‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 511 sur 539 · Breviioq,, Teriia Pars, oap. t · texte numérisé non relu

Breviioq,, Teriia Pars, oap. t

Ed premier lieu, Augustin a compris par une douloureuse et précoce expérience, autant que par Tétude et la réflexion, toute l'étendue des inJSnnités qui déso< lent notre nature. Que de mollesses en effet, que d'hésitations, de défaillances dans le libre arbitre ! Que de langueurs, de chutes, d'anéantissements chez les âmes les mieux trempées ! Quels tyrans que les passions ! Quelle chaîne que Thabitude ! Quels monstres de vices, et au sein d'une dépravation qui confond, quelles misères ! Oui, rimage mélancolique dont se servait Pascal, n'est que trop souvent d'une parfaite exactitude *. Trop souvent, il en est du libre arbitre comme d'un voyageur que des voleurs auraient surpris et assassiné ! Il ne suffirait point que l'on dit 'à ce moribond de se lever et de marcher. 11 faudrait qu'une main secourable pansât ses blessures, bandât ses plaies, soutint ses pas chancelants et l'acheminât à un lieu de guérison. Cette main secourable est pour le libre arbitre celle de Dieu. Et ne parlons pas même de la nécessité de la rédemption. C'est en Dieu seul que la liberté humaine trouve un point d'appui inébranlable et un point de repère certain. Hors de Dieu, toutes choses tournoient, emportées par une efirayante mobilité. Le secours divin nous est indispensable. Et ce secours, si nous sonrnues attentifs à ce qui se passe en nous-mêmes, nous devient sensible en mille occasions. Non-seulement il est le fruit de la prière et la fortifiante réponse par laquelle Dieu accueille notre adoration et encourage notre vertu. 11 nous prévient encore, comme un don gratuit

f. Lettrei Provinciales; seconde lettre. De la Grâce n^mmte.

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du ciel. Car, je le demande , que sont les touches secrètes qui émeuvent le cœur, les attraits de l'idéal qui sollicitent la raison, et notamment (qui pourrait les nier?) ces illuminations soudaines, ces coups de foudre renversant, ces héroïques résolutions qui fécondent une existence en lui donnant un cours nouveau; que sont en un mot les mille influences qui enveloppent la liberté sans la paralyser, mais qui, au contraire, la soutiennent et Téclairent, sinon les effets de cette action mystérieuse et toute divine que le philosophe,* non plus que le théologien , n'hésitera pas à appeler la grâce ? Interprète bien plus sûr que Pascal et que Port-Royal des vérités contenues dansrÂugustinianisme, Bossuet pouvait en ce sens s'écrier avec l'accent d'un saint enthousiasme : tt Ceux qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d'un aigle ; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n'en pouvoir plus , redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous soutiendra. »

La coopération miséricordieuse de' Dieu dans nos conduites, son intervention gratuite et prévenante dans nos actes hbres « où il y a toujours de l'obscur, » voilà la vérité capitale qu'a merveilleusement comprise saint Augustin.

Il en est une seconde, beaucoup plus manifeste de soi, quoique souvent oubliée, et que la critique doit recueillir, en la dégageant des explications ou-

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trées qu'en a faites Tévêque d'Hippone. C'est que, dans tout acte, la moralité tient uniquement à Tintention et non pas à l'acte même. Un acte n'est vertueux qu'autant qu'il est désintéressé , et il n'est désintéressé qu'autant qu'il est accompli en vue du bien. Or, le bien étant identique à Dieu, la vertu ne consiste-t-elle pas, au fond, à rapporter nos actions à Dieu? Ck)nséquemment, les vertus les plus éclatantes ne sont que des semblants de vertu, si elles deviennent à elles-mêmes leur propre objet et qu'elles ne se rattachent point à un principe supérieur et divin. C'est là ce que saint Augustin a démontré avec une raison irréfragable.

Que si maintenant nous considérons dans leur ensemble les ouvrages de l'illustre Docteur, et non pas simplement les écrits qu'il rédigea une fois évéque et à l'occasion de ses controverses avec les Pélagiens; nous aurons encore à y signaler, quoiqu'il les ait ailleurs aflBsdblies ou comme démenties, les vues les plus exactes tour à tour et les plus ingénieuses sur la nature du libre arbitre , sur ses opérations , sur sa conciliation avec la prescience divine.

Ainsi Augustin prouve péremptoirement la liberté : 1^ par le témoignage de la conscience; 2^ par les suites qu'entraînerait après soi le fatalisme. Suivant lui, nous sommes aussi sûrs de notre liberté que de notre vie.

