In Jaanniê Evangelium, Tractatus XXIII, cap. v
ques-unes des plus admirables qu*ait inspirées Tobservation psychologique. C'est pourquoi, il convient sans doute de reproduire, dans leur contexte, les passages principaux de cette analyse, où débordent avec une éloquence entraînante les effusions de piété.
a Je passerai au delà de ces puissances naturelles qui sont eu moi pourm'élever, comme par degrés, vers celu qui m'a créé, et j'arriverai à ces vastes champs, à ces palais de la mémoire où sont renfermés les tré* sors de ce nombre infini d'images qui y sont entrées par les portes de la sensation. C'est là que nous conservons aussi toutes nos pensées^ en ajoutant ou diminuant, ou en changeant quelque chose de ce que nous avons perçu par les sens; c'est là que subsiste tout ce qui y a été mis comme en dépôt et en réserve, tout ce que l'oubli n'a point encore effacé et enseveli.
Arrivé à ces plaines de la mémoire, je demande que les idées quelconques que je désire paraissent ; et soudain quelques idées se présentent à moi; d'autres se font chercher plus longtemps et diffèrent davantage à venir, comme si on les tirait avec peine du fond de replis cachés; d'autres sortent en foule, et bien que ce ne soit pas elles que je cherche ni que je demande, elles se produisent, et semblent dire : a N'est-ce point nous que vous cherchez ? » Mais je les repousse comme de la main de mon esprit, et les éloigne de mon souvenir, jusqu'à ce que l'idée que je veux se découvre et sorte du lieu où elle était cachée pour s'offrir à moi. Il y en a d'autres qui, sans quitter leur série, viennent avec faciUté dans l'ordre même où ]e les demande; et les premières, faisant place aux
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autres, se retirent pour revenir toutes les fois que je le voudrai. C'est ce qui arrive , lorsque je récite par cœur.
Dans ce mâme trésor de ma mémoire, je conserve distinctement et sans aucune confusion toutes les perceptions, qui, selon leurs divers genres, y sont entrées, chacune par la porte qui lui est propre, comme la lu* miëre, toutes les couleurs et toutes les figures des corps par les yeux, tous les sons par les oreilles, toutes les odeurs par le nez, toutes les saveurs par la bouche ; et par l'attouchement répandu dans tout le corps, tout ce qui est dur ou mou, chaud ou froid, doux ou rude, pesant ou léger, soit qu'il pénètre en nous , soit qu'il reste hors de nous. Ce grand réceptacle de la mémoire s'ouvre à toutes ces perceptions, pour nous les repré* senter quand nous en avons besoin : chacune d'elles y entre par la porte qui lui est particulière, et la mémoire les conserve dans ses divers plis et replis, qui sont si secrets et si cachés, qu'aucune parole n'est capable de Texprimer. Ce ne sont pas néanmoins les choses mômes qui y entrent, mais seulement leurs images, qui sont toujours prêtes à se représenter à notre esprit quand il veut se les rappeler.
Qui pourrait dire de quelle sorte toutes ces images et toutes ces perceptions ont été formées, encore que Ton remarque assez par quel sens elles ont été apportées et données en garde à la mémoire? Car lorsque je suis dans l'obscurité et dans le silence, je retire si je veux de ma mémoire des couleurs, et distingue le noir d'avec le blanc, ou telles autres couleurs qu'il me platt, sans que les sons se jettent à la traverse, ni me viennent
troubler au moment où je considère ce que j'ai appris par la vue ; et pourtant ces sons sont aussi dans ma mémoire, et comme cachés dans d'autres replis; puisque si je veux qu'ils se présentent à moi, ils se présentent aussitôt. D'autre part, bien que je ne remue pas la langue, et que je ne fasse aucune action de la gorge, je chante autant qu'il me plait, sans que ces images des couleurs qui sont aussi dans ma mémoire viennent non plus se jeter à la traverse, ni m'interrompre, lorsque j'en tire cet autre trésor qui y était entré par les oreilles. Et je me souviens de la même manière, quand il me plaît, de toutes les autres choses qui ont été apportées par les autres sens et placées dans ma mémoire ; car, sans que je fasse aucun usage de l'odorat, je discerne la senteur des lis d'avec celle des violettes, et sans que je goûte ni que je touche rien, je préfère par mon souvenir le miel au vin cuit, et ce qui est poli à ce qui est rude.
