‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 510 sur 539 · Ibid,, c«p. XII · texte numérisé non relu

Ibid,, c«p. XII

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tons, ce qui est vrai pourvu qu'on Tentende, que la grâce et la liberté sont loin de se contredire, puisque la première crée la seconde, et que sans la gr&ce la liberté paralysée se trouverait absolument impuissante. On demande si cette liberté paralysée est quelque chose^ ou â elle n'est rien. Si elle est quelque chose, comment concevoir qu'elle soit le pouvoir de faire le mal sans être en même temps le pouvoir de faire le bien ? La liberté, répondra Augustin , ne comporte pas essentiellement cette alternative ; car Dieu est libre et il ne peut faire que le bien. Mais il est aisé de répliquer que c'est là le propre de Dieu qui est infini, et que la perfection de sa liberté consiste précisément à ne pouvoir défaillir. Qu'il s'agisse au contraire de l'être fini qui est l'homme ; ne devient-il pas contradictoire de supposer qu'il soit libre et que sa liberté ne puisse point se porter tour à tour et au bien et au mal? Un tel être ne fait le mal que parce qu'il peut faire le bien. Une liberté qui ne pourrait faire que le mal serait de toute évidence une liberté dérisoire; ce serait une véritable nécessité. La force morale s'y changerait en une force brute Or, Augustin nie que sans le secours de la grâce, Thomme soit en état d'accomplir le moindre bien. Augustin altère ainsi profondément l'idée du libre arbitre; logiquement même, il le met à néant. Mais là où il n'y a pas de liberté, les êtres sont des choses, non des personnes. Incapables de bien, les créatures sont incapables de mal. Il s'ensuit que la grâce est inutile pour réparer un mal qui n'est pas. Car, ravalée au rang des choses par le péché originel, et non pas seulement affaiblie ou blessée, la nature humaine est devenue incapable de mal autant que de bien.

Qu'on ne dise point, par conséquent, que la grâce ranime , restaure la nature. Le lien de la moralité une fois brisé, il n'y a plus, entre la vie du péché et la vie de la grâce, qu'un rapport de succession. La création par la grâce se trouve être, à la lettre, une seconde création, qui substitue à des choses des personnes; de même que, par une espèce d'anéantissement, le péché avait substitué à des personnes des choses. Ce n'est pas même une création continuée.

Est-ce donc, de la sorte, qu'il convient de comprendre et qu'Augustin lui-même croyait comprendre le rôle de la grâce ? Manifestement non.

Enfin, que se proposait Augustin, en développant la doctrine de la grâce? De légitimer le dogme de la rédemption ; a la bonne heure ; mais aussi de vaincre l'orgueil de la créature et de la soumettre au Créateur. Eh bien ! voyez ! pour nous prémunir contre l'orgueil, le défenseur de la grâce nous constitue dans un état de corruption, invincible de tout point à notre propre énergie. Afin que nous ne péchions plus, il lui parait nécessaire que nous péchions infailliblement. Pour assagir la liberté, ilTimmole; pour Thumilier, il la ruine; pour la réparer, il la détruit. Encore une fois, à des personnes Augustin substitue des choses. Ëtait-ce donc agrandir et afiermir le royaume de Dieu, que de le changer en un royaume des morts? Et de plus, l'évoque d'Hippone, en creusant entre le règne de la nature et le règne de la grâce comme un abîme infranchissable, n'a-t-il pas méconnu l'inviolable accord qui assure à l'action de Dieu dans la création et dans la grâce une indissoluble et vivante unité ?

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A ces observations, toutes de raisonnement, s^ajoutent les réclamations de la conscience.

La conscience effectiyement atteste d^une Yoix irrésistible que la responsabilité implique la liberté. Elle admire avec un élan de sympathie spontané les vertus des païens, et repousse à Tégal de calomnies gratuites les analyses qui cherchent des motifs intéressés aux actions qu^ont applaudies tous les siècles. Elle estime que la grâce doit toujours s'accorder avec la justice, et que la justice de Dieu ne saurait différer de la justice de rhomme que par la perfection. Elle résiste enfin au dogmatisme épouvantable , qui pose de toute éternité le dualisme des prédestinés de Télection et des prédestèués de la réprobation. Car, le moyen d'accorder que la prédestination s'identifie en Dieu avec la prescience, comme parfois le prétend saint Augustin ? Ou les mots perdent leur sens, le sens même qu'en réalité leur altribue l'évéque d'Hippone, ou la prédestination est le décret, par lequel Dieu règle à l'avance que tels hommes seront sauvés et tels hommes damnés , tandis que la prescience esl simplement la connaissance anticipée que Dieu a de la destinée de chacun de nous. Cette connaissance, je le veux, n'est point toute nue, et Dieu ne connaît nos actes que parce qu'il y coopère, ne fût-ce qu'en nous conservant après nous avoir créés. Mais, au lieu que la prescience nous laisse, après tout, les artisans de notre destinée, u'est-il pas clair que la prédestination augustinienne nous impose une destinée toute faite, et que nous n'avons plus qu*à remplir?

Évidemment, en rabaissant parfois, jusqu'à Tabolir, le libre arbitre, Augustin s'est montré infidèle à ses

propres sentiments. 11 a fléchi à ses souvenirs, à sa première éducation manichéenne, au spectacle de son temps, qui comptait beaucoup moins de vrais chrétiens que de pécheurs et d'incrédules. II a cédé aussi aux exigences d'une époque, où la doctrine du Saint-Esprit se développant dans les intelligences, on se préoccupait de montrer comment, avec sa toute-puissance, se concilie l'activité humaine. Surtout, peu à peu et sans le savoir, il s'est laissé emporter par les mouvements de la polémique, à des énonciations excessives. C'est ce que saint Bonaventure remarque excellemment. Car, après avoir développé, touchant le sort des enfants morts sans baptême, une opinion beaucoup plus consolante que ne parait Tétre celle de Tévéqued^Hippone, le Docteur Séraphique ajoute: mBoc credendum estsensisse beatum Augustinum^ licet verba ipsius exterius^ propter deies» tationem erroris Pelagianorum^ aliud senttre videan^ tur : ut enim melius eos reduceret ad médium ; abun^ dantius declinavit ad extremumK » ce II faut croire que ce sentiment est celui de saint Augustin, quoique ses paroles, prises à la lettre, semblent signifier autre chose, inspirées qu'elles sont par la détestation où il tenait l'erreur des Pélagiens : en effet, afin de les rame^ nerplus sûrement au vrai milieu, il se porta avec effort vers l'extrémité opposée. »

Tel est le caractère de la doctrine augustinienne du libre arbitre. Les erreurs qui la rendent rebutante et, pour ainsi parler, inhumaine, ne sont que l'exagération de considérations aussi justes que profondes.

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