‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 110 sur 181 · Vie, Tome III, Appendice, pp · texte numérisé non relu

Vie, Tome III, Appendice, pp

cejlules ». Les partisans de la tendance centralisatrice prétendent que <( parmi ces organes, il en est un d'espèce supérieure, TEtat, siège de rintelligence ; en lui résident la raison, la connaissance des principes, le calcul et la prévision des conséquences ; dans les autres il n'y a que des poussées brutes, tout au plus un instinct aveugle. C'est pourquoi l'Etat sait mieux qu'eux ce qui leur convient ; il a donc le droit et le devoir, non seulement d'inspecter et de protéger leur travail, mais encore de le diriger ou même de le faire ; à tout le moins d'y intervenir, d'opérer, par des excitations et des répressions systématiques, sur les t^idances qui accolent et ordonnent en tissus vivants les cellules individuelles... A force d'ingérence, de refoulements et de tiraillements, il parvient à fabriquer des organes artificiels ef médiocres qui tiennent la place des bons et empêchent les bons de repousser... ^ »

La défiance est poussée jusque sur le terrain religieux ; les associations religieuses sont proscrites comme les autres, peu importe qu'elles soient « comtemplatives et inofïensives, ou labo-

1. Vie, Tome IV, Appendice. L'association. On y trouve le» dernières pages écrites par Taine, par lesquelles devait s'ouvrir le dernier volume des Origines, p. 352.

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rieuses et utiles, que les maristes et les dominicains soient des instituteurs très aimés, que les trappistes travaillent à la terre et assainissent les marécages, que la vie de ces religieux soit sobre, chaste, désintéressée, fraternelle, que, pour persévérer dans cette vie pénible et de bon exemple, ils aient besoin de s encourager et de s'édifier les uns les autres tous les jours et tout le jour, partant de vivre, travailler, prier, manger, habiter ensemble, il ne leur faut que cela, ils ne demandent que cela, rien de plus, et ils allèguent que la cohabitation volontaire, sous une règle acceptée est l'exercice le plus ordinaire et le plus innocent du droit le plus natiu^el et le plus universel ; en effet, continue ou intermittente, sous une règle expresse ou tacite, la cohabitation est le régime normal de toute famille, ferme, usine, atelier, ou même pension bourgeoise ou table d'hôte ^. » Mais le régime de centralisation à outrance va jusqu'aux dernières conséquences du principe d'organisation sociale qu'il impose, et ce n'était pas outrepasser les limites d'une étude de philosophie sociale, que de noter les atteintes qu'il porte à l'exercice des droits les plus naturels.

1. Ibidem, pp. 356-357. Taine Tise ici le décret du 29 mars 1880,

Enfin, voici un domaine où Taclion de TEtat est particulièrement maladroite et nuisible ; nulle part son intervention n'est aussi néfaste qu en matière d'enseignement. L'Etat, en effet, est mauvais instituteur : son enseignement imposé et uniforme va toujours en deçà où au delà des besoins qu'il prétend satisfaire ; il violente la tradition familiale, méconnaît les convenances individuelles et les besoins locaux. De plus, — et ceci est plus grave encore — il déclasse par un enseignement disproportionné, ceux qu'il prétend instruire. « Sur dix élèves de l'école primaire, fils ou filles de paysans, neuf resteront dans la condition de leurs parents, » Or, « entre leur destinée d'adulte et la plénitude de leur instruction primaire, la disproportion est énorme ; manifestement leur éducation ne les prépare point à leur vie, telle qu'ils l'auront, mais à une autre vie, moins monotone, moins restreinte, et qui, vaguement entrevue, la dégoûtera de la leur ^ » Dans l'un et l'autre ca^, s'ils demeurent dans la condition de leurs parents, ou s'ils veulent vivre de cette vie moins

1. Les origines. Régime Moderne, Tome III, pp. 360-361. — Ancien Régime, p. 35.

monotone, vaguement aperçue, leur instruction les aura révoltés ou déracinés. Au contraire, lorsque l'école est, non pas une succursale du Ministère de Tlnstruction publique, mais une institution locale, spûntanée, « suscitée par l'entente des parents et des maîtres, par suite, subordonnée à cette entente, » lorsqu'elle se multiplie suivant les circonstances et les besoins locaux pour créer des rivales « flexibles, soumises à la loi de l'offre et de la demande, chacune d'elles attentive à conserver sa clientèle, chacune d'elles forcée, comme toute autre entreprise privée d'ajuster son œuvre aux convenances et aux facultés de ses clients », l'instruction est proportionnée aux exigences sociales des élèves ^ Elle ne déclasse pas, elle ne révolte pas, elle ne déracine pas ; elle est utile au lieu d'être nuisible, elle donne à chacun les connaissances qui le perfectionneront dans son métier, suivant les traditions de son milieu et les exigences de sa classe.

Involontairement, l'analyse tourne au réquisitoire. Nous verrons plus loin, à propos de la

l. Ihid. Régime Moderne, Tome III, pp. 313-314.

