‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 150 sur 181 · Vie, T. II, p · texte numérisé non relu

Vie, T. II, p

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Laissez faire, laissez passer ; ce faisant, vous résoudrez toutes les questions sociales.

D'aucuns ont voulu voir dans Tapologie que Taine a faite de la religion et, en particulier,, du christianisme, sinon le signe d'une conversion peu éloignée, du moins Tindice d'un rapprochement et d'un retour vers le catholicisme. Qu'il se soit opéré un certain revirement dans sa pensée intime, cela n'est pas douteux. Car outre les très belles pages qu'il a consacrées au rôle social de l'Eglise, dans les derniers volumes des Origines, il y a telles de ses déclarations vers la fin de sa vie qui sont^singulièrement significatives. M. le comte d'Haussonville, dans un article assez récent, rapporte la conversation qu'il eut un jour avec Taine à l'Académie Française.

<( Je lui avais procuré, écrit-il, uii document auquel il attacha grand prix : c'était V « Etat des congrégations, communautés et associations religieuses autorisées et non autorisées » que M. Brisson, précurseur de M. Waldeck- Rousseau, avait fait chasser dès 1878. A la suite de cette communication, j'eus avec lui, avant l'une de nos séances académiques, une assez

longue conversation que je n'ai pas oubliée. Il me parla avec admiration des congrégations de femmes, de leur vie de charité et de dévouement, de fatigue incessante, sans un moment de défaillance ni de relâchement ; puis, s'animant, s'exaltant presque, et à ce moment son regard passa par dessus ma tête, il me prit le bras et, le serrantf il me dit : « Et savezvous où elles puisent cette force ? C'est dans les sacrements, c'est dans TEucharistie ^ »

Etait-ce le même homme qui, quelques années auparavant, écrivait, à propos des couvents de Toulouse :

« J'ai vu à la campagne celui des Trappistines ; elles ne sortent jamais, travaillent à la terre de leurs mains, se confessent par une grille, se lèvent à une heure du matin, dorment dans l'après-midi de une heure à deux. J'en voyais une vaguer dans le jardin dans sa longue robe d'un blanc jaunâtre, comme un maigre spectre lent et maladif au milieu du paysage éclatant et coloré. Il y en a quatre-vingts. Quelle dépopulation dans les lamilles ^. »

l. Comte d'Haussonville, La correspondance de Taine. Article publié dans le Gaulois et reproduit par le XX* Siècle du 8 mai

2. Carnets de Voyage, p. 286. — Voyage en Italie, T. l, pp. 69, 116, 165, 275. — T. II, pp. 212 213.

Sans doute, Taine avait changé, mais le changement est dans le sentiment, non dans la pen* sée. Quand il faisait l'apologie de la rehgion chrétienne, il n'avait égard qu'à son rôle social. II se plaisait à reconnaître l'influence éminemment précieuse qu'elle exerce dans la société et sur les âmes. Mais, pas plus qu'aux premiers jours qui suivirent son apostasie tranquille et presque insouciante, il ne songeait à rétablir cette influence sur son âme à lui ou sur sa pen^sée.

Taine avait abandonné la religion catholique vers l'âge de quinze ans, après un examen sommaire. Plus jamais, dans le reste de sa vie, il ne reprit le problème. La même ignorance, les mêmes préjugés souvent puérils, se retrouvent à vingt ans de distance et perdurent jusqu'à la fin de sa vie. On peut s'étonner de voir un homme d'une conscience aussi probe et aussi sincère, maintenir, pendant toute sa vie, les résultats d'une analyse inexpérimentée et d'un examen de conscience d'enfant.

« Comment un esprit aussi consciencieux, aussi pénétrant, aussi élevé que celui de Taine — se demande M. Giraud — n'a-t-il pas senti que, pour répudier définitivement une croyance, une doctrine qui a soutenu la vie morale

de tant de nobles âmes et de hautes intelligences, il y avait lieu de la soiunettre à un examen plus approfondi que celui d'où, à quinze ans, il était, si promptement, sorti résolument incrédule? « Peu de personnes, a dit profondément Renan, peu de personnes ont le droit de ne pas croire au christianisme. » Ce droit, Taine ne Ta jamais sérieusement acheté ^. »

En matière religieuse, Taine a vécu toute sa vie sur une équivoque. Pour lui, la réconcilialion entre la Science et la Foi devait rester à jamais impossible ; la Science ne peut admettre le mystère, parce qu'elle ne peut admettre qu'il y ait des bornes et des limites à l'intelligence humaine, et la Foi, c'est Taffirmation du mystère insondable et définitif. Or, Taine avait la religion de la Science ; il ne pouvait donc être l'adepte de la Foi.

« Telle était l'origine de son opposition intime au catholicisme, et cela dans les moments mêmes où il en parlait avec le plus d'intelligente sympathie : on se rappelle les pages célèbres qui dans les Origines, terminent les chapitres sur l'Eglise : d'un accent moins âpre, el-

1. Victor Glraud, La personne et Vœuore de Taine diaprés sa correspondance. Revue des Deux Mondes. V février 1908, p. 549.

les. affirment aussi nellement que le premier article publié ici même par Taine, ropposilion radicale, absolue de « la conception scientifique » et de « la conception catholique du monde ». Sur ce point essentiel, il n'a jamais varie, et, à cinquante ans d'intervalle, Tétat d'esprit de sa quinzième année... lui dictait encore les mêmes conclusions ^ »

Que sa volonté d'avoir des obsèques protestantes ait eu une signification doctrinale, nous ne le pensons pas. Sans doute, Taine a toujours eu pour le protestantisme un penchafit secret et une sympathie non dissimulée. Il rapporta de ses voyages en Angleterre la conviction que le protestantisme n'était pas « décidé^ ment hostile à l'esprit des sciences modernes, ni aux tendances du monde moderne * ». Et deux ans avant sa mort, il écrivait à propos des rapports du protestantisme et de la science: <( à mon sens, toutes les probabilités sont pour leur conciliation croissante ». Et une autre fois encore :

« Pour la religion, ce qui me semble incompatible avec la science moderne, ce n'est pas le christianisme mais le catholicisme actuel et

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