Chap. XVI
d^Hippone sur la spiritualité de l'Atnei et guidé par lui, rappelle avec insistance que Tàme, qui a intelligence, volonté, mémoire, offre dans son être une image, pour ainsi dire, de la sainte Trinité '• Inspirateur et directeur des écoles créées par Charlemagne, il s'applique d'ailleurs à faire recopier, à propager, à imposer même comme bases de l'enseignement, les traités logiques qu'Augustin, dit-il, a, pour les traduire, tirés des trésors de l'ancienne Grèce,
« De veterum gazis Gratcorum clave latina *. »
Mais si saint Augustin fut pour le moyen âge un apôtre de spiritualisme, on sait que c'est excellemment le Docteur de la Gr&ce que s*est complue à saluer en lui la pos* tenté. Jamais titre, aussi bien, ne se trouva plus mérité.
Durant tout le moyen âge, en effet, les doctrines de révéque d'Hippone restèrent dans les matières du libre arbitre et de la grâce le point de départ obligatoire, dont personne n'eût osé convenir qu'il s'écartait. Qu'on voulût soutenir la liberté humaine ou défendre la prédestination, ce n'était qu'en raisonnant sur les textes de saint Augustin, en les prenant pour règle in* violable, qu'on était admis à produire son opinion '.
Toutefois, cette espèce de dictature ne s'établit pas sans conteste.
Déjà, de son vivant, Augustin avait eu à réfuter
1. Cf. M. Guisot, Histoire de la Civilisation en France, xxu« leçon.
2. Cf. De Launoy, De Scolis celebrioribus seu a Carolo Magno, seu post eumdem Carolum per Occidentem instauratis Liber, Lutctiie Pari- Biorum, 1672.
3. Cf. M. Guiiot, Hist, de la Civilisation en France, xiviii* leçon.
quantité de Pélagiens ou de semi-Pélagiens. Et au nombre de ces derniers, avait marqué Cassien, fondai teur de Técole de Marseille, lequel soutenait que les descendants du protoplaste ont été affaiblis, mais non pas anéantis, en sorte que si la grâce divine est nécessaire pour persévérer, la liberté n'en subsiste pas moins et suffit à commencer le bien.
Après la mort de Tévéque d'Hipponc, ses principes sur la liberté et la grâce soulevèrent encore plus de contradictions. La chute parut à la plupart avoir simplement replacé Thomme dans le pur état de nature, in puris naturalibus*
L'Italie surtout, et les Gaules repoussèrent TAugustinianisme, et Faust, évéque de Riez, dans son Traité du Libre Arbitre et de la Grâce se porta de nouveau au premier rang des adversaires d'Augustin.
Il y a plus. Au lieu d'être abandonné, cette fois, dans son opposition contre saint Augustin par les représentants de Torthodoiie, comme il l'avait été en se prononçant pour la matérialité de l'âme ; Faust devait rencontrer parmi eux des adhérents considérables.
Effectivement, il advint que Germain Gotescalc, moine d'Orbais, se mit à professer la doctrine de la double prédestination , d'après laquelle Dieu prédestine pour le mal comme pour le bien ; certains hommes ne pouvant se corriger, comme s'il les avait faits, dès le commencement, incorrigibles. Aussitôt Raban Maur, évéque de Mayence, le combattit et le déféra à Hincmar, archevêque de Reims. Celui-ci le fit condamner au concile de Quiercy, en 849, et l'infortuné disciple d'Augustin, après avoir été forcé de brûler ses livres, de sa propre
main, se vit enfermé dans les prisons de Hautvilliers, où il mourut après quinze ans de détention. Cependant il s*en fallait beaucoup que la doctrine qu'il avait embrassée dût périr avec lui, et s'il succomba, ce ne fut pas sans susciter des défenseurs. Ratramne, moine de Corbie ; Loup , abbé de Perrière ; Remy, archevêque de Lyon, prirent en mains sa cause. Et telle fut la vivacité de leur polémique, que Raban-Maur, instigateur du débat, se retira de la lice, et qu'Hincmar, resté seul contre tous, appela à son secours J. Scot Érigène le philosophe. De là, pour ce dernier, Toccasion de son ouvrage De la Divine Prédestination et de la Grâce^ lequel comprend dix-neuf livres. Fort de Tautorité d*Hincmar et de la protection de Charles le Chauve, «écrivant, comme il le disait lui-même dans sa dédicace, par Tordre des premiers pasteurs de l'Église, et du consentement d'un roi très-chrétien » , Scot se croyait assuré de la victoire. Il se flattait de ruiner les deux prédestinations qu'admettaient, avec Gotescalc, d'autres disciples de saint Augustin. En même temps, et par une contradiction flagrante, il semblait vouloir établir qu'il y a une prédestination, mais qu'il n'y en a qu'une seule, celle des justes. Ni cette thèse, ni surtout les arguments philo-' sophiques, a l'aide desquels il la développait, n'agréèrent aux représentants les plus accrédités du clergé. Saint Prudence, évêque de Troyes; Flore, de Lyon, se mirent aussitôt en devoir de le combattre, et, selon l'expression de l'époque, a le réduisirent en poudre ». Les conciles de Valence et de Langres, allèrent jusqu a traiter son œuvre d'invention diabolique, iiiventum diaboli. Enfin, Hincmar lui-même fut obligé de désavouer Scot, et
INFLUENCE DE S. AUGUSTIN AVANT LE XVU*^ SIÈCLE. i6l
Nicolas I", alors pape, porta plaiute à Charles le Chauve. C'en était fait , la doctrine augustinienne de la grâce et de la prédestination avait pour longtemps triomphé.
Dominante dès le début, par ses théories spiritualistes sur la nature de Tâme; acceptée, après d'orageux débats, dans ses enseignements relatifs à la liberté, la philosophie d'Augustin pénétrait, d'un autre côté, profondément les esprits par ses tendances idéalistes et platoniciennes. C'est ainsi, chose singulière, que dans le livre môme qu'il consacrait à réfuter officiellement la prédestination augustinienne, J. Scot Érigène ne pouvait s'empêcher de rendre hommage au génie de l'évêque d'IIippone et de faire appel à son autorité. <c Si, ut ait Augnsliniis, creditur et doceiur, non aliam esse philosopliiam, aliudve sapientiœ studium, et aliam reli" (jionem; quid est de philosophid tractare^ nisi verœ reiigionis , qua sumtna et principalis omnium rerum causa y Deus, et humiliter colitur^ et rationabiliter investigatur, i^egulas exponei^e ? Conficitur inde^ t?e- 7'am esse philosophiam veram religionem, conver* simqtie veram religionem esse veram philosophiam^, »
« Si, comme le dit Augustin, on croit et enseigne, qu'autre chose n'est pas la philosophie, ou autre chose l'amour de la sagesse, et autre chose la religion; qu'est-ce que traiter de philosophie, sinon exposer les règles de la vraie religion, par laquelle la suprême et principale cause de toutes choses. Dieu, est adoré humblement en môme temps que cherché raisonnablement.
1 . De Diriua PrœdeUinatiour et Gratin (Collcciion de Maiigin), t. I, p. 103.