I . Esprit des LoU^ Uf . XXIV, th»^ i
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regarde Dieu comme son principal objet; qu^il soit persuadé qu'il fait tout avec justice ; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une très-grande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures^ et préparera son coeur à souffrir paisiblement les événements les plus fâcheux... Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble; qu'il cache ses bonnes résolutions , surtout dans les commencements , et qu'il les accomplisse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de connaître la volonté de Dieu et de la suivre. Telles étaient les lumières de ce grand esprit, qui a si bien connu les devoirs de l'homme. J'ose dire, ajoute Pascal, qu'il mériterait d'être adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance, puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes '• »
Quant à Épicure , on n'attend pas sans doute que je fasse l'apologie de ses maximes. Matérialisme et égolsme tout ensemble , l'épicurisme ruine les plus saintes vertus, détruit nos espérances les plus chères et nous pré* cipite à une extrême lâcheté. Pourtant, n'y a-t-il pas dans l'épicurisme une connaissance profonde de certains côtés de la nature humaine? Cette doctrine n'exprime-t-elle pas avec puissance le besoin de bonheur^ qui nous travaille? Ses sectateurs n'ont-îls pas supporté dans l'analyse de la sociabilité ou du plaisir une
] . Peiuéeê de Pascal, édit. Faugère, 1. 1, p. 8&0, Entretien de Faeeai avec Sacjf mut Épictéte et Montaigne (1654).
délicatesse et une péDétratioo extraordinaires? Et si Épicure a affaibli Tidée de Dieu, à laquelle toute morale est comme suspendue, n'a-t-il pas battu en brèche les superstitions par où toute morale est pervertie ?
Mais j*en appelle contre saint Augustin à saint Augustin lui-même.
Sans contredit, Platon est de tous les moi*alistes de Tantiquité le plus sublime, et on ne saurait trop admirer, parmi toutes les corruptions du paganisme, la pureté relative de ses préceptes. Surtout, il est constant que IMaton est le philosophe qu'Augustin aie plus consulté et suivi dans la question du souverain bien, de même qu'en toute autre. Mais faut-il le répéter? Platon n'a-t-il pas été , aui yeux d'Augustin , comme transfiguré par les Alexandrins? N'est-ce pas notamment de Plotin que l'évêque d'Hippone a reçu cette théorie de l'amour de Dieu, qui fait la substance de tous ses discours? D'autre part, n'est-ce pas du Stagirite expressément qu'il tient sa définition de la vertu , et n'est-ce point d'après lui qu'il conçoit l'idéal du sage ? Ou encore, n'est-ce pas à Cicéron qu'il emprunte, entre autres données, l'essentielle distinction de Vofficium et du finis, de l'action et de l'intention'? Je ne crains pas de l'avancer; tous les éléments de la morale antique, jusqu'aux plus hypothétiques, comme, par exemple, la théorie pythagoricienne des nombres, se retrouvent dans la doctrine morale d'Augustin. Qu'il ait cru, néanmoins, en traitant de la science des mœurs, ne relever que de Platon , cela prouve de nouveau la médiocrité de son érudition ,
1. Voy. ci-dectut, li?. I, chap. i, Ul. Des Sources latines de la Vkiloiophie de S. Augustin,
mais infirme, au lieu de le . légitimer, le jugement eévàre qu'il porte sur Téthique des aûcieus.
Disons plus. A n'envisager que le fond des choses, Augustin s'est certainement approprié comme la quintessence des Morales de l'antiquité. Notons même qu'il a ramené la théorie du souverain bien à une précision lumineuse que l'antiquité ne connaissait pas. Malheureusement, cet effort de synthèse ne s'est produit qu'au détriment, de l'analyse. La morale d'Augustin abonde plus effectivement en assertions généreuses, en exhortations touchantes , en pieux ou mystiques conseils qu^en démonstrations.
Et, sans doute, ce qui importe par-dessus tout en morale, c'est l'action, c'est l'élan vers le bien, c'est Tenthousiasme de la vertu. Les plus magnifiques théories demeurent stériles lorsque le feu sacré s'est éteint dans les âmes, et les systèmes sont impuissants à redonner la vie aux consciences qui l'ont perdue. C'est pourquoi, ni Platon , ni Aristote n'ont exercé aucune sérieuse influence sur les mœurs de leurs contemporains, et il est permis d'affirmer, à la lettre, de leurs plus belles maximes, qu'elles ont été « un peu de miel dans la mer. »
La prédication évangélique, au contraire, qui n'était point une philosophie, a changé le monde, et les apôtres divinement doués, un saint Paul, osons ajouter un saint Augustin, imprimant aux cœurs une secousse salutaire, les ont ramenés aux principes oubliés du devoir.
