‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 512 sur 539 · II · texte numérisé non relu

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ici d'ailleurs comme presque partout , ces deux génies merveilleux ont , en philosophie , frayé la route à saint Augustin. Mais les chapitres des Confessions sont incomparables par rémotion. Tandis , en effet, que Platon et Aristote dissertent des passions, Augustin se raconte lui-même. Tandis que Platon et Aristote dogmatisent, en nous offrant, Tun de vives images, Tautre des analyses fidèles , Augustin nous associe à ses agitations , à son repentir et à ses pleurs. Tandis que la pensée de Platon et d*Aristote reste sereine comme le ciel sous lequel ils vécurent, une tristesse sacrée rayonne à travers les écrits d* Augustin. Platon et Aristote sont essentiellement des moralistes de la Grèce antique ; Augustin est un moraliste de Thumanité. Chez lui , enfin, c^est toujours un homme qui parle et jamais un auteur.

C'est ainsi, par exemple, que lorsque Tévéque d'Hippone expose comment Tàme qui se détache de Keu tombe d'abord sur elle-même , et ensuite , tombant d*elle-même plus bas, se dissipe dans les régions inférieures de Tétre ; c'est plus que renonciation savante d'une loi qui saisit Tesprit ; c'est le dramatique spectacle des luttes de Tàme humaine, concentrées en quelque sorte et réfléchies dans les luttes d'un grand cœur^

Ce n'est pas qu'Augustin prêche l'apathie et condamne absolument les passions. Il n'en proscrit que le

1. or. Bossuet, Œuvres complètes, t. VI, p. 409. Traité de la Concupiscence, cliap. xv. « On ne comprendra jamaii U ehate de l'homme sans enlendre la tituation de Tàme raisonnable * et le rang qu'elle tient naturellement entre les choses qu'on appelle biei||«

c II j 4 dono premièrement le bien suprême, qui est Dieu» «nloor duquel sont occupées toutes les vertus , et où se trouve i» féUdIé de U

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dérèglement et les excès. Fille de Torgueil , si la con* cupiscence précipite r&me dans la mort que les Écritures nomment la seconde mort ou la mort définitive, c*est que Yèsne , par une perverse imitation de Dieu ,

nature raisonnable. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs , qui sont les objets sensibles et matériels dont Tàme raisonnable peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de biens , pouvant, par son libre arbitre, s'élever aux uns ou se rabaisser vers les autres ; et fatsant par ce moyen comme un état mitoyen entre tout ce qui est bon.

« Elle est donc, par son état, le plus excellent de tous les biens après Dieu ; infiniment au-dessous de lai, et de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles, auxquels elle ne peut s'attacher, en se détachant de Dieu, sans Taire une chute affreuse. Mais afin qu'elle tombe si bat, il faut nécessairement qu'elle passe, pour ainsi parler, par le milieu qui est elle-même, et c'est là sans dirOculté sa première attache.

« Car ne trouvant au-dessous de Dieu , auquel elle doit s'unir et y trouver sa Tëlicité, rien qui soit plus excellent qu'elle-même, qui est faite à son image ; c'est là premièrement qu'elle tombe : et saint Augustin a dit très-véritablement, que l'homme en tombant d'en haut et eu déchéant de Dieu, tombe premièrement sur lui-même. C'est donc là que, perdant sa force, il tombe de nécessité encore plus bas ; et de luimême , où il ne lui est pas possible de s'arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles et Inférieurs, dont 11 devient captif. Car, le devenant de son corps , qu'il trouve lui-même assujetti aux choses extérieures et inférieures , il en est lui-même dépendant , et contraint de mendier dans ces objets les plaisirs qui en reviennent aux sens.

« Voilà dono la chute de l'homme tout entière : semblable à une eau qui d'une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se disperse, pour ainsi parler. Jusqu'à l'infini, et se précipite jusqu'au plus profond des abîmes , l'àme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même , et se trouve précipitée à ce qu'il j a de plus bas.

« Voilà une image véritable de hi chnte de notre nature. Nous en sentons le dernier effet dana ce corps qui noua aeeible, et dans les pUbfvs des sens qui nous captivent. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et Traiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc rextrémlté de notre chute. •

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voulaDt devenir souveraine, s'est efforcée de se soustraire à l'empire de Dieu.

A l'orgueil, Augustin oppose donc la charité qui est humilité. « La charité, écrit-il excellemment, est l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même; tandis que la cupidité est l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu . »

Or, de l'humilité naît la vertu, qu'Augustin définit avec exactitude un état de l'âme réglé d'après la nature et la raison. Toute vertu se réduit ainsi à l'amour de Dieu, qui comprend l'amour du prochain, et le véritable amour consiste foncièrement dans une volonté droite. Eri conséquence, il ne s'agit pas de ne rien aimer, mais d'ordonner ses amours en les rattachant à l'amour de Dieu. Qui observe un tel ordre est vertueux, et qui est vertueux doit être heureux. Car l'utile est inséparable de l'honnête. Encore une fois, nous voulons tous être heureux; c'est après le bonheur que soupirent les nations de toutes les langues; tous les hommes poursuivent ce qu'ils estiment un bien. Mais la plupart, pour un bien temporel, abandonnent le bien éternel, et, pour les créatures, négligent le Créateur. Là est le renversement de la moralité.