Bon en soi et destiné au bien , mais imparfait parce qu'il est tiré du néant, et mauvais parce qu'il est corrompu, le libre arbitre est cause déficiente, non efiBciente du mal ou du péché. Le mal qui n'est point une substance ni la propriété d'une substance; le mal qui

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n*est point inhérent à la matière; le mal qui n'est point Dieu et qui n'a point Dieu pour cause; le mal vient unir quement de notre volonté. Ce n'est pas qu'il y ait en nous deux volontés, Tune bonne, l'autre mauvaise. Notre volonté est une, et c'est à cette volonté unique qu'il faut immédiatement attribuer ses excès, sans qu'il y ait à chercher, sous peine de se jeter dans un progrès à l'infini, la cause de la volonté. Car, au delà des principes, il n'y a rien. Ni l'ignorance , ni la passion, ni le hasard, ni la fatalité ne sauraient excuser les manquements qu'on reproche à notre vouloir. Le destin du plus faible, dit énergiquement Augustin , n'est rien que la volonté du plus fort qui le.tient en sa puissance. Il remarque d'ailleurs justement que les fautes mêmes de la liberté témoignent de l'excellence de sa nature, qui est d'être unie à Dieu.

U prouve , en efiet, que tous les écarts de la liberté ne sont que des tentatives à contre-sens pour imiter Dieu et se substituer à lui. C'est pourquoi, il estime que l'orgueil est le plus grand des vices et il y ramène tous les autres.

La liberté seraitr-elle donc détruite ou compromise par la prescience divine ? Augustin s'applique à combattre un pareil doute, et s'il ne dissipe pas toutes les ténèbres qui enveloppent le problème de nos rapports avec Dieu ; si même son argumentation à ce sujet se trouve en plusieurs endroits fautive, il est incontestable qu'il nous rend les obscurités supportables par la supériorité de son bon sens.

Avant tout , la conscience de notre liberté n'est-elle pas une inviolable barrière à toute négation de la liberté?

Augustin observe, en outre, que nos volontés ayant un rang dans Tordre des causes prévu de Dieu , si Dieu les prévoit, il les prévoit libres. Par conséquent, ce n'est pas la prescience qui produit nos mauyaises ac* tions; ce sont nos mauvaises actions qui produisent la prescience. Et le saint Docteur emploie mille analogies psychologiques et des plus pressantes , afin d'établir que la connaissance n'est point influence. Ni la prévision , par exemple , ni le souvenir que nous avons de l'action d'autrui , n'influe en rien sur cette action. Pourquoi n'en serait-il pas de même de la prescience divine, laquelle, dès lors, ne nécessitei*ait aucunement les décisions de notre liberté ? Cette prescience , aussi bien, n'est que science, étant absurde d'admettre en Dieu un avant ou un après. On s'étonne que Bien punisse les mauvaises actions, puisqu'il les a prévues. Que ne s*étonne-t-on, pour le même motif , qu'il récompense les bonnes actions? Car il les a également prévues. On admire que Dieu ait créé les méchants , prévoyant qu'ils seraient méchants. Dieu, répond Augustin, a prévu en même temps que du mal il tirerait le bien. Dieu, du reste, a ses secrets qu'il nous convient non pas de vouloir pénétrer, mais d'adorer. Finalement, l'homme destitué de liberté ne serait-il pas inférieur à rhomme qui a reçu en partage la Uberté? Gardonsnous donc, conclut solidement l'évêque d'Hippone, gardons-nous de sacrifier la prescience divine à la liberté non plus qu'à la liberté la prescience divine. Retenons l'une afin de bien vivre, et l'autre afin de bien croire.

En résumé, le terme de la liberté con^ste à vivre

pour Dieu et en Dieu. Si ce n*était point par un libre choix que Thomme allât au bien, le bien cesserait d'être moralité pour devenir nécessité. Si, d'autre part, l'homme devait toujours renouveler ce choix laborieux, il n'atteindrait jamais cette liberté suprême qui se fixe en Dieu et s'y repose. Or, Pelage et Augustin, dans leurs ardents démêlés, n'ont envisagé chacun qu'un des cêtés de la synthèse des choses. L'un s'est préoccupé du libre arbitre qui choisit, l'autre de la grâce qui nous préserve de toute défaillance. Celui-là a pris la défense du mérite humain; celui-ci, après l'avoir revendiqué contre les Manichéens , s'est appliqué , par crainte des exagérations pélagiennes, à le déprimer, sinon à le détruire. On peut trouver dans le caractère de Pelage la raison de ses théories ; la conversion de saint Augustin, sa situation dans l'Église expliquent ses enseignements. Pelage a mieux connu le pouvoir propre de la liberté ; Augustin a tenu plus entièrement compte des influences qu'elle subit. Le premier a eu un sentiment plus prononcé de notre individualité; le second, une intuition plus profonde des conditions de la vie humaine. Des principes du moine breton découle une honnêteté toute mondaine. En rattachant étroitement le libre arbitre à Dieu, comme à la justice dans son essence, l'évêque d'Ilippone restaure les parties hautes de la morale.