Politique de Taine, que son ardeur à^ dénoncer les défauts de l'organisation démocratique et à vanter les avantages de l'organisation aristocratique et traditionaliste, Tamena à condamner la première et à défendre la seconde. Dans cette étude de la genèse des institutions sociales, il s'était proposé de maintenir jusqu'au bout l'attitude impassible qui convien]t à un déterministe et à un « naturaliste de l'esprit. » Nous aurons à examiner plus loin jusqu'à quel point il s'est conformé à la discipline qu'il s'était imposée. Mais avant cela, nous avons à juger sa doctrine sociologique en elle-même, à apprécier l'analyse avant d'examiner les conclusions qui s'annoncent et qu'on pressent.

Notre critique ne sera pas longue. Nous trouvons, en effet, dans la sociologie spéciale de Taine une application immédiate de sa loi des Facteurs Primordiaux. Nous ne pourrions que répéter les objections que nous lui avons adressées plus haut. Il ne nous restera donc qu'à établir le bien-fondé de celles-ci, en faisant ressortir l'impuissance et l'échec de la théorie des milieux dans les applications que Taine en a faites.

Pour lui, les instilulions d'un peuple sont nécessairement conditionnées par les caractères du climat moral où elles éclosent, et toutes ensemble sont conditionnées et coordonnées par l'effet d'une tendance prédominante, d une « faculté maîtresse ». On retrouve ici, élargie, une des théories de sa psychologie.

Or, cette conception systématique des éléments d'une civilisation est manifestement erronée. L'histoire ne fournit aucun exemple qui la puisse justifier. Il peut être très utile d'établir, comme Taine le fait, des comparaisons nombreuses entre la science de l'humanité et les sciences naturelles et physiques ; mais c'est là un procédé de méthode, et il faut se garder d'identifier sans raison les deux termes de la comparaison. Représenter l'ensemble des institutions comme un organisme, doué d'une vie propre et se développant d'après des lois particulières, c'est très suggestif, mais c'est là une image. M. Robert Flint dit très bien : « il n'y a pas de machine ou d'organisme de l'espèce ^ ^ Une pareille conception montre à l'évidence que Taine, après s'être efforcé de rechercher des analogies nombreuses entre les sciences mora-

1. Robert Flint, History oi Ihe Philosophy ot History, op. cit., pp. 633-634.

Taine. ic

les et les sciences naturelles, a fini par les identifier.

D'ailleurs, il est une épreuve décisive où Tinsuffisance de la théorie apparaît d'une façon manifeste. Appliquée à notre civilisation occidentale, pendant les deux ou trois derniers siècles, pourrait-elle découvrir une faculté maîtresse qui, dans une formule simpliste, résumât cette civilisation tout entière ? Qu'on essaie, et l'on verra si l'on peut faire tenir dans les limites -étroites d'une formule, les tendances multiples et infiniment variées qui composent un état social et remplissent une page d'his-.* toire. Lorsqu'on cesse de considérer les courants secondaires, les institutions moins durables et les événements moins importants, lorsqu'on expérimente sur les civilisations éteintes et les institutions disparues, la chose est plus aisée : on n'a égard qu'aux institutions les plus considérables et aux courants les plus larges. Mais alors on renonce à conserver à la théorie son caractère de loi naturelle, et Taine n'eût, sans doute, jamais consenti à cette déchéance. partielle mais significative dv système.

Il n'est pas d'étude que Taine ait abordé avec

un état d'esprit moins positiviste que son étude des religions. Son procédé est iei essentielle-* ment déductif ; son système panthéiste lui dictait rinterprétation du phénomène religieux; Les choses sont divines ; dès lors toute religion ne peut être que la traduction des émotions que ces choses font naître en nous. Taine n'envisage même pas la question d'une Révélation divine ; c'eût été remettre en question le principe même de l'Univers. Il ne s'agissait pour lui que de donner une explication « naturaliste » de l'universalité du phénomène, mais l'explication est purement déductive. S'il avait été fidèle au principe de sa méthode positiviste, il aurait cherché à l'induire de l'étude des faits. Or, nulle part, il n'a tâché à pénétrer le sens d'une religion quelconque ; il est demeuré étranger au sens intime ou profond de toutes les religions. Aussi ses conclusions restent-elles totalement étrangères à la solution du problème de la valeur intrinsèque des doctrines religieuses. Elles tendent seulement à établir que la religion, comme toute autre institution humaine, est un produit du milieu ; en elle-même, elle est la traduction des émotions profondes que produit en nous le spectacle de la nature, mais les caractères de cette traduction ne diffèrent pas de ceux que

déterminent les aptitudes de la race et les nécessités du milieu.

