III. DE L'AME
11 n y a guère de considérations relatives à TAme, qu'Augustin n ait abordées avec une curiosité savante et souvent avec une singulière hardiesse. Dans ce sujet, il est vrai, de même qu'en tout autre, c'est moins une doctrine organisée qu'il développe, que des vues qu'il expose et comme des théorèmes isolés, dont il entreprend la démonstration. Toutefois il est manifeste qu'en cette matière, trois problèmes principaux ont spécialement et constamment occupé son attention : la spiritualité de Tàme, l'origine de Tàme, la fin ou la destinée de l'âme. Nous ne prétendons pas non plus que ces trois questions aient toujours été examinées par lui d'après Tordre qui leur appartient et dans toute la rigueur de la méthode. Il reste cependant que l'illustre évêque a pris à tâche de prouver : 1® Que l'âme est spirituelle ; 2"" que s'il est impossible de déterminer avec précision son origine, il y a, du moins, plusieurs opinions relatives à l'origine de l'âme qu'il importe d'écarter ; 3® que l'âme est immortelle.
Suivons Augustin dans cette triple recherche.
En dissertant de la spiritualité de l'âme, Augustin se trouve évidemment sous l'influence des systèmes de l'antiquité. Aristote et Platon ne cessent de dominer son esprit. Et les arguments qu'il leur emprunte ne sont pas toujours ce que leur doctrine offre de plus solide.
Ainsi, c'est à Timitation d'Aristote, qu*au Heu de s'attacher à Tétude de Tâme humaine en particulier, Augustin s'engage dans une théorie générale de TAme, où il s'enquiert de la nature de toutes les âmes, depuis l'âme des plantes qu'il nie, jusqu'à rame du monde sur laquelle il ne se prononce pas. De là des assertioDS obscures et hasardées; de là surtout, par moments, une confusion regrettable de la vie du corps et de la vie de l'âme. Car en professant que c'est l'âme qui informe et vivifie le corps, s'il n'attribue point à i^àme la conscience des organes et des phénomènes du corps, il n'en considère pas moins l'âme comme le principe des phénomènes physiologiques.
D'un autre côté, on ne peut s'empêcher de regretter aussi qu'il ait reproduit quelques-unes des preuves les plus faibles qui se rencontrent chez Platon, touchant la spiritualité de l'âme. Est-ce, par exemple, établir sur un fondement assuré la distinction de l'âme et du corps, que de répéter, après l'auteur du Phédon^ que ce qui se meut seulement dans le temps est supérieur à ce qui se meut tout ensemble dans le lieu et dans le temps?
A ces abstractions sans portée, Augustin ajoute parfois des raisons qui ne valent guère mieux. Si Pâme ne se distingue pas du corps, si elle suit toutes les vicissitudes du corps ; que deviendra^ dit-il, dans l'âge adulte, l'âme de celui à qui, enfant, on aura coupé le bras? Ne sera-t-elle point horriblement mutilée? Sans doute, les disproportions qui se manifestent si fréquemment entre les états de l'âme et les états du corps, la vigueur de rintelligence et une santé débile, la beauté du génie et la laideur des traits, parlent en faveur de la spiritualité
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de rame. Mais ici, je le demande, n'est-ce pas ne rien prouver, précisément en prouvant trop ? Quelques-uns des arguments dont se sert Augustin, ne sont même autre chose que des erreurs populaires en histoire naturelle. Coupez un reptile; chacun de ses tronçons semblera animé d'une vie propre. Avec le vulgaire, Augustin assigne une âme à chacune des parties de l'animai qu'on a tronçonné, et trouve dans cette multiplication de l'âme, laquelle résulte, suivant lui, de son indivisibilité, un caractère qui la distingue profondément du corps, lequel est divisible.
Là ne se bornent pas les manquements de la psy» chologie d'Augustin. Ce qui est plus grave, si on ne peut accuser le saint Docteur d'hésiler, il n'insiste pas, en tout cas, suffisamment sur la substantialité de Tâme. Il va même jusqu'à compromettre cette substantialité, en comparant l'âme, afin de faire entendre en quoi consiste sa simplicité, à l'élément générateur du cercle qui est le point, ou encore au sens du mot par opposition au son du mot. On est obligé de remarquer, en outre, que souvent ce sont plutôt des différences de degrés qu'il signale entre l'âme et le corps que des différences de nature. Aussi se montre-t-il incertain, subtil et même peu exact, lorsqu'il s'agit de déterminer les rapports de l'âme et du corps. Effectivement, c'est, en somme, à l'âme qu'il attribue les fonctions vitales. Au contraire, sous prétexte que ce qui est inférieur ne saurait modifier ce qui est supérieur, il affaiblit l'action du corps sur l'âme, et donne par là toute ouverture à la théorie des causes occasionnelles. Ne déclare-t-il pas d'ailleurs que les mouvements qui se pro -
duisent dans notre corps ou dans les corps, y pourraient être déterminés par Tefiicace seule de Dieu?