Tout ceci se passe en moi-même, dans cette vaste enceinte de ma mémoire. C'est là que le ciel, la terre, la mer, et tout ce que j'ai pu y remarquer, s'offrent à moi aussitôt que je veux, hormis les choses que j'ai oubliées. C'est là que je me rencontre moi-même, et que je me représente ce que j'ai fait, le temps, le lieu où je l'ai fait, et les dispositions dans lesquelles j'étais en agissant; c'est là que je conserve les représentations des choses que j'ai personnellement éprouvées, ou que j'ai crues sans les avoir éprouvées, par le rapport qu'elles avaient avec celles que j'ai éprouvées, et qu'en conférant les unes avec les autres toutes ces expériences, je forme des jugements sur ce qui
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peut arriver et sur Tespérance qu on en doit avoir ; et comme si toutes ces choses m'étaient présentes, je dis en moi-même, dans ce vaste espace de mon esprit rem* pli de tant d'images diverses : « Je ferai ceci ou cela; il en arrivera ceci ou cela; oh! si ceci ou cela pouvait arriver! Que Dieu ne permette pas que ceci ou cela arrive ! » Et lorsque je parle ainsi, les images de toutes les choses dont je fais mention s'ofErent à moi dans ce riche trésor de ma mémoire, et je n'en pourrais rien dire du tout si elles n'étaient pr^entes.
Que cette puissance de ma mémoire est grande, mon Dieu ! Qu'elle est grande ! Ses plis et replis s'étendent à rinfini ; et qui est capable de les pénétrer jusqu'au fond? Néanmoins c'est une faculté de mon âme et qui appartient à ma nature. Je ne puis donc pas connaître ce que je suis; et ainsi il parait que notre esprit est trop étroit pour se comprendre soi-même; et cependant où peut être cette partie de lui-même qu'il ne comprend pas? N'estrcUe pas en lui et non hors de lui*^ Pourquoi donc ne saurait-il la comprendre?
J*avoue que tout ceci me remplit d'admiration et me frappe d'étonnement. Les hommes admirent la hauteur des montagnes, l'agitation des flots de la mer, l'immensité de l'Océan, le cours des fleuves et le mouvement des astres : et ils ne pensent point à eux-mêmes, et n'admirent pas, ce qui est si admirable, que lorsque j'ai parlé de toutes ces choses, je ne les voyais pas de mes yeux, et que néanmoins je n'en aurais point parlé si je n'apercevais au dedans de moi dans ma mémoire, et dans une étendue égale à celle où je les apercevrais au dehors et réellement, les montagnes, les flots, les fleuves
et les astres que j*ai vus, et l'Océan que je De connais que par le rapport d*autrui. Et cependant lorsque j'ai vu ces choses, je ne les ai point comme enlevées avec les yeux pour les faire entrer en moi : et elles n'y sont point en effet, mais seulement leui*s images. Et je sais par lequel de mes sens toutes ces impressions se sont produites en moi.
Mais ce ne sont pas là les seuls souvenirs que corn» prend cette prodigieuse capacité de ma mémoire. Elle contient aussi tout ce que j'ai appris des sciences, et que je n'ai point encore oublié; et elle le garde comme dans des lieux secrets et particuliers, très-différents des lieux où les corps sont renfermés : et elle ne conserve pas des images de ces connaissances, mais leurs objets mêmes. Car tout ce que je sais de ces sciences, comme ce que c'est que la grammaire, ce que c'est que la logique, et combien il y a d'espèces de questions, est de telle façon dans ma mémoire, qu'elle n'a pas laissé ces choses au dehors pour n'en recevoir que les images, et que ces choses ne se sont pas évanouies après s'être fait entendre comme s'évanouit la voix, qui, après avoir frappé nos oreilles, imprime une trace de soi, par laqueue, alors qu'elle ne résonne plus, on s'en ressouvient de même que si elle résonnait encore ; ou comme Todeur qui, en passant et en se dissipant dans Tair, affecte l'odorat de telle sorte, qu'il en porte dans la mémoire une image que nous y retrouvons toutes les fois que nous en rappelons le souvenir : ou comme la viande qui, encore qu'elle n'ait plus de saveur lorsqu'elle est dans notre estomac, semble en conserver dans notre mémoire : ou comme ce que nous touchons^ qui bien
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qu'ensuite éloigné de nous, ne laisse pas de se repré* senteT à notre mémoire. Toutes ces choses en effet n'entrent pas dans la mémoire, mais la mémoire en reçoit seulement les images avec une incroyable rapi* dite, et les place comme dans des cellules avec un ordre admirable, d'où, par une manière qui n'est pas moins merveilleuse, nous les retirons en nous les rap* pelant.