a II serait curieux , observe un philosophe contemporain, de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la stoïcienne, qui n*ont pas été franches sur la question de la Uberté, et qui, par là , semblaient a&iblir la condition essentielle de toute morale , ont tenda cependant au rigorisme, tandis que Topinion contraire a quelquefois Tersé dans le relâchement '. »

La solution de ce problème, qui se présente naturellement à Tesprit quand on examine les doctrines de saint Augustin, a étéi ce semble, indiquée en quelques mots par Montesquieu.

« Lorsque la religion établit le dogme de la nécessité des actions humaines, écrit Montesquieu, les peines des lois doivent être plus sévères , et la police plus vigilante, pour que les hommes, qui sans cela s'abandonneraient à eux-mêmes, soient déterminés par ces motifs; mais si la religion établit le dogme de la liberté , c'est autre chose.

De la paresse de Vkme naît le dogme de la prédestination mahométane , et du dogme de cette prédestination naît la paresse de Tàme. On a dit : Cela est dans les décrets de Dieu ; il faut donc rester en repos. Dans un pareil cas , on doit exciter par les lois les hommes endormis dans la religion ^. »

1. M. de Rémusat, Abilard, t. H, p. 501. 3. Eêprit de$ Loii, Ht. XXIV, chap. xiv.

En effet , supprimez ou affaiblissez le libre arbitre, et il faut aux hommes uoe discipline approchante des lois qui régissent les corps.

Toute la morale se réduit alors à un étroit système de mesures préventives. Car l'énergie humaine ne se manifeste plus que comme une puissance brute qu'il est nécessaire de contenir ou de diriger. De là, en grande partie , le rigorisme du Calvinisme et du Jansénisme, lesquels, on n'en saurait douter, procèdent, par certains côtés , de la doctrine augustinienne de la grâce. Ajoutez Taustérité superbe, Tinfatuation opiniâtre que contractent nécessairement des âmes qui se croient, en quelque manière, participantes de la vérité , qui est Dieu même. Ce sout là des conséquences que saint Augustin eût répudiées et qu'il n'avait pas prévues.

Mais Augustin ne s'est pas toujours défié du libre arbitre jusqu'à le méconnaître. Les yeux d'abord fixés sur la nature humaine , éclairé par la réflexion avant d'être entraîné par la polémique , il a constaté avec une remarquable sûreté de sens que la plupart des philosophei n'ont erré en morale, que parce qu'ils n'ont conçu de la nature humaine qu'une incomplète idée. Ainsi, que tous les hommes désirent d'être heureux ; que tous aspirent à un bien qui renferme tous les biens, c'est ce qui apparaltavec une évidence irrésistible. Ni les Épicuriens, ni les^£^|^kns, ni les sages , ni le vulgaire n'ont

réussi néanmoînlC^^^'^^^^^ ^^ nature du souverain bien, faute d'avoir entendu qu'il y a pour l'homme des biens inégaux ; de grands biens > de petits biens et des biens moyens, qu'il est nécessaire tle subordonner entre eux. Or, l'âme est le bien du corps'V^t l'âme qui n'est

pas son bien à elle-même, a son bien en Dieu. Effectivement, vouloir être heureux, c'est aimer Têtre; c'est l'aimer dans sa plénitude ; c'est aimer la paix, et ceux-là même qui se donnent la mort afin de se soustraire aux tribulations de la vie, poursuivent non pas le néant, mais la paix. Cependant, l'être et la paix sont uniquement en Dieu. Ailleurs qu'en Dieu, il n'y a que manque, instabilité , vicissitude. Par conséquent, en Dieu seul se rencontre le souverain bien de l'homme. Connaître Dieu , voilà la sagesse ; l'aimer, voilà la vertu ; le posséder, voilà le bonheur. Et Augustin célèbre avec toutes les magnificences de son langage l'union de Pâme à Dieu, dernière fin de l'âme; laquelle n'est pas absorption, mais accroissement, nourriture et transformation de vie par la vérité et par la beauté.

