‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 114 sur 181 · Vie, Tome I, p · texte numérisé non relu

Vie, Tome I, p

Les œuvres d'art n échappent pas à cette loi de sélection et d'adaptation ; ce qui le manifeste, c'est la tendance d'un peuple ou d'une race à perpétuer un certain état des esprits et des mœurs, à maintenir un niveau permanent dans / ses goûts et ses plaisirs. « Entre les innombraj blés espèces et degrés de plaisirs, il en est un ; particulier à chaque âme d'individu ou de peuple, c'est son état préléré ; elle y va et y revient sans cesse et naturellement, comme l'eau va vers les lieux bas ; si discordants et si lointains que soient ses circuits, si divers et si cachés que soient ses canaux, ils aboutissent toujours là ; l'eau s'arrête, se détourne ou devient stagnante dans ceux qui la conduiraient ailleurs ; et la conspiration involontaire et continue de toutes ses parties l'amène enfin, par le ravinement des terres et l'usure des roches, à l'endroit que d'avance elle semble avoir choi* si ^ »

Recherchez les caractères et les éléments de cet état préféré, et vous constaterez qu'il est toujours en concordance parfaite avec les besoins de la race et les nécessités du climat. Or, les œuvres d'art, dans leur ensemble, Ira-

l. Essais de Critique. Madame d'Aulnoy, p. 347.

■duisent toujours , celte tendance vers Tétat préféré : « les arts se modèlent sur les goûts, comme un bronze sur im moule ^ ».

Taine a longuement développé dans sa Philosophie de VArt, un cas très simple, « simplifié exprès », pour faire voir comment la température morale agit sur les œuvres d art. En voici les grandes lignes : supposé un état d'esprit dans lequel la tristesse est prédominante, comment agira-t-il sur la production artistique?

« Regardons les effets d'un tel état d esprit, joint aux circonstances qui l'engendrent, sur les artistes de ce temps. Nous admettons qu'il se rencontre alors à peu près la même quantité de tempéraments mélancoliques, joyeux, intermédiaires entre la mélancolie et la joie, que dans les autres époques. Comment et dans quel sens la situation régnante va-t-elle les transformer ? Il faut d abord remarquer que les malheurs qui attristent le public attristent aussi l'artiste. Comme il est une tête de troupeau, il subit les chances du troupeau...

« D'autre part, l'artiste a été élevé parmi des contemporains mélancoliques ; partant les idées qu'il a reçues dans son enfance et celles qu'il

1. Derniers Essais de Critique. Les Beaux- Arts en France, p. 55. Taine. x6

reçoit encore tous les jours sont mélancoliques. . . Toutes ces impressions — tristes — s'enfoncent en lui depuis la première année de sa vie jusqu'à la dernière, et aggravent incessamment la mélancolie qui lui vient de ses propres maux. Elles l'aggravent d'autant plus qu'il est foncièrement artiste...

« Il y a encore une raison, la plus forte de toutes, qui le tourne vers les sujets tristes : c'est que son œuvre, une fois exposée aux yeux du public, ne sera goûtée que si elle exprime la mélancolie. En effet, les lïommes ne peuvent comprendre que des sentiments analogues à ceux qu'ils éprouvent. Les autres sentiments, si bien exprimés qu'ils puissent être, n'ont point de prise sur eux ; les yeux regardent, mais le cœur ne sent pas, et, tout de suite les yeux se détournent...

« Par cette série de barrières, tout passage sera fermé aux œuvres d'art qui voudraient manifester la joie. Si l'artiste franchit la première, il sera arrêté par la seconde, et ainsi de suite..,

« Considérez maintenant le cas inverse...

toute l'analyse que nous venons de faire s'y applique mot à mot... ; considérez un cas intermédiaire..., l'analyse s'applique avec une exactitude égale...

« Concluons donc qu'en tout cas, comp ou simple, le milieu, c'est-à-dire Tétat gé des mœurs et de l'esprit, détermine l'espèc œuvres d'art, en ne souffrant que celles qi sont conformes, et en éliminant les autre pèces, par une série d'obstacles interpos»

d'attaques renouvelées à chaque pas de développement ^. »

Telle est la loi de la production artistiqi telle est la loi qui résume toute l'esthétiqu Taine. Dans tout le reste de son ouvrag entreprend l'étude des cas réels que nous a énumérés plus haut, cherchant à faire dans le tableau des principales époques h riques, la vérification de la loi.

La dernière partie du livre traite de l'I dans l'Art. Nous y reviendrons dans Texa des normes de la philosophie de Taine.

Taine s'illusionnait en prétendant que esthétique est moderne ; la méthode histori qu'il a prétendu suivre impose des condit auxquelles il n'a pu se soumettre.

Au fond, la formule de son esthétique

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