Lorsque j'entends dire que l'on peut proposer touchant un objet quelconque trois sortes de questions ; savoir s'il est, ce qu'il est, et quel il est, je retiens dans ma mémoire les images des sons qui ont formé ces paroles ; et je sais qu'après avoir passé dans l'air avec bruit, ils se sont évanouis. Mais je n'ai connu par aucun de mes sens les choses que ces sons signifient, ni ne les ai jamais vues ailleurs que dans mon esprit; et ce ne sont point leurs images, mais ellesmêmes que j'ai reçues et enfermées dans ma mémoire afin de les y conserver. Qu'elles disent si elles le peuvent, d'où elles y sont venues. Car quoique je parcoure toutes les portes de mon corps, je n'en trouve point par où ces choses soient entrées.
Mes yeux me disent : Si ces choses sont colorées, nous vous en avons fait le rapport. Mes oreilles me disent : Si elles ont rendu quelque son, c'est nous qui vous les avons fait connaître. Mon nez me dit : Si elles ont eu de l'odeur, je leur ai servi de passage. Mon palais me dit : Si elles n'ont point de saveur, ne m'interrogez pas. Et mes mains me disent : Si elles ne sont point résistantes , nous ne les avons pas touchées et ainsi nous n'avons eu garde de vous les indiquer. D'où
et par où ces choses sont-elles entrées dans ma mémoire? Évidemment, je Tignore. Car lorsque je les ai apprises, je ne m'en suis pas rapporté à Tesprit d'un autre, mais je les ai remarquées dans le mien propre, et j'ai connu qu'elles étaient vraies, et je les lui ai données coomie en dépôt pour me les garder, et me les rendre toutes les fois que je le voudrais. Par conséquent, elles étaient en moi avant même que je les eusse apprises ; mais ce n'était pas dans ma mémoire qu'elles étaient. Comment donc et pourquoi les ai-je reconnues lorsqu'on m'en a parlé, et ai-je répondu : a Cela est ainsi : ce que vous dites est véritable, » sinon parce qu'elles étaient déjà dans ma mémoire , mais tellement reculées et à l'écart, comme dans des antres profonds, que si quelqu'un ne m'eût averti de les en tirer, j'eusse été peutr être incapable d'y penser?
Ainsi, apprendre les sciences dont nous n'avons pas reçu les images par les sens, mais que nous considérons dans notre esprit sans aucune image telles qu'elles sont en elles-mêmes, n'est autre chose que rassembler par notre pensée les notions qui étaient éparses deçà et delà sans aucun ordre dans notre mémoire, et faire en sorte, en les bien considérant, qu'au lieu qu'elles y étaient cachées et comme égarées et négligées, elles soient toujours prêtes à se présenter facilement à nou8| lorsque nous voudrons tant soit peu y appliquer notre attention.
Et combien ma mémoire ne conserve-t-elle pas de choses semblables qui sont déjà toutes trouvées et comme sous la main, lesquelles nous sommes dits connaître ou avoir apprises! Que je reste quelque temps
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sans les repasser dans mon esprit, elles s*écouIent et s'enfoncent de nouveau de telle façon dans les replis les plus profonds et les plus cachés de ma mémoire, qu'il faut que je les en tire encore par une méditation nouvelle, comme si je ne les en avais jamais tirées, et que dispersées çà et là, je les rassemble dans ce même lieu, puisqu'elles n'ont point d'autre région, afin de les pouvoir connaître. C'est pourquoi, en latin, le mot penser ne signifie primitivement que rassembler..., quoique étant devenu propre aux opérations de l'esprit, il ne serve plus à marquer toute espèce de rassemblement, pour parler ainsi, mais celui-là seul qu'effectue l'intel* figence.
La mémoire contient aussi les raisons et les règles innombrables des nombres et des dimensions, encore qu'elle n'en ait reçu aucune par l'intermédiaire des organes des sens, puisqu'elles n'ont ni couleur, ni son, ni odeur, ni saveur, ni rien qui puisse être touché. J'ai bien entendu le son des paroles qui les expriment lorsqu'on en a parlé; mais ce son et ces connaissances sont deux choses toutes différentes. Car ces paroles ont un autre son lorsqu'elles sont grecques que lorsqu'elles sont latines ; au lieu que ces règles et ces raisons ne sont ni grecques, ni latines, ni d'aucune langue.