D'un autre côté, jamais apparemment Tévôque d'Hippone ne s'est montré plus éloquent écrivain , ni observateur plussagace, que dans la peinture des passions en général, mais surtout des passions qui nous éloignent de Dieu, et qu'il désigne sous la dénomination générique de concupiscence. Car en quels termes chastes et brûlants neparle-t-il point de la concupiscence de la cbair? Avec quelle finesse, mais avec quel accent de mélancolique repentir n'a-t-il pas décrit les mille impressions qui nous assiègent comme parles portes des sens, c'est-à-dire les tentations du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue ' ? Ou

1. Ces bellog analyses de la sensation par saint AugusUn ne reportent* elles pas irrésisllbietnent l'esprit à la philosophie profonde , à la iioésie touclianle de rExlrêmc-Onclion? • Ayant re\H\i l'élole violelle... j'entrai dans Tapplication du sacrement, et j'opérai bientôt lea onctions en signe de croix aux sept lieux désignés. Ce qui se passait en mot tandto

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encore>quel moraliste a scruté plus avantles vanités que recèle le désir d'expérimeoter et de connaître, les rafO-

que je parcourais et réparais ainsi avec le sacré pinceau les paupières» les oreilles, les narines, la bouche, le cou, les mains et les pieds de cette mourante , en cummençant par les yrux comme par le sens le plus vif, le plus prompi , le plus vulnérable; et dans les organes dou* blés, en commençant par celui de droite, comme étant le plus y\î encore et le plus accessible ; ce qu'enTermait à mon esprit d'idées infinies à la fois et appropriées chaque brève formule que j'articulais; ce qui, f)Our mieux dire , s'échappant de mes mains en pluie bénie, roulait en saint orage au dedans de moi , cela n'a pas de nom dans la langue , et ne se pourrait égaler que sur Torguc éternel. Mais il vous est aisé d'ébaucher une ombre, de vous écrier, si vous le voulez, dans un écho tout brisé et affaibli d'une pensée incommunicable :

• Oh ! oui donc , à ces yeux d'abord, comme au plus noble et au pins vif des sens ; à ces yeux , pour ce qu'ils ont vu, regardé de trop tendre, de trop perfide en d'autres yeux, de trop mortel ; pour ce qu'ils ont lu et relu d'attachant et de trop chéri ; pour ce qu'ils ont versé de vaines larmes sur les biens fragiles et sur les créatures infidèles : pour le sommeil qu'ils ont tant de fois oublié, le soir, en y songeant!

« A l'ouïe aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de trop doux, de trop flatteur et enivrant; pour ce suc que l'oreille dérobe lentement aux paroles trompeuses, pour ce qu'elle y boit de miel caché!

c A cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin, et tout le jour, respirées avec tant de complaisance!

a Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué; pour ce qu'elles n'ont pas répliqué en certains moments, ou ce qu'elles n'ont pas révélé à certaines personnes ; pour ce qu'elles ont chanté dans la solitude de trop mélodieux et de trop plein de larmes ; pour leur murmure inarticulé , pour leur silence !

« Au cou au lieu de la poitrine , pour l'ardeur du désir, selon l'expression consacrée (propter ardorem libidinis) ; oui, pour la douleur des affections, des rivalités; pour le trop d'angoisses des humaines tendresses ; pour les larmes qui suffoquent un gosier sans voix , pour toat ce qui fait battre un cœur ou ce qui le ronge!

« Aux mains aussi , )>ouf avoir terré une main qui n'était pas sain-

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nements cachés et imperceptibles de Torgueil ' T Et, s'il faut citer un détail, qui a mieux connu et analysé les saintes émotions de Tamitié^? Non, ce n^est certaine-

lement liée ; pour avoir reçu des pleuri trop brûlants , poar avoir peutèlre commeocé d'écrire, lans l'actiever, quelque ré|Kin^ dod permiae I « Aux pieds, pour n'avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues pro-> menades sohiaires; pour ne s'être |as lassés atsez tôt au milieu des entretiens qui sans cesse recommençaient. • M. Sainte-Beuve, Voimpié^ 1845, in-1?, p. 392.

