CHAPITRE VU
L'ESTHETIQUE.
L'objet de rEsUiétique est de rechercher Texplication complète des beaux^arts et de rart en général. La méthode peut être conçue de deux façons: elle sera tantôt historique, c'est-àdire qu'elle prendra pour point de départ des laits; tantôt dogmatique, c est-à-dire qu'elle prendra pour point de départ des définitions.
Taine, en abordant la philosophie des beauxr arts, ne pouvait hésiter ; son système ne lui permettait pas le choix. Dans une des premières 1er çons qu'il fit à l'Ecole des Beaux-Arts, il prit très nettement position.
•c( Notre esthétique, disait-il, est moderne et diffère de l'ancienne en ce qu'elle est historique et non dogmatique, ç'est-à-dire qu'elle n'impose
pas de préceptes, mais qu'elle constate des lois. L'ancienne esthétique donnait d'abord la définilion du beau, et disait, par exemple, que le beau est l'expression de l'idéal moral, ou bien que le beau est l'expression de l'invisible, ou bien encore que le beau est l'expression des passions humaines; puis, partant de là comme d'un article de code, elle absolvait, condamnait, admonestait, guidait. Je suis bien heureux de ne pas avoir une si grosse tâche à remplir. . . Mon seul devoir est de vous exposer des faits et de vous montrer comment ces faits se sont produits. La méthode moderne que je tâche dé suivre et qui commence à s'introduire dans toutes les sciences morales, consiste à considérer les œuvres humaines, et en particulier les œuvres d'art, comme des faits et des produits dont il faut marquer les caractères et marquer les causes ; rien de plus. Ainsi comprise, la science ne proscrit ni ne pardonne ; elle constate et explique ^. »
Une pareille conception de l'esthétique ne pouvait admettre de définition qu'à titre de conclurions, comme des résumés d'expériences et des vues d'ensemble de faits. Aussi la philosophie des beaux arts dé Taine ne les prodigue-t-elle
•. \. Phil. de VArt, Tome I, pp. 11-12.
pas, et celles qu'elle hasarde ont un caractère strictemenl expérimental.
« La Beauté dans un objet est la propriété \ de faire naître en nous cette sensation agréable, très élevée et très noble, indépendante de toute vue intéressée, et qui est la simple augmentation :de notre action pensante. Mais les cerveaux étant différents, la même sensation a pour les difféxents cerveaux des causes différentes. Il faut des métaphores furieuses à un Hébreu ou à un Arabe, de longs discours à un Grec, etc. On ne peut faire qu une chose : donner la formule de son goût, c'est-à-dire exprimer la condition nécessaire et suffisante de son plaisir ^, » /'
Le Beau est donc tout relatif ; dès lors, pour déterminer la valeur d'une œuvre d'art, il faudra déterminer la mesure dans laquelle elle est /capable de susciter la sensation du Beau. La qualité de cette sensation étant -essentiellement relative et variable, on ne pourra désigner a priori l'élément susceptible de la provoquer chez tous les individus et à toutes les époques. On nç pourra donc définir l'œuvre d'art que de cette laçon générale et imprécise : l'œuvre d'art est celle qui est capable de faire naître une sens^-