Incontestablement, considérés en eux-mêmes, ces développements sont irréprochables, ou, du moins, laissent bien peu de prise aux objections. Cependant, si Ton omet l'inspiration générale et divine qui, en morale, élève si fort les écrits de saint Augustin au- . dessus des écrits des anciens , doit-on reconnaître aux principes qu'il affirme toute la nouveauté qu'il semble leur attribuer? Ces principes offrent-ils une précision

suffisante, et n'y remarque-t-on ni lacune, ni contradiction avec d'autres théories, auxquelles ils se rapportent inévitablement? Enfin, ne se trouvent- ils pas, en plus d'un endroit, faussés par le point de vue ecclésiastique auquel s'est de très-bonne heure placé l'évêque d'Hippone, pour ne s'en plus départir?

On ne peut guère se défendre d'une certaine surprise lorsqu'on entend Augustin déclarer qu'excepté Platon , aucun philosophe n'a rien compris à l'énigme de la vie , et railler des doctrines confuses sur la nature du souverain bien , que Varron portait jusqu'à quatrevingts. Qui ignore, en effet, que cette confusion est plus apparente que réelle , et que la diversité des formules n'implique pas toujours la diversité des opinions?

Il en est de la philosophie comme de l'humanité , dont elle exprime les tendances, les besoins, j'ai presque dit les instincts. Le devoir et l'intérêt, la vertu et le bonheur, la liberté et la passion, la loi de l'entendement et la loi de la sensibilité, voilà , pour ainsi parler, les deux pôles entre lesquels perpétuellement elle oscille, cherchant d'ailleurs, le plus souvent sans le trouver, un milieu fixe et un centre inébranlable.

Aussi bien, comment admettre que le chef de l'Académie soit le seul penseur de l'antiquité qui ait abordé avec quelque succès le problème humain qui résume tous les problèmes humains? Quoi I sans parler des prédécesseurs de Platon, et particulièrement de Socrate, aucun de ceux qui lui ont succédé, ni Aristote dans ses Éthiques y ni les Stoïciens, ou même ce grand corrupteur qui s'appelle Épicure , dans les enseignements par où ils se sont gagné tant de sectateurs ; ni Cicéron dans

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son Traité des Devoirs^ ou Sénèque dans ses écrits de philosophie pratique, ne nous fournissent aucune clarté sur les conditions et la fin de la vie humaine I

Ouvrez , entre autres traités de morale par Aristote , ÏÉthique à Nicomaque. N'est-ce rien que d'avoir tracé ce portrait du sage , qui prend plus souci de la vérité que de Topinion, et, uniquement occupé à exercer son naturel bienfaisant, ne recherche ni les représailles, ni la vengeance, mais se montre miséricordieux , clément et prêt à pardonner ^ ? N'est-ce rien que d'avoir enseigné qu'il ne faut pas, hommes que nous sommes, nourrir des pensées humaines, ni mortels des pensées mortelles, mais, autant qu'il se peut, nous dégager de la mortalité et tout faire pour vivre conformément à la partie dominante de notre être'? N'estrce rien que d'avoir proclamé, en plein paganisme, que le plaisir mène à Dieu ', la pensée plus que le plaisir, et que la vie la plus simplifiée est la vie la meilleure^?

Gomment y d'autre part , oublier la secte stoïcienne ? <( U n'y a jamais eu de secte, écrivait Montesquieu, dont les principes fussent plus dignes de l'homme et plus propres à former des gens de bien ; et, si je pouvais un moment cesser de penser que je suis chrétien , je ne pourrais m'empêcher de mettre la destruction de la secte

1. Àxittotelet tx reeensione E. Bekkeri; BeroKni, 1881, 2toI. iii-4*, t. II, p. 1251, Z>0 Virtutibut et VitiU, cap, uliim, i tum H «ptrÂcMu TÔ lùi^sTiîv Tob; à(îou; , xat to çiXûv toùc «"Yadcûc , xaî tô |iiiTt xoXoMTt- »6v tlvflu (iiin T({xft)pif)Tix^v , àXXà tXittv xat tùp.ivixôv xot 9^yffttê^LOfoUrt» •

2. Id., ibid,, p. 1177, De Moribus ad Nicomaehum, Ifb. X, op. th. a. IdM ibidfp. 1152, 1158, lib. VU, eap. zii, iir.

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