J'ai vu des lignes tracées par d'excellents maîtres, qui étaient si délicates que les fils des toiles d'araignées ne le sont pas davantage; mais ces autres lignes que je conçois dans mon esprit en diffèrent complètement et ne sont nullement des images de celles que m'a révélées Tceil de la chair. Et celui-là les connaît et les
comprend qui sans avoir aucune pensée d'aucun corps les connaît intérieurement. J'ai aussi perçu par tous mes sens corporels les nombres des choses que nous comptons ; mais ces autres nombres dont nous nous servons pour compter sont d'une bien autre nature et ne sont pas les images des nombres sensibles, et c'est pourquoi ils sont excellemment. Que celui qui ne les comprend pas se moque de moi, qui en parle. Pour moi, j'aurai pitié de ce moqueur.
Je retiens toutes ces choses dans ma mémoire, et je n'ai pas oublié la manière dont je les ai apprises, non plus que tant de mauvais raisonnements que j'ai entendu développer à rencontre. Et quoique ces raisonnements soient faux , il ne laisse pas néanmoins d'être vrai que je m'en souviens, et je me rap* pelle aussi que j'ai su discerner dans ces discussions la vérité d'avec le mensonge.
Je m'aperçois bien, en outre, qu'il y a une différence entre ce discernement du vrai d'avec le faux, tel que je le puis, faire actuellement, et le souvenir de l'avoir fait fort souvent en repassant souvent ces choses dans mon esprit. Ainsi je me souviens de les avoir souvent comprises. Et si je les comprends à cette heure, je mettrai encore cette claire notion comme en garde et comme en dépôt dans ma mémoire, afin de me pouvoir souvenir en* suite de l'avoir eue présentement. Je me souviens donc de m'étre souvenu, tout de même que si je me ressouviens dans quelque temps des choses dont j'ai pu maintenant me souvenir, ce sera par le secours et par la puissance de ma mémoire que je m'en ressou* viendrai.
DE LA MiMOlBE ST DB t'uiAGINATION. 143
Ma mémoire conserve aussi les diverses affections de mon Ame, non pas en la mémemanière qu'elles sont dans FAme lorsque Tàme les ressent, mais en une autre manière fort différente et en vertu du pouvoir qui est propre à la mémoire. Car je me souviens, sans être gai, d'avoir été dans la joie; sans être triste, d'avoir été dans la tristesse ; sans être touché de crainte, d'avoir été dans la crainte, et sans rien désirer, d'avoir éprouvé des désirs très-violents. Et au contraire, il arrive quelquefois que je me souviens avec joie d'avoir été triste, et avec tristesse d'avoir été dans la joie.
U n'y a pas lieu, il est vrai, de tant s'étonner que l'Ame se souvienne avec joie des peines que le corps a endurées, puisque autre chose est l'Ame et autre chose le corps. Maia comment ne point admirer que la mémoire et l'esprit ne faisant qu'un, l'esprit soit joyeux lorsqu'il se souvient de sa tristesse passée et que la mémoire ne soit pas triste, encore qu'elle conserve le souvenir de cette tristesse? Or, il parait que la mémoire et l'esprit ne font qu'un, puisque lorsque nous commandons à quelqu'un d'apprendre quelque chose par cœur, nous lui disons : «i TAchez de mettre cela dans votre esprit; d et quand nous oublions quelque chose, nous disons : « Je ne Tavais pas dans l'esprit, cela s'est effacé de mon esprit; » donnant ainsi à notre mémoire le nom d'esprit.
Cela étant, d'où vient donc que lorsque je me souviens avec joie de ma tristesse passée, la joie est dans mon esprit et la tristesse dans ma mémoire ; et que l'esprit se réjouissant de la joie qui est en lui , la mémoire ne s'attriste pas de la tristesse qui est en elle?
Est-ce que la mémoire n'est pas une partie et Tune des puissances de Tesprit? Qui oserait soutenir une telle erreur? C'est que la mémoire est comme l'estomac de l'esprit et que la joie et la tristesse ressemblent à des viandes douces ou amères ; lorsqu'elles passent dans la mémoire, elles peuvent bien y être renfermées de même que les viandes dans l'estomac, mais sans avoir aucune saveur. J'avoue qu'il serait ridicule d'établir une entière ressemblance entre ces deux choses, mais elles ne sont pas non plus entièrement dissemblables.
