PRÉFACE. XI
lies inexplorées. Car si les écrits de révoque d'Hippone ont suscité dMnnombrables écrits, et ses doctrines des controverses innombrables, c^est le théologien qui d^ordinaire a été mis en cause, beaucoup plus que le philosophe.
Dans une première partie du travail que j'entreprends, je m'efforcerai de donner de la philosophie de saint Augustin une claire et complète idée , tantôt par de libres expositions, tantôt par des paraphrases, le plus souvent par des citations littérales, toujours par des traductions dont il sera facile de vérifier l'exactitude K Dans une decap. 111, les analytes saYantes, quoique systématiques et souvent obs* eures, qu'a données M. Ritter dans son Histoire de la philosophie cbré' tienne, livre sixième,
Voj. encore diverses thèses ou éludes de ces derniers temps : Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la Providence , par M. Bersot, Paris, 1843; Étude critique sur la méthode oratoire de saint Augustin, par M. Golincamp, Paris, 1848; Traduction de la Cité de Dieu, Introduc^ tion, par M. Baissât, Paris, 1855 ; Le Christianisme au quatrième siècle : Constantin, Ambroise, Augustin, par MM. de Gasparin, Bungener et de Pressensé, Génère, 1858; Essai sur les Confessions de saint Au* gustin, par M. Arthur Desjardins, Paris, 1858; Essai sur les idées politiques de saint Augustin^ par M. L. Dubier, Moulins 1859 ; Le génie philosophique et littéraire de saint Augustin y par M. A. Théry, Paris, 1861 ; Études sur saint Augustin, son génie, son âme, sa philosophie, par M. l'abbé Flottes, Paris, 1861 ; De la psychologie de saint Augustin, par M. Ferraz, Paris, 1861.
]. Je me suis, en général, librement servi, pour la Cité de Dieu, de la traduction de M. Saisset, et pour les Confessions de la traduction de M. Janet. Il n'y a d'ailleurs pas un texte que je n'aie traduit moi-môme, et il n'y en a pas un dont je n'aie, en tout cas, pesé le sens.
condc partie, j'essayerai successivement l'histoire et la critique de la philosophie de l'évoque d'Hippone.
Mais je voudrais, auparavant, replacer saint Augustin au milieu de son temps; tracer une rapide esquisse de sa vie; dégager de ce récit même le tableau de son âme; expliquer les démarches de son esprit par la date et la nature de ses ouvrages; et, en marquant les périodes que sa pensée a tour à tour parcourues, indiquer comment, pour lui, ont pris naissance les problèmes dont l'ensemble constitue proprement sa philosophie.
On aurait peine à imaginer un spectacle plus confus, plus mélancolique à la fois et plus attachant, que celui qu'offre, au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, l'histoire de l'univers romain. Ce corps immense, si lentement, si laborieusement formé, s'affaisse en quelque sorte sous le poids de ses vices, et succombe à l'excès de sa grandeur. Alanguis par la corruption, les courages ne peuvent soutenir le choc des barbares, et l'empire donné en proie à de tumultueuses convoitises, voit se dissoudre chaque jour d'une manière fatale cette prodigieuse mais factice unité, où étaient venus s'absorber tant d'éléments hétérogènes et de nationalités disparates*. Vainement quelques hommes de volonté forte ou de génie, un Constantin, un Julien, un Théodose, par des conduites tantôt habiles et tantôt violentes, s'efforcent de retenir la chose romaine sur la pente où elle se précipite. En attendant un démembrement plus
1. Voy. Aoiinien Marcellin, Rerum yesinrumy lib. AXXl {Dtsunt , lib. Xni), édit. (les DeuiPoiils, 1785, iD-8.
complet, la scission de Tempire s'opère, et, après une longue suite d'intrigues et de meurtres, de révoltes et de révolutions, TOccident finit par tomber aux mains d'un Olybrius, tandis que TOrient inaugure avec le gouvernement de l'eunuque Eutrope tous les abaissements du Bas-Empire.
Là est le côté purement lamentable de cette période de transformation. Car on n'y rencontre que décrépitude et scènes de mort.
C'est ailleurs qu'il en faut chercher le côté pathétique tout ensemble et vivant. 11 se découvre dans la lutte de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau, du paganisme qui expire et du Christianisme qui grandit.