1. Cr. fiossuet, Œuvres complètes, t. VI, p. 416, Traité de U Concupiscence^ chap. xvii. « Mais enfin mettons la louange avec la verta et la vérité, comme elle doit y être naturellement ; quelle erreur de se |K>uvoir estimer la vertu sans la louange des hommes 3 La Tertu est-dls si peu considérable par elle-même ? ,Les yeux de Dieu , sont-ee si peu de chose pour un verlueui? Et qui donc les estimera, si les sages ne s'en eontentent pas? Et, toutefois, je vois un saint Augustin, un si grand homme , un homme si humble , un homme si persuadé qu'on ne doit aimer la louange que comme un bien de celui qui loue , dont le bonheur est de connaître la vérité, et de faire justice à la vertu : je vois, dis-je, un si saint homme, qui, s'examinant lui-même sous les jeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi dire, à rechercher s'il n'aime point les louanges pour lui-même, plutôt que pour ceux qui les lui donnent; s'il ne veut point être aimé des hommes pour d'autre motif que pour celui de leur profiter ; et, en un mot, s'il n'est point plutôt un superbe qu*un vertueux : tant l'orgueil est un mal caché; tant il est Inhérent à nos entrailles, tant l'appât en est subtil et imperceptible, et tant il est vrai que les humbles ont à craindre jusqu'à la mort quelque mélange d'orgueil, quelque contagion d'un vice qu'on respire avee l'air du monde , et dont on porte en soi-même la racine ! »

2. Cf. Le P. Bouhours, Pensées ingénieuses des Ptres de tÉgisMe^ 1700, in-12, p. 183 et suiv. « Il n'y a peut-être Jamais eu on plus bel * esprit que saint Augustin, mais il ne s'est peut-être jamais tu aussi un meilleur cœur, ni même pins tendre ou plus sensible à l'amitié ; et on peut l'en croire sur parole. Ce qui touche et ce qui charme da\antage, c'est que la beauté de son esprit lui sert en mille rencontres & exprimer la tendresse de son cœur.

Après avoir déclaré dès le commencement de ses Con/ettionff, qne dans sa jeunesse il ne prenait plaisir qu'A aimer et à être aimé, il peint

ment point exagérer la valeur de ces pages de saint Augustin que de les comparer aux plus beaux morceaux du Gorgias ou de la Rhétorique K II peul y avoir dans les ouvrages de Platon et d*Âristote plus de système , et

ensuite l'élat pitoyable où le mit la mort d'un de ses intlmet amit. Tout ce que je regardais, dit-il, avait l'air de la mori, et me semblait la mort même. Mon pays était pour moi un lieu d'exil et de peine ; le logis de mon père une demeure malheureuse : les plus douces communications que j'avais eues avec mon ami me causaient sans lui un cruel martyre : mes yeux le cherchaient de tous côtés et ne le trouvaient nulle part ; toutes les choses du monde me devenaient odieuses, parce qu'elles ne me rendaient pascelui que j'avais perdu, et querien ne médisait, cbmme autrefois pendant son absence, il viendra bientOt. Je n'avais de douceur dans la vie qu'en pleurant, et mes larmes me tenaient lieu en quelque Taçon de ce cher ami qui Taisait toutes mes délices (Conf. liv. IV,ehap. iv).

Tout cela est délicat et naturel, mais le reste est un peu trop raffiné.. . La nature n'est pas si ingénieuse, et la vraie douleur parle un langage plus simple, comme saint Augustin l'avoue lui-même au second livre de ses RitractationSf chap. Vi.

Après s'être égayé dans une matière si triste, s'il m'est permis de le dire, il revient au naturel et n'a d'esprit que ce que l'affliclion en demande. Quelle folie , dit-il , de ne savoir pas aimer les hommes en homme 1 Que l'homme est insensé de ne garder nulle mesure dans sa douleur, en perdant des choses humaines et périssables! J'étais dans une agitation continuelle; soupirant, pleurant, inquiet, ne sachant quel conseil prendre ; et ne trouvant nulle part, ni consolation, ni repos. La beauté des bois, le jeu, la musique, les parfums les plus exquis, les festins les plus somptueux, -le sommeil , la lecture, tous les agréments de la poésie, n'étaient pas capables d'adoucir ma peine. Tout me fkisait horreur, même la lumière ; ou plutôt tout ce qui n'était pas celui que j'aimais m'était odieux et insupportable, aux soupirs et aux larmes près, qui seules me soulagaient tant soit peu {Conf, liv. IV, chap. tu). »

1. Cf. M. Colincamp, Étude critique sur la méthode oratoire de saint Augustin, p. 168. t L'esprit qui anime les doctrines oratoires d'Augustin, la psychologie profonde qui les éclaire, les placent non loin des travaux qni ont mérité aux Aristote et aux Gicéron l'admlratioD et la reconnaissance da genre humain. »

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