Or, quand je dis qu'il y a quatre passions de l'âme» le désir, la joie, la crainte et la tristesse, c'est de ma mémoire que je tire cette connaissance ; et lorsque je discours sur ce sujet, en divisant les passions et en les définissant suivant leur genre et leurs différences, c'est de ce même trésor que je tire tout ce que j'en dis, sans toutefois qu'en discourant de ces passions à l'aide du souvenir que m'en fournit ma mémoire, je sois aucunement agité par le trouble qu'il leur appartient d'apporter dans l'âme. Et il est hors de doute que je n'aurais pu par mon souvenir les tirer ainsi de ma mémoire, si elles n'y eussent été avant que je leseo eusse tirées.
N'estrce point que, comme les animaux en ruminant font revenir de leur estomac à leur bouche la nourriture qu'ils ont prise, nous ramenons de la même manière par notre souvenir les choses qui sont dans notre mémoire? Mais si cela est, comment se fait-il que celui qui discourt et qui par conséquent se souvient, ne ressente dans sa pensée, qui semble être en cette rencontre comme la
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bouche de son âme, ni la douceur de la joie, ni Tamertume de la tristesse? Est-ce que rame est en cela différente du corps, la comparaison que l'on fait de Tun avec l'autre ne pouvant pas convenir en tout? Qui pourrait en effet se résoudre à parler de semblables sujets, si toutes les fois que nous proférons ces mots de tristesse et de crainte nous étions nécessairement obligés de nous attrister et de craindre? Nous n'en parlerions pas néanmoins, si la tristesse et la crainte n'étaient pas dans notre mémoire et si nous n'y trouvions non-seulement les images que le son de ces mots y a imprimées au moyen des sens, mais aussi les notions des choses mêmes qui n'y sont point entrées par les portes de la chair, mais que notre esprit, par l'expérience qu'il a tirée de ses propres passions, a confiées à notre mémoire, ou que notre mémoire a retenues d'elle-même sans qu'elles lui aient été confiées.
Qui pourrait dire, d'un autre côté, si cette impression qui se produit dans la mémoire s'y produit par les images des choses, ou sans aucune image ? Car lorsque je nomme une pierre, ou que je nomme le soleil, il n'est pas douteux que leurs images s'offrent à ma mémoire, encore que les choses qu'elles me rappellent soient éloignées de mes sens. Je nomme la douleur du corps sans que cette douleur soit présente, puisque je ne ressens aucune douceur; et pourtant si son image n'était pas présente à ma mémoire, je ne saurais ce que je dirais, et je ne pourrais dans mes discours distinguer la douleur d'avec le plaisir. Je nomme la santé du corps, lorsque je jouis de la santé du corps : et il est certain qu'alors la chose même dont je parle se trouve
présente : et toutefois si son image n'était point dans ma mémoire, je ne pourrais nullement me souvenir de ce que signifie ce mot de santé ; et quand on le pro*fère devant des malades, ils ne sauraient pas non plus ce qu'il signifie, si, par la puissance de la mémoire, ils n'avaient gravée dans leur esprit cette même image de la sauté, bieii qu'ils soient alors privés de la santé. Je nomme les nombres dont nous nous servons pour compter : et aussitôt, non pas leurs images, mais les nombres Eûômes se trotivctit présents dans ma mémoire. Je tiomme l'image du soleil : et elle est dans ma mémoire, puisque ce n'est pas l'image de l'image que je me retrace, mais l'image même, laquelle se présente à moi aussitôt que je m'en souviens. Je nomme la mémoire et je connais ce que je nomme: mais où le connaift^je sinon dans ma propre mémoire ? Et comment ma mé^ moire est-elle présente à soi-même sinon par soi-même, et non pas seulement par son image?
Mais lorsque je prononce le mot d'oubli, et que je connais aussi ce que je nomme, comment le pourraisje connaître si je ne m'en souvenais? Je ne dis pas si je ne me souvenais du son de ce mot, mais de la éhose qu'il signifli^, et que je ne pourrais oublier, sans devenir ibcapable de comprendre le sens de cette parole. Ainsi, lorsque je me souviens de la mémoire, elle se présente aussitôt à moi par elle-même : et lorsque je me souviens de l'oubli, et l'oubli et la mémoire se présentent aussitôt à moi, la mémoire qui fait que je me souviens et l'oubli dont je me souviens.