Il n'en reste pas moins que la morale est, au même titre que la logique, une science qui repose sur Tétude de la nature humaine et la détermination de ses lois. Expérimentale et rationnelle tout ensemble, cette science
a , comme les mathématiques , ses axiomes , ses définitions , ses théorèmes ; comme les sciences naturelles , elle s'applique à des êtres qui lui sont des sujets d*obseryation. Du concours bien entendu de Teipérience et du raisonnement se forment ses développements et naissent ses progrès.
Or, considérée en tant que science , on ne peut nier que la morale d'Augustin ne soit assez mince ^ Le saint Docteur a plus souci d'agir que de spéculer; s*il sauve les âmes, il aura toujours assez savamment disserté ; c'est leur édification et leur conversion qu'il se propose, beau* coup plus que leur avancement dans la connaisisance.
Mais ces dispositions, qui conviennent à un évéque, qui assurent même la grandeur d'un Père de TÉglise, ne suffisent pas au rAle , d'ailleurs infiniment plus modeste , d'un philosophe. C'est pourquoi, on ne saurait dire que la science des mœurs ait reçu de saint Augustin de grands accroissements, quelque versé que fût ce pieux génie dans les voies intérieures et ce que l'on pourrait appeler la thérapeutique de l'âme.
] . Cf. Brueker, BUtoria critica Philoiophim, t. Ul , p. &07, Period. n. Pars II, lib. 1, cap. m , De Philotophia Patrum inspecte, « Imprimis in argumento morali lapsum esse Àugustinum date demonstravit doctiui* mus Barbeyracius, qui dum Ceillierio pro Àugustino pugnanti respondetp pulehram philosophix morali illius temporis inter doetores eeclesias' ticùs lueem aeeendii. Facile nos ista escusari in tanto vhro patimur, coa
SATIS TENUIS FCERIT TOTA PHILOSOPHIA PATRUM HOIALIS : defcndeve OU-
tem velle ineptum est y et ab officio historici alienum, nec Àugustini decet modestiam. Qui quamvis se bominem fuisse, non in primo pbilosopborum ordine demonstraverit^ manebit tamen ingens ingenii meritorumque ejus in Seclesiû m$moriê , qum intv vvros jmagnos êum rec0n9eri suo juré poskUaté »
Préoccupé de notre an dernière , Augustin néglige trop nos fins subalternes. Il définit mieux le souverain bien que le bonheur, et s*il observe justement que chez tout homme toutes les facultés tendent au divin , il ne remarque pas assez que, chez leshommes, les conditions du bonheur se diversifient d'une manière infaillible avec la diversité même de leurs aptitudes. Il a noté, il est vrai, et avec insistance, ces variétés des inclinations humaines; mais elles ne lui ont guère paru, dans une même poursuite du bonheur^ que des contrariétés. Comme si le bonheur n'était pas essentiellement relatif à celui qui l'éprouve ! Comme si, hors du cîel, il pouvait y avoir pour les hommes un type unique de félicité ! Les anciens s'étaient arrêtés à une théorie des vertus qui pouvait être défectueuse , mais qui présentait du moins ce singulier avantage , qu'elle tendait à exprimer la complexité de notre nature et la multiplicité de nos rapports. En ramenant à l'amour de Dieu la prudence, la justice, le courage, la tempérance, Augustin élude, à certains égards, plus qu'il ne simplifie la délicate et vitale question du devoir.
Ce n'est pas tout. On se demande comment Augustin sera parvenu à concilier sa théorie de Tamour de Dieu, qu'il place dans une volonté droite, avec sa théorie du libre arbitre, qui par lui-même est impuissant. N'y a-t-il pas là une disparate irréductible? Ne sont-ce point deux moments presque contraires d'une même pensée? Assurément, la doctrine delà vertu, qu'Augustin dérive de l'antiquité, cadre mal avec la doctrine de la grâce, telle qu'il la professe. Aussi, l'une de ces deux doctrines devra-t-elle, tôt ou tard, succomber à Tautre.
