pensées de Pascal ^ t. î, p. 169. De l'Art de persuader, 3. Voy. ei-après , 11. 1^ V Influencé de la Phil980phie de S» Augustin , particulitremeni au dij^^sêptiem* sitcle.

INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE DE S. AUGUSTIN. l8l

aient vécu, pour ainsi dire, à Fécole de ses écrits, il serait peu judicieux de rapporter leurs systèmes à une filiation augustinienne. Deux hommes de génie ont pu, en effet , se rencontrer dans une pensée commune , sans que Tun ait rien reçu de l'autre. A plus forte raison , ont-ils pu , tous les deux , employer des termes à peu près semblables, sans y attacher le même sens.

C'est avec cette scrupuleuse défiance de rapports préconçus, c'est avec une rigueur étroite et presque littérale que nous essayerons de déterminer l'influence qu'Augustin a exercée en philosophie.

De nos jours même, les théologiens tiennent à honneur de constater combien a été prodigieux l'empire d'Augustin sur les esprits. <c Toutes les écoles d'Occident, écrit l'un des plus notables d'entre eux , procèdent de la riche plénitude de saint Augustin. C'est de lui qu'ont pris leur fond et leur substance, aussi bien les maîtres des écoles mystiques, que ceux qui sont comptés parmi les Scolastiques; c'est de lui que dérive tout le mouvement théologique et philosophique du moyen âge ; c'est à lui que remonte même la vie philosophique des derniers siècles , si Descartes est le père de la philosophie moderne, et si, comme on n'en peut douter, les doctrines philosophiques et les doctrines théologiques de saint Augustin , bien ou mal comprises, forment une portion capitale et essentielle de la philosophie cartésienne. Et n'est-ce pas encore dans saint Augustin, perfidement détourné de son véritable sens, que le Prédestinatianisme du cinquième siècle et celui du moyen âge, que plus tard le Calvinisme^ le Luthcraqisme, le Jaqsc*

152 CHAPITRE il.

nisme et le Quiétisme ont trouvé leur point de départ et leurs doctrines fondamentales ^ )>

Sans accepter tous les termes, ni entrer dans toute rétendue d'un semblable programme, vérifions-en les principaux traits.

Nous rechercherons premièrement ce qu'a été , en philosophie, l'influence d'Augustin avant le dix-septième siècle.

Nous nous demanderons secondement ce qu'elle a été au dix-septième siècle en particulier.

1. Henri Klee, Manuel de V Histoire des dogmet chrétiens y Irad. par Mabire; 2 vol. in-S», 1848; I. 1, p. 8, Introduction.

I. DE L'INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE DE S. AUGUSTIN AVANT LE DIX-SEPTIÈME SIECLE

Commençons par rappeler qu'une partie deTinfluence qu'Augustin a exercée au moyen âge a été due à deux ouvrages apocryphes, la Dialectique et les Cate'go-

ries *.

Suivant M. Barthélémy Saint-Hilaire, c'est dans la Dialectique attribuée à saint Augustin qu'il faut chercher la division des arts libéraux qui composèrent un peu plus tard le Trivium et le Quadrivium ^.

Avec plus de raison sans doute, Brucker avait reconnu cette classification célèbre dans le Traité de t Ordre ».

Nous croyons, pour nous, comme le croit M. Hauréau*, que l'auteur du Satyricon^ sive de Nuptiis inter Philologiam et Mercurium et de Septem artibus liberalibus, est le premier qui lui ait donné une formule précise et définitive. En tout cas, il reste fort incertain que la Dialectique appartienne à l'évêque d'Hippone *.

Aussi bien, sont-ce moins les Principes de Dialec-

\, Cr.M.deRémuBat,Jfr^/ard,2To1. in-8% 1845,1. 1,p. 32 ;M.Hauréau, De la Philosophie scolastique ^ 2 vol. in-8*, 1850; 1. 1, p. 21.

2. De la Logique d^Aristote, 2 vol. in-8<>, 1838; t. \\, p. 169.

3. Bistoria crilica philosophiXy 1. UI, p. 597; Cf. De Ordine ^ llb. Il , cap. xii-xvi.

Page 1