Mais qu'est-ce que l'oubli , sinon un manque de mémoii*e? Comment donc se présente-t-il, pour me faire
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DE LA MÉMOIRE ET DE L'iMAGINàTION. 147
souvenir de lui, puisque sa nature est de faire que je ne me souvienne point lorsqu'il est présent? Que si c'est par la mémoire que nous retenons les choses dont nous nous ressouvenons, et que nous ne puissions, lorsque nous entendons proférer'le mot d'oubli, connaître ce que ce mot signifie si nous ne nous souvenons de Toubli; il s'ensuit que Voubli se conserve dans la mémoire, et qu'ainsi la présence de ce qui fait que nou^ oublions, nous est quelquefois nécéssfiire pour nous empêcher d'oublier. Et ne peut-on pas inféi'et de là que lorsque nous nous souvenons de Toubli, il n'est point par lui-même dans notre mémoire, maid seulement par son image, puisque s'il y était par lui-même, il ferait que nous l'oublierions au lieu de nous en souvenir?
Qui donc sera capable de découvrir et de comprendre en quelle sorte cela se passe? J'avoue, Seigneur, que j'y trouve une extrême difficulté ; et c'est dans l'étude de moi-même que je la trouve. Je suis devenu à moi-même une terre ingi'ate, que Ton s'emploie inutilement à cultiver avec beaucoup de travail et de sueur. Car je ne m'efforce point maintenant de sonder les profondeurs des cieux. Je ne mesure pas les distances qui se rencontrent entre les astres ; et je ne recherche pas comment la terre est équilibrée. Il n'y a point à s'étonner si tout ce que je ne suis pas se trouve être éloigné de moi : mais c'est moi-même qui me souviens des choses dont je me souviens ; c'est moimême, puisque c'est mon esprit qui s'en souvient; et qui peut être plus proche de moi que moi-môme? Je ne comprends pas néanmoins quelle est la puissance de
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ma mémoire, encore que sans elle je ne pusse me nommer moi-même.
Effectivement que dirai-je, étant assuré comme je le suis, que je me souviens de mon oubli ? Dirai-je que ce dont je me souviens ne réside pas dans ma mémoire? Ou bien dirai-je qu'il est nécessaire que l'oubli soit dans ma mémoire pour m'empôcher d'oublier? L'une ou l'autre assertion ne serait-elle pas une absurdité ? Comment aussi pourrais-je dire que lorsque je me souviens de l'oubli, c'est l'image de cet oubli , et non pas Toubli même, qui est conservée dans ma mémoire ? Comment le pourrais-je dire, puisque lorsque l'image de quelque objet s'imprime dans notre mémoire, il est nécessaire que l'objet môme nous soit présent, afin que cette image s'y imprime. Car c'est ainsi que je me souviens de Carthage et de tous les autres lieux où j'ai été. C'est ainsi que je me souviens des visages de toutes les personnes que j'ai vues, et de tout ce que mes autres sens m'ont rapporté ; et c'est ainsi que je me souviens de la santé et delà maladie que j'ai éprouvées dansnoon corps. Quand toutes ces choses m'étaient présentes,ina mémoire en a conçu des images que je pusse me retracer et considérer par la pensée, lorsque je voudrais me ressouvenir de ces objets dans leur éloignement et dans leur absence.
Que si c'est par son image et non par lui-même que l'oubli se conserve dans la mémoire, il fallait donc qu'il fût présent afin que la mémoire pût concevoir cette image : or, de quelle sorte l'oubli étant présent, gravait-il cette image dans la mémoire, puisqu'il eSace par sa présence les choses mêmes qu'il y trouve déjà im-
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primées? Toutefois, bien qu'il soit impossible d'entendre ei d'expliquer comment cela arrive, je suis très-assuré que je me souviens de l'oubli même, qui abolit nos souvenirs.
Mon Dieu, cette puissance de la mémoire a je ne sais quoi qui confond, et je ne puis assez admirer sa profonde multiplicité qui s'étend jusqu'à l'infini. Or, cette mémoire est l'esprit, et je suis moi-même cet esprit. Que suis>je donc, ô mon Dieu? Qui suis-je, sinon une nature aux aspects divers, une vie qui déconcerte par rincroyable variété de ses opérations et de ses puissances?
Voici que je me promène dans les campagnes de ma mémoire, dans ces antres, pour parler ainsi, et ces cavernes innombrables qui sont pleines d'un nombre infini d'infinis genres de choses, soit que la mémoire les conserve par leurs images, comme il arrive en tout ce qui regarde les corps; ou par leur présence, comme en ce qui est des arts; ou par je ne sais quelles marques, comme en ce qui est des affections de l'âme que la mémoire retient alors même que l'âme ne les souffre plus, bien que tout ce qui est dans la mémoire soit dans l'âme. Je me promène, dis-je , et je vole de toutes parts, à travers toutes ces choses, que je pénètre autant que je puis, sans pouvoir jamais en trouver le fond, tant est grande la puissance de la mémoire; tant est grande lii puissance de la vie dans un homme vivant, quoique mortel !
