DE LA PUILOSOFHIK DE L*HIST01RE
si une éducation divine conduit toute l'humanité, comment un individu peut-il se placer hors de l'évolution historique de son temps? Et dès lors, que devient, au point de vue du mérite humain , la distinction exclusive de la vie avant le Christ et de la vie après l'avénement du Christ? Augustin coupe court à toute réflexion importune par le mot terrible de prédestination.
Aussi bien, qu'on y réfléchisse. On l'a écrit avec jutesse : «La Cité de Dieu de saint Augustin, c'est la justification, au nom de Dieu, des faits qui s'accomplissent , c'est le recours à la grâce , à la bonté divine, à l'ordre surnaturel, dans un temps où la justice et le droit semblent complètement bannis du gouvernement du monde... Aux lois civiles sont substituées les lois canoniques ^ d J'irai plus loin, ou préciserai davantage. La Cité de Dieu, dont Augustin rappelle l'origine, raconte les vicissitudes, annonce la victoire ; qu'est-ce autre chose, dirai-je, que l'Église, et l'Église uniquement ? L'opposition des deux Cités se réduit manifestement, dans sa pensée , à l'opposition toute polémique du paganisme et de l'Église. Militante ici-bas, c'est l'Église triomphante qu'il déclare devoir être dans l'éternité la céleste Jérusalem. « In civitate Deinostri^ inmonte sancto ejus [Psalm. xlvu, 2, 3), hoc est in Ecclesia^. » L'idéal que poursuit Augustin à travers l'histoire et d'après lequel il apprécie les événements humains, est donc^avant tout, un idéal ecclésiastique.
En somme, Augustin a cédé aux préjugés d'un siècle
1. M. Franck, Réformateun et PublicUtes, p. 38. 3. De Fide et Operibiu liber unut, cap. ?ii.
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attristé y à 8es préoccupations personnelles , aux influences du milieu où le plaçait sa qualité d*évéque. Une connaissance étroite du passé et de la nature, une érudition sans critique, no lui a point permis de jeter sur les faits un libre regard. Il n'a su interpréter Thistoire profane, qu'en la rapportant toute entière à Thistoire sacrée, et c'est en définitive beaucoup moins la vie humaine dont il a étudié les déploiements, et la civilisation dont il a cherché les lois, que la vie religieuse dont il a pris à tâche de décrire les progrès, parce qu'elle lui a paru le but unique de la création.
Toutefois, si l'esprit d'hypothèse vicie la philosophie de l'histoire que propose saint Augustin ; si le livre de la Cité de Dieu n'est, à le bien prendre, qu'une apologie du Christianisme accommodée à une certaine époque, et dont conséquemment beaucoup de détails restent caducs ; à quoi tient l'admiration persistante qui, de nos jours, comme de tout temps, s'attache à cet ouvrage moins lu d'ailleurs que célébré ?
r/est le propre de tous les grands écrits de revêtir et de retenir un caractère universel, à mesure qu'ils perdent le sens technique qu'ils empruntaient à des circonstances particulières.
Telle est la nature de l'ouvrage, qui, avec les Confessions, a conservé intacte, à travers le cours dévorant des années, la mémoire glorieuse de l'évoque d'Hippone.
Et en effet, on s'expliquera sans doute la réputation immortelle de la Cité de DieUy si on considère dans cette composition l'inspiration, non la science, et si on remarque qu'à défaut d'une philosophie de Thistoire que l'on puisse de tous points accepter, elle renferme
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du moins les idées mères sans lesquelles il n'y a pas de philosophie de l'histoire qui mérite ce nom.
Une des pensées qui occupent constamment, on dirait presque qui assiègent l'esprit de saint Augustin, c'est ridée du combat incessant que se livrent dans le monde le bien et le mal. Lui-même avait ressenti, au plus profond de son être, toutes les angoisses de ce duel douloureux. Ajoutez que le spectacle des malheurs de son temps avait dû en redoubler l'horreur. Car, « quel temps pour écrire, remarque justement M. de Chateaubriand, que les années qui séparent Alaric de Genséric, second destructeur de Rome et de Carthage ; que les années qui s'écoulèrent entre le sac de la ville éternelle par les Goths, et le sac d'Hippone par les Vandales' ! » Ce fut l'honneur de la grande âme d'Augustin, de ne point succomber à tant de calamités. S'il reporta souvent ses regards vers le ciel, jamais il ne délaissa les soins ni les intérêts de la terre. Or, la même foi qui dirigea ses actions, dicta aussi tous ses écrits. C'est pourquoi, tandis qu'on entend les plus illustres historiens de l'antiquité, un Hérodote, un Tacite, déplorer la jalousie des Dieux (-cb Oetcv ; Dit invisi)^ qui se plaisent à rabaisser les grandeurs d'ici-bas; tandis que toute l'antiquité gémit sous la croyance à une fatalité d'airain; interprète du Christianisme, l'auteur de la Cité de Dieu introduit dans l'histoire la consolante idée d'une Providence qui éprouve, mais qui récompense; qui est patiente mais qui' châtie, et qui, au milieu d'affligeants
1 . Études historiques sur la chute de VEmpire romain , la naisiance et les progrés du Christiatiisme et Vinvasion des Barbares.