Et, en réalité, c'est ce qui a lieu. Non-seulement Augustin ramène toute vertu àThumilité, mais sa doctrine morale repose , en définitive , tout entière , et ne pouvait pas ne pas reposer sur un postulat, le dogme de la chute; laquelle, par la concupiscence, a introduit dans rhomme et parmi les hommes une radicale division.
Les conséquences suivent d'elles-mêmes, et Augustin les presse jusqu'à l'excès. 11 résulte, en effet, de là pour lui qu'un vice irrémédiable affecte les morales de l'antiquité, et ce vice consiste dans le manque de piété envers le vrai Dieu, dans la séparation d'avec le vrai Dieu. Il repousse donc l'éthique philosophique comme pleine d'incertitudes ; la seule éthique qu'il estime certaine est celle qui se fonde sur la loi divine. Et par loi divine, qu'on ne s'y trompe pas, l'évéque d'Uippone entend la loi dont l'Église catholique, et l'Église de son temps, se trouve l'organe et la sauvegarde.
Or, si l'Église est l'interprète de la morale de TÉvangile , et si l'Évangile a sur Téthique des anciens une éclatante supériorité, qu'est-ce pourtant que la morale de l'Évangile, sinon la morale humaine divinement restaurée? Et si l'ÉgUse, en divulguant la morale de l'Évangile, a procuré le salut du monde, les représentants de l'Église n'ont-ils jamais mêlé l'humain au divin? Ou bien, l'autorité de l'Église doit-elle abolir et non point confirmer l'autorité de la conscience?
C'est précisément pour avoir comme perdu de vue les fondements rationnels de la morale , que l'évéque d'Hippone a été conduit, en politique, aux plus fâcheuses théories*
Plus on pénètre dans rintimité de la doctrine de saint Augustin, et plus on se convainc que ce subtime génie, si capable, ce semble, d'originalité, s*est relevé constamment, par un contraste qu'expliqpie d^aiUeim l'époque où il a vécu, et des souvenirs de Tantiquité profane et de la tradition ecclésiastique. L*idée de 1 Église en effet ne cesse de préoccuper Fesprit de révoque d'Hippone, et, en même temps, il est manifeste qu'il reste pénétré des principes qu'il doit à son commerce avec la sagesse païenne. De là, vous diriez dans sa philosophie comme dans certaines mers, deux courants, dont le plus fort de beaucoup n'a pas néanmoins tellement absorbé l'autre, qu'on ne le distingue à la teinte de ses eaux.
Or, nulle part, cet amalgame ne devient plus sensible, et, nulle part, le point de vue ecclésiastique n'apparaît chez saint Augustin plus dominant, que dans sa politique, c'est-à-dire dans la manière dont il comprend les rapports des hommes entre eux.
Certes, Augustin aparfaitement raison de soutenirque la qualité de chrétien ne diminue point d'une manière nécessaire, mais, au contraire, qu'elle grandit le citoyen. Parmi nous, en plein dix-huitième siècle, après toutes les horreurs des guerres de religion et tous les asserve*' sements infligés à la conscience, Montesquieu ne tenait
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pas UD autro langage. « M. Bayle, après atoir insulté toutes les religions, écrivait Montesquieu, flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. Pourquoi non? Ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir-, ils sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle : plus ils croiraient devoir à la religion, et plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du Christianisme bien gravés dans leur cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques ^ » Avec Tauteur de Y Esprit des Lois répétons-le hautement, il y a dans le Christianisme une inspiration souveraine du droit et du devoir, que rien ne saurait ni égaler, ni remplacer. Car le Christianisme n'accrolt-il pas en nous, ne décuple-t-il pas le sentiment de notre dignité? C'est donc avec une véhémence bien fondée qu'Augustin repousse les accusations qu'élevaient contre la rehgion chrétienne, au nom de l'intérêt public , les passions de ses contemporains, et que Tirréflexion pourrait seule reproduire.
Toutefois, il n'est pas contestable que, sous certains rapports, la conception des deux Cités à laquelle s'attache l'évêque d'Uippone, ne soit de nature à affaibUr ridée de la Cité proprement dite. Que peut être en effet cette Cité de la terre, pour les prédestinés de la Cité de Dieu? Rien ou presque rien. Captifs ici-bas, comment y