Mon Dieu, qui êtes ma véritable vie, que ferai-je donc ? Je passerai aussi au delà de celte puissance qui est en moi, et que l'on nomme mémoire, et j'irai plus
outre, afin d'arriver jusqu'à vous, agréable lumière. Que me répondez- vous, Seigneur? Je monterai donc plus haut que mon esprit pour aller à vous, qui êtes si élevé au-dessus de moi, et je passerai au delà de cette puissance qui est en moi, et que Ton appelle mémoire, ^fin d'atteindre jusqu'à vous autant qu'on y peut atteindre, et de m'unir à vous autant que Ton s'y peut unir. Car les animaux et les oiseaux ont aussi de la mémoire , puisque autrement ils ne pourraient retrouver ni leurs tanières, ni leurs nids, ni s'accoutumer à plusieurs autres objets auxquels ils s'accoutument, n'étant pas pos-^ sible qu'ils s'y accoutumassent si ce n'était par la mémoire.
Je passerai donc au delà de la mémoire, afin ^d'arriver jusqu'à celui qui m'a rendu différent des bêtes, et qui, par fintelligence qu'il m'a donnée, m'a élevé au-^ dessus des oiseaux du ciel, Je passerai au delà de la mémoire ; mais où vous trouverai-je, 6 ineffable douceur, dont rien ne nous peut ravir la possession ? Où vous trouverai-je ?
Si je vous trouve, mon Dieu, hors de ma mémoire, il faut donc que je vous aie oublié. Et comment vous puis-je trouver si je ne me souviens pas de vous? Cette femme de l'Évangile qui avait perdu une drachme, alluma une lampe pour la chercher [Luc^ xv, 8); et elle ne l'aurait pas trouvée si elle ne s'en fût pas souvenue; car comment après l'avoir retrouvée eùt-elle su que ce l'était, si elle en eût perdu la mémoire ? Je me souviens d'avoir cherché plusieurs choses que j'avais perdues et de les avoir retrouvées. Mais comment ai-je pu savoir que je les avais retrouvées, sinon
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parce que quand j'ep cherchais quelqu'une, et que Ton me disait : est-ce cela? ou est-ce ceci? je répondais toujours : ce ne Test pas, jusqu'à ce que Ton me présentât ce que je cherchais, Évidemment, si je n'eus3e conservé le souvenir de l'objet perdu, on n)e l'aurait en vain présenté ; J3 ne l'aurais pas retrouvé, puisque je ne l'aurais pas reconnu. Et c'est ce qui a toujours lieu, quand nous cherchons un objet que nous avons perdu, et que nous le retrouvons.
Cela pourtant ne parait pas si étrange lorsqu'il s'agit i^ objets qui s'éloignent de notre vue sans s'éloigner de notre n^émoire, con^me pour ce qui est des corps visible^, parce qu'alors nous en conservons l'image au dedans de nous^ et que nous la cherchons jusqu'à ce que nous la revoyions ; et quand nous l'avons trouvée, nous la reconnaissons au moyen de cette image que nous en avions conservée dans notre mémoire ; car nous ne disons point avoir trouvé ce que nous avions perdq, binons ne le reconnaissons; et nous ne saurions le reconnaître, ^i nous ne nous en souvenons. Par conséquent, ce qui était perdu à Togard de pos yeqx, s'était conservé dans notre mémoire.
Mais lorsque la mémoire même perd quelque chose, comme il arrive quand nous l'oublions et que noqs le cherchons pour nous en souvenir; où le cherchons-rnous, sinon dans notre mémoire? Et lorsque notre mémoire nous offre une autre choï^e, nous la rejetons jusqu'à ce qu'elle nous présente ce que nous cherchons ; et quand elle nous le présente, nous disons : voilà ce que je cherchais ; ce que nous ne dirions pas si nous ne le reconnaissions; et nous ne le reconnaîtrions
pas si nous ne nous en souvenions. Nous Tavions oublié néanmoins, mais non pas entièrement; et nous nous servions du souvenir que nous en avions en partie, pour chercher l'autre partie que nous avions oubUée, parce que noire mémoire sentait bien qu'elle ne 86 représentait pas l'ensemble qu'elle avait coutume de se représenter, et que boiteuse en quelque sorte, n'ayant plus que des habitudes tronquées, elle faisait tous ses efforts pour retrouver ce qui lui manquait.
C'est ainsi que, lorsque nous voyons de nos yeux, ou que nous nous représentons par la pensée une personne qui nous est connue, s'il arrive que nous ayons oublié son nom et que nous le cherchions, nous rejetons tous les autres noms qui ne sont pas celui-là, parce que ces noms ne s'offrent point ordinairement avec l'idée de cette personne ; et nous n'avons de cesse que nous n'ayons retrouvé celui dont l'image accompagnait habituellement dans notre esprit le souvenir de cette personne. Mais d'où ce nom peut-il venir pour s'offrir à nous, si ce n'est de notre mémoire, puisque lors même que nous le reconnaissons quand quelqu'un nous en a avertis, il ne saurait procéder que de la mémoire? Car nous ne le connaissons pas comme nouveau ; mais notre souvenir fait que nous demeurons d'accord que c'est le nom que nous cherchions ; au lieu qu'on nous en avertirait inutilement, s'il était complètement effacé de notre mémoire. Par conséquent, nous ne pouvons pas dire avoir entièrement oublié ce que nous nous souvenons d'avoir oublié ; et nous ne pourrions pas chercher ce que nous aurions perdu, si nous l'avions de tout point oublié. ...
UB LA MEMOIRE ET DE l'iMAGINATIOM. 153
Mais vous , Seigneur , en quel lieu de ma mémoire demeurez -vous ? En quel lieu y avez -vous établi votre séjour ? Quel sanctuaire vous y êtes-vous consacré? Je ne puis douter que vous ne favorisiez ma mémoire de votre présence, mais la difficulté est d'apercevoir en quelle partie de ma mémoire vous résidez. Car lorsque je me suis souvenu de vous, j'ai passé au delà de toutes les puissances qui nous sont communes avec les bétes, parce que je ne vous trouvais point parmi les images des choses qui sont corporelles. Je suis allé jusqu'à cette partie de ma mémoire à qui je donne en garde toutes les affections de mon âme, et je ne vous y ai pas trouvé davantage. Je suis ensuite entré jusque dans le lieu que mon esprit occupe dans ma mémoire, car l'esprit se souvient aussi de soi-même, et je ne vous y ai pas non plus trouvé, parce que comme vous n'êtes point une image corporelle, ni un de ces mouvements de vie, tels que la joie, la tristesse, le désir, la crainte, le souvenir, l'oubli, ou autres choses semblables; vous n'êtes pas non plus l'esprit, puisque étant Dieu vous êtes le Seigneur et le maître de l'esprit.
Tout cela est sujet au changement ; mais vous, parce que vous êtes immuable , vous restez toujours élevé au-dessus de toutes choses, et vous daignez cependant habiter dans ma mémoire, depuis que je vous ai connu. Mais pourquoi m'arrêté-je à chercher en quel lieu de ma mémoire \oiis habitez, comme s'il y avait des lieux dans ma mémoire? Il me suffit de savoir que vous y habitez, puisque je me souviens de vous depuis que j'ai commencé à vous connaître, et que c'est dans ma mé-
moire que je vous trouve toutes les fois que je me souviens de vous '. »
11 était impossible de ne point rapporter ces pages, où brille une originalité si puissante et où éclate une si communicative émotion. Il suffira d'ailleurs d'ajouter qu*en un tel sujet, Augustin se montre comme inépuisable. On relèverait en effet sans peine, dans le cours de ses écrits, de nombreux et nouveaux témoignages de TadmirQtion que lui cause la mémoire ^.
Mais il est maintenant nécessaire de soumettre à Tanalyse ces élévations presque lyriques et d'en dégager la théorie qui s'y trouve contenue.
En premier lieu, Augustin remarque que la mémoire a immédiatement pour objet l'interne et non l'externe. C'est la perception qui nous révèle ce qui est hors de nous. La mémoire a pour rôle unique de nous rappeler, soit leç idées que nous avons acquises par la percep^ tion, soit encore, une fois qu'elles se sont présentées à noire esprit, les idées que nous trouvons dans notre propre fonds.
Il y a effectivement deux sortes de mémoire : une mémoire sensible et une mémoire intellectuelle.
Qu'il y ait une mémoire sensible, c'est ce que tout la monde reconnaîtra. Les souvenirs que nous fournit la mémoire sensible ne sont , d'ordinaire , autre cho^e que tf des images que l'esprit a perçues à la suite de l'impression faite par les corps sur les organes des senti. Notre pouvoir sur ces images est comme absolu. Nous