Une étude même superficielle des religions montre combien cette affirmation est fausse. Si elle était exacte, il devrait apparaître clairement que la religion que professe un peuple ou une race doit être nécessairement celle qu'il a embrassée. Taine prétend que par une rencontre admirable, chaque peuple a entendu la voix unique qui seule pût interpréter les émotions qui germaient dans les âmes. <( La rencontre serait admirable, effectivement — écrit M. Lacombe. — Mais la preuve s'il vous plaît? Par exemple, la preuve que l'islamisme était la seule religion que pussent comprendre les* hommes qui l'ont embrassée — ou subie — où Taine la voit-il ? Où est la preuve que l'Hindou, le Mongol, le Germain, le Latin, le Slave aient reçu la seule religion qui fût adaptée à des besoins profonds, à des facultés héréditaires?... Encore uiie fois, que tel peuple ait reçu telle religion, c'est un fait ; mais que ce peuple ne fût pas susceptible de recevoir une autre religion, c'est ime supposition que le fait allégué ne soutient pas ^ »

l. Paul Lacombe, De Vesprit classique dans la RévoluUon Irançaise selon Taine. Revue de Métaphysique et de Morale, septembre 1907, pp. 580-581.

D'ailleurs, si véritablement les religions avaient ce caractère de correspondance nécefs^ saire et exclusive avec les aptitudes de ceux qui les professent, comment pourrait-on expliquer les changements de religion ? On trouve de nombreux exemples dans Thistoire de ce§ conversions de peuples qui impliquent le renoncement à des doctrines invétérées dans la race, à des pratiques traditicnnelles et respectées. Le christianisme a bouleversé de fond en comble les conceptions religieuses en honneur chez les Grecs et les Romains.

« Partout, dans le premier âge de l'humanité, on avait conçu la divinité comme s'attachant spécialement à une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs, les Athéniens à la Pallas athénienne, les Romains au Jupiter capitolin. Le droit de pratiquer un culte avait été un privilège. L'étranger avait été repoussé des temples ; le non- Juif n'avait pas pu entrer dans le temple des Juifs ; le Lacédémonien n avait pas eu le droit d'invoquer Pallas athénienne... Le christianisme présenta à l'adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, un Dieu qui était à tous, qui n'avait pas de peuple choisi et qui ne distinguait ni les races ni les familles, ni les Etats. Pour ce Dieu il n'y avait

plus d étrangers... Le temple fut ouvert à quiconque crut en Dieu... il y eut désormais un enseignement religieux, qui ne se donna pas seulement, mais qui s'offrit, qui se porta au devant des plus éloignés, qui alla chercher les plus indifférents. L'esprit de propagande remplaça la loi d'exclusion \ »

Un pareil événement ne s'expliquerait pas si la religion était, comme le prétend Taine, un simple produit du milieu et de la raCe. On ne verrait pas un peuple changer ainsi de religion; car ce changement impliquerait un changement préalable dans ses façons de sentir et de penser. Or, un pareil changement cest le renouvellement de la race, et nous savons que les conversions religieuses des peuples ne s'accompagnaient pas toujours d'une conquête à demeure.

On aperçoit ici, plus manifestement peut-être que partout ailleurs, l'insuffisance de la théorie des milieux, et nous sommes donc fondés à répéter que celte théorie n'indique que quelquesuns des éléments qui conditionnent l'évolution de l'humanité et la genèse de ses institutions.

1. Fuslel de Coulanges, La Cité Antique. Paris, Hachette, 1»)3, ï)p. 459-460.

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Tout en contestant le caractère de nécessité absolue attribué par Taiae aux causes qui ant provoqué Tavènement d*un régime de centralisation à outrance, nous pensons qu'il a très heureusement démêlé la série des conséquences qu'un pareil régime suscité dans l'économie d'une organisation sociale. Il est très exact d'affirmer que l'intervention abusive de l'Etat dans les matières qui ne rentrent pas dans le champ de sa compétence naturelle, y produit des troubles et des perturbations néfastes. L'Etat n'est pas qualifié pour organiser l'enseignement, pour se substituer aux associations indépendantes, pour exproprier l'initiative privée dans les affaires et dans les œuvres qui ont besoin d'un moteur interne et indépendant. Son action est trop uniforme et trop générale pour remplir efficacement les services muHiples qui conditionnent le gouvernement d'une nation. Il semble que Taine ait vu très clair dans ce danger qui menace toutes les nations organisées d'après les principes de la Révolution française.

Quoi qu'on dise de la valeur de la méthode historique qui a présidé aux recherches des Origines de la France contemporaine, ces conclu-

sions demeurent intactes. Sans doute, cette méthode est dangereuse et condamnable ; elle laisse le champ libre aux tendances systématiques, et, -appliquée à une période quelconque de This- ' toire, elle pourrait étayer, selon les cas, des conclusions diamétralement opposées. Elle prétend en effet, aboutir à des résultats certains, en n'ayant égard qu'à quel<jues laits significatifs ;

• or, cette signification sera la plupart du temps relative, c'est-à-dire de nature à établir des idées préconçues et des systèmes arrêtés.

Mais, en toute hypothèse, ces défauts de méthode ne pourraient amoindrir que la valeur ^historique des Origines ; ils ne pourraient enle- ^ ver aux résultats d une analyse de pure philosophie sociale, leur efïicacilé probante et leur

* portée.

Il appartient aux historiens de contrôler la 'valeur des Origines, au point de vue de leur exactitude historique et de leur sincérité, ,

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