désastres ou des scandales de prospérité, assure infa liblemeut la moralité des affaires humaines.
a Ce long enchaînement des causes particulières q font et défont les empires dépend des ordres secrets la divine Providence. Dieu tient, du plus haut des cieu les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en main. Tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâc la bride, et par là il remue tout le genre humain... connaît la sagesse humaine, toujours courte par qu< que endroit; il Téclaire, il étend ses vues, et puis Tabandonne à ses ignorances. Il l'aveugle, il la pré< pite, il la confond par elle-même ; elle s'enveloppe, ei s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses préocc pations lui sont un piège... C'est Dieu qui prépare c effets dans les causes les plus éloignées, et qui frap] ces grands coups, dont le contre-coup porte si loin. Biais que les hommes ne s'y trompent pas. Dieu redressa quand il lui plait, le sens égaré ; et celui qui insultait l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des U nèbres plus épaisses , sans qu'il faille souvent auli chose pour lui renverser le sens que de longues proj pérités*. »
Voilà, interprétée par un successeur de saint Ai gustin, l'idée chrétienne et augustinienne de Dieu dai l'histoire.
Or, à l'idée d'une Providence qui intervient dans I succession des empires comme dans l'existence des indi vidus, et qui du mal sait tireur le bien, s'ajoute chez Ai
1. Bossuel, Œuvres complètes, t. XXII, p. 414 ; BUtoire Unhe telle , troifième partie , chap. viii , Conclusion de tout le di$amrt pr cèdent, où l'on montre qufil faut tout rapporter à une prwidenee.
gustin ridée de progrès. Od peut remarquer, il est vrai, qu'une philosophie qui tourne toutes nos pensées vers une vie future est, sous certains rapports, plus capable de paralyser que d'exciter l'activité, dont la vie présente est le théâtre.
11 n'est point hors de pfopos non plus d'observer que la doctrine d'une corruption innée que professe Tévéque d'Hippone ne semble pas très-favorable à la doctrine même de la perfectibilité. Et efiectivement, ce n'est pas dans les peuples qu'Augustin estime que doit se retrouver Dieu perdu , mais dans l'individu , et en ce qui concerne le salut éternel. Il ne conçoit ainsi de réparation qu'au ciel, et ne poursuit guère le progrès ici-bas.
Néanmoins, c'est chez lui apparemment que se rencontre pour la première fois cette conception magnifique qui nous représente l'humanité grandissant à travers les siècles, comme un seul homme à travers les divers âges qu'il parcourt, et retirant sans cesse profit d'une éducation sans cesse continuée. L'antiquité, par la bouche de Lucrèce^ pouvait bien célébrer la transmission de la science de génies en génies,
Et quaii cur tores vital lampada tradunt.
Elle n'était point en possession de la notion de progrès. C'est des livres d'Augustin, que cette idée féconde s'est propagée dans les intelligences.
Que si l'on demande pourquoi l'antiquité, si sagace, si pénétrante et quelquefois si sublime ignora la loi du progrès, il n'est pas difficile de répondre que cela vient, en
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grande partie, de ce qu'elle ne compre qu'elle comprenait mal l'unité de l'espèi seulement, lesSloIcicns peut-être eice ment les anciens jugeaient la digLinct libres et des esclaves fondée sur la bai ou du moins considéraient l'esclavage fait la pierre angulaire de l'éditice soc nés dans ce patriotisme ambitieux, qi part accomplir tant de prodiges, tout ' vait, k leurs yeux, un ennemi et ui doute, sur la fin et après de gigan tes, tes idées cosmopolites gagnèrent Alexandre d'avoir « formé de cent p< seul grand corps, en mêlant dans miUé les coutumes, les mœurs, les m d'avoir habitué les hommes & regardei comme leur patrie, les bons comme et des frères, les méchants comme c Avant lui, Cicéron, Sénèque, ea ma leurs ouvrages, ne s'étaient montrés cites, ni moins éloquents. «Quel'hom écrivait Cicéron, et il s'affranchira de du lieu, pour se reconnaître citoyen comme d'une ville unique ^. » Dam Devoirs , c'est aussi avec élévation ( muD parle « de la sociélé univeniell main*, » et « de cette loi de la natun homme s'intéresse à un autre homme
1 . De la VrrlH d'Àlaandre, Premier Ditcoun 9. DeLeglIiia, I, 13.