Mais, après avoir indiqué les lacunes, les faiblesses et les erreurs de la théorie augustinienne de rame, on aime à mettre en lumière ses côtés impérissables. Si eo effet Augustin a eu recours, pour démontrer la spiritualité de rame, à ce qu'on pourrait appeler des arguties d'école; s'il s'est laissé entraîner à des assertions aventureuses concernant les rapports de Tàme et du corps ; ce ne sont là, en définitive, que des accidents, qui ne doivent pas empêcher de reconnaître ce que sa psychologie renferme de rare et d'inattaquable. Aussi bien, qui songerait à exiger de Tévêque d'Hippone la précision et l'exactitude de l'analyse des modernes? Qui n'admirerait plutôt quelle richesse d'observations il déploie, quelle finesse et en même temps quelle vigueur d'argumentation il met au service de cette vérité capitale, que l'Ame est distincte du corps?
Et d'abord, Augustin se fût-il borné à établir, comme il l'a fait, l'autorité de la conscience, à placer dans la connaissance de l'âme le point de départ de toute connaissance, qu'il mériterait d'être compté au nombre des promoteurs les plus considérables de la psychologie. Mais il y a plus : c'est directement qu'il a abordé la question de la spiritualité de l'âme, et avec une véritable supériorité de raison, malgré tout, qu'il a démontré : l^que l'âme se distingue du corps; 2^ que l'âme est mieux connue que le corps.
Augustin commence par réagir contre les préjugés de ses contemporains , qui, pour maintenir Tétre de l'âme, professaient la matérialité de l'âme, ne compi«-
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nant pas que là où il n'y avait point de matière, il put y avoir une substance. 11 démontre que Tidée de substance n'est pas identique à Tidée de corps. Car Dieu est substance et Dieu n*est pas corporel. Quoique distincte du corps, Tàme est donc substance, et ce n'est pas nier Tétre de Tâme que de nier sa matérialité.
Or, rame est distincte du corps. Effectivement, l'âme n'est pas comprise dans l'espace, tandis que le corps est étendu. Ou du moins, Tâme est présente à toutes les parties du corps, tandis que chaque partie du corps est circonscrite à une partie de l'espace.
L'âme est une et pour l'homme comme pour tout animal, il n'y a qu'une âme, tandis que le corps n'est qu'une apparence d'unité ou un agrégat.
L'âme est simple, tandis que le corps est composé.
L'âme qui n'est ni l'harmonie, ni le tempérament du corps, l'âme pourtant meut le corps et lui commande, tandis que le corps est mû.
L'âme se connaît, et elle ne se connaît point en tant que corps.
L'âme qui se connaît, embrasse par la pensée d'innombrables images des corps; elle conçoit l'indivisible; elle s'élève jusqu'à Dieu. Le corps, au contraire, ne saurait être le sujet d'aucune pensée.
Enfin, l'âme, pour se connaître, non-seulement n'a pas besoin du corps ; mais elle doit se soustraire aux influences du corps. Et ce qu'elle sait du corps est peu de chose, en comparaison de ce qu'elle sait d'ellemême, quoiqu'elle n'en sache pas tout.
C'est pourquoi, image de Dieu, mais non point écoulement de la substance de Dieu, l'àme « une y\e qai lui
est propre et qui diffère de la vie du corps. Entre les développements de rame et les développements da corps, il n'existe pas de parallélisme constant, d*où il soil permis d'inférer Tidentité de l'âme et du corps.
Ce n'est pas que par opposition au Manichéisme', Augustin isole l'âme du corps au point de diéconnaltre leurs rapports. Il est vrai qu'il entend mal ces rapports, mais il n'a garde de les nier. Surtout, à rencontre des Néoplatoniciens, il réhabilite explicitement le corps, il représente que c'est par suite de sa corruption que le corps est mauvais, et non point en vertu de Tinstitution de sa nature. Il se plaît à en décrire les convenances et la beauté. Il tient qu'en lui-môme le corps est bon; car l'homme est à la fois âme et corps, a une âme raisonnable se servant d'un corps mortel et terrestre. »
Nous l'avouerons. Dégagée des incidents qui la déparent, cette théorie de la spiritualité de Tâme nous semble égaler les plus savantes démonstrations qu'aient tentées les modernes de la distinction de V&me et du corps. Nul, non pas môme Descartes, n*a établi plus soUdement, sinon avec une méthode plus sévère, que l'âme qui nous est connue avant le corps, nous est connue sans le corps et mieux que le corps. Et en môme temps qu'Augustin ruine ainsi le matérialisme en l'accablant sous le double témoignage delà conscience et
1. Cf. De Continentia liber unus, cap. ix. « Quo igitur^ non dieo, rrrore, sed prorsus furore, Manichxi carnem noslram netcio eut fabuit genli tribuunt tenebrnrumy qnam voluni suam sine ullo dubio srmper habuisse naturam; cum verax doctor viros diligere nxores ejc^mplo 8uje camis hortetur^ quos ad hoc ipsum Christi qwHjue et Fc* cltiix hortatur exemploi v