On se tromperait, en effet, si on croyait qu'au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, la religion chrétienne eût cause gagnée. A cette époque, elle n'a point cessé de soulever contre elle une puissante organisation politique, organisation toute de privilèges et que défendent par conséquent d'innombrables intéressés. La multitude même, la foule des plébéiens, des pauvres, des malheureux, ne lui est plus attachée ainsi qu'aux premiers jours, parce qu'avec la richesse et le crédit se sont introduites au sein de l'Église des manières d'être aristocratiques*. Il faut parler aussi des fréquentes défaillances et comme des retours au paganisme, qui se produisent parmi les chrétiens, après les
1. Cf. M. Beugnol, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, 1835, 2 vol. in-8 ; t. I, p. 171, 317. « On répète que le Christianisme était la religion des plébéiens, des pauvres, des malheureux; cela n'était plus au quatrième sièele, quoique saint Jérôme ait dit : Ecclesia Christi de vili ptebecula congregata est, »
intervalles de repos que leur laissent les persécutions.
D*uu autre côté^ pendant qu*à rencontre de son établissement et de ses progrès, le Christianisme trouve les païens réunis dans une commune résistance; les hérésies multipliées qui le désolent, mettent à chaque instant son unité en péril, ou tendent du moins à le discréditer. Attentifs aux mouvements convulsifs d'une société qu'ils prennent à tâche non de guérir mais de maîtriser, les empereurs favorisent tour à tour la religion nouvelle ou lui font durement sentir leur omnipotence. L'orthodoxie, le schisme, le paganisme, au fond, leur importent assez peu. Ce qu'ils cherchent uniquement, ce sont des supports ou des instruments de domination. Aussi bien, « les fameuses apologies que l'Église publie au nom du corps, et apparemment par députation expresse aux empereurs, au sénat et aux gentils ', » prouvent assez combien sa situation est contestée, sinon précaire.
Ajoutez enfin à ce duel contre le paganisme, à ces déchirements que renouvelle sans cesse l'hérésie, aux exigences capricieuses et despotiques des princes, la difficulté énorme d'asseoir sur le monde ancien le monde nouveau. Sans doute, l'idée fondamentale du Christianisme était profondément originale; sansdoule encore, il ne se proposait point pour but la science, mais le changement des mœurs et le gouvernement des âmes ^. Néanmoins, et ceux auxquels s'adressait l'Église, et ceux même qui la représentaient, avaient été, pour la plupart, formés à l'école de la philosophie païenne, un
1. Boasuet, Dissertation sur Grotius, VUl , Oëuy. t. UI, p. 186.
2. M. Guizot, Histoire ée la Civilisation en France ^ sixième leçou.
Athéiiagore, un Justin, un Clément, un Origène, un Tatien, un Synésius. De là une nécessité indéclinable de rattacher aux systèmes antérieurs la doctrine chrétienne, et de faire au libre examen sa part, tout en réduisant les esprits à un régime d^autorité. Or, le moyen de concilier avec l'inflexible, avec Tinaccommodable rigueur du dogme l'infinie variété des théories philosophiques? Encore ces théories avaient - elles été étrangement confondues et défigurées. Qui consentirait effectivement à reconnaître Aristote dans le péripatétisme de Thémistius, de Plutarque ou de Syrianus, le maître de Proclus? Qui voudrait, de même, identifier avec les enseignements de Platon le néoplatonisme de Plotin, de Proérésius ou d'Eunape? D'un éclectisme sans point de repère certain, était né un syncrétisme sans consistance, dont Numénius d'Apamée et Apulée offrent de remarquables échantillons. Les sceptiques railleries d'un Lucien, le succès des pratiques théurgiques d'un Apollonius de Thyane, attestent assez d'ailleurs en quel inextricable désarroi étaient tombés les esprits. C'était au milieu de cette mêlée d'opinions, et parmi les aspirations les plus vagues, que TÉglise avait à chercher sa voie. C'est pourquoi on l'a observé avec justesse : par ses affinités apparentes, par ses analogies verbales avec les données chrétiennes, le néoplatonisme notamment, qui lui devint d'ailleurs un instrument précieux de rapprochement et d'action, put être aussi, à plusieurs égards, considéré comme une de ses plaies \ Et comme
]. M. Beugnot, Ouvrage cité, t. I,p. 240. — Voy. auMiFleury, Opiacuht. NrmM, 1780, t. HI, p. 181, Discours sur Platon.
si ce n'était point assez pour précipiter les intelligences dans le chaos, tandis que de la Syrie et de l'Egypte les sectes gnostiques se répandaient dans le reste de Funivers civilisé, du fond de la Perse et de l'extrême Orient s'élevait le Manichéisme, entraînant après soi le long et fantastique cortège de la magie, de l'astrologie, des sciences occultes, de toutes les superstitions.
En résumé, les croyances n'étaient donc pas moins chancelantes que les institutions; les doctrines se trouvaient aussi divisées que les intérêts; le passé et l'avenir se disputaient le présent, et dans les ténèbres amassées par tant de conflits, le politique le plus consommé ne pouvait guère prévoir un lendemain, ni l'âme la mieux affermie se défendre absolument contre les vertiges du doute, les tristesses de la vie ou les fascinations de l'erreur.
C'est dans une semblable époque qu'était destiné à vivre saint Augustin. On ne saurait nier qu'elle n'explique jusqu'à un certain point les égarements, les hésitations, les démarches laborieuses de sa pensée, en même temps qu'elle nous met mieux à môme d'apprécier la force de caractère et la sublimité d'esprit qu'il lui fallut pour surmonter tant d'obstacles et vaincre de si profondes obscurités.
Je n'ai point à raconter ici en détail la vie de Tévêque d'Hippone. Un disciple et un familier d'Augustin, Possidius, évêque de Calame, les Bénédictins et Tillemont* l'ont fait en y mettant un scrupule qui ne laisse rien à
I. Vita Sancti Aurelii Àugiistini^ Hipponcnsis episcopiy anctore Postidio Calamensi episcopo; Vila S, À, Augustini ^ eic, ex ejus politsi^
6 IHTRODUCTION*
désirer. Ce récit, d'ailleurs, serait sans proportion avec mon dessein. Toutefois, l'objet même que je me propose exige que je rappelle sommairement les principaux traits de cette noble existence.
Comme Tertullien , Lactance , saint Cyprien , saint Augustin appartient à TAfrique. Il naquit en 3S4 à TagastOj ville de la province de Numidie, près de Madaure et d'Hippone. Il eut un frère nommé Navige et une sœur qui passa ses jours dans un des nombreux couvents du pays. Sa mère était cette Monique, le modèle accompli des mères. Son père, appelé Patrice et qui ne devint chrétien que fort tard, appartenait à une condition médiocre et presque malaisée.
Simple catéchumène^ Augustin encore enfant, durant une maladie dangereuse, demanda vainement le baptême. Une prudence singulière et que la tendresse peut seule excuser, voulut lui réserver cette ressource de pardon pour les fautes probables d*un âge plus
mum êcriptiê concinnata; Tillemont, Mémoires pour êervir à V Histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. XIU, Vie de Saint Augustin, \oir aussi D. Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques , t. XI ; EUies Dupin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques y t. II et III ; Bajie, Dictionnaire historique ^ article : Augustin; M. Villemain , Tableau de V éloquence chrétienne au quatrième siècle; M. Saint- Marc-Girardin , Aei'iie des Deuj-Mondes y déc. 1842, l'Afrique sous Saint Augustin; M. Poujoulat , Histoire de Saint Augmtin, 2 yoI. Paris, 1852.
avancé. Quant à lui, une fois rétabli, il se laissa emporter par son naturel de feu vers d'autres pensées.
Tel en effet, dès ses premiers ans, parut Augustin, impétueux, plein de troubles et de désirs, dévoré de toutes les ardeurs d'un sang numide, agité de tous les élans du génie.
Son père, qui, de bonne heure, avait remarqué en lui une vivacité d'esprit extraordinaire, le destinait aux triomphes opulents de l'éloquence. Augustin commença donc son éducation à Tagaste, puis la continua à Madaure. On sait quelle aversion lui inspirait Homère, dont il avait tant de peine à comprendre les vers et qu'il ne traduisait que sous le coup de la menace ; avec quel ravissement, au contraire, il se laissait charmer à la douce poésie de Virgile, dont il avait appris la langue en se jouant, entre les bras et au milieu des caresses de ses nourrices. « Inter blandimenta nutricxim etjoca arridentium et lœtitias alludeiititim \ »
A quinze ans, il revint à Tagaste. Là, il dut attendre une année entière que son père, qui sacriliail tout à Téducation d'un fils de si belle espérance, eût amassé les avances nécessaires pour l'envoyer à Carthage. Luimême a raconté comment, vers ce temps, firent explosion en lui tous les orages de la puberté, et ces mauvais instincts qui le portèrent au voP.
Arrivé à Carthage, dont les florissantes écoles étaient les premières de l'Afrique , Augustin y étudia la rhétorique sous un nommé Démocrate, et tint bientôt par-