Phil. de VArt, II, p
partie de Testhétique où rénumération des règles a succédé à la recherche des lois, et qui lui restitue son caractère de science normative. C'est la dernière partie de la Philosophie de VArU que Taine a intitulée : De VIdéal dans VArL
L'ensemble des règles qu'il y formule se déduisent toutes de ce principe : les œuvres d'art se hiérarchisent en une échelle de valeur croissante selon le degré d'importance et de bienfaisance du caractère exprimé par elles, et selon le degré de convergence des effets qu'elles emploient pour l'exprimer. Plus le caractère exprimé est important, c'est-à-dire plus il correspond à quelque force ou puissance souveraine dans la nature ; plus il est bienfaisant, c'est-à-dire plus il correspond à des forces naturelles qui tendent au développement de l'individu et du groupe en qui on les rencontre ; plus son expression est puissante par l'utilisation et la convergence de tous les éléments capables de l'exprimer, plus l'œuvre d'art qui l'exprime est assurée de rencontrer dans l'appréciation des hommes une sympathie durable et un succès constant.
Considérons ce principe dans son application la plus significative, dans son application « à
l'homme moral et aux arts qui le premient pour objet, c'est-à-dire à la musique dramatique, au roman, au théâtre, à Tépopée et, en général, à la littérature ».
« A la surface de Thomme sont des mœurs, des idées, un genre d'esprit qui durent trois ou quatre ans ; ce sont ceux de la mode et du moment. Un voyageur qui est allé en Amérique ou en Chine ne retrouve plus le même Paris qu'il avait quitté. Il se sent provincial et dépaysé ; la plaisanterie a changé d'allures ; le vocabulaire des clubs et des petits théâtres est différent ; l'ëlégant qui tient le haut du pavé n'a plus la même sorte d'élégance... ; les variations de la toilette mesurent les variations de ce genre d'esprit ; de tous les caractères de l'homme c'est le plus superficiel et le moins stable.
« Au dessous s'étend une couche de caractères un peu plus solides ; elle dure vingt, trente, quarante ans, environ une demi-période historique. Nous venons d'en voir finir une, celle qui eut son centre aux alentours de 1830. Vous en trouverez le personnage régnant dans VAntony d'Alexandre Dumas... En somme, c'est le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première
fois, arrive aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. Ses sentiments et ses idées sont ceux d'une génération entière ; c'est pourquoi il faut laisser passer une génération pour les voir disparaître.
« Nous voici arrivés aux couches du troisième ordre, celles-ci très vastes et très épaisses. Les caractères qui les composent durent une période historique complète, comme le moyen âge, la Renaissance, ou l'époque classique. Une même forme d'esprit règne alors pendant un ou plusieurs siècles, et résiste aux frottements sourds, aux destructions violentes, à tous les coups de sape ou de mine qui, pendant tout l'intervalle l'attaquent incessamment..
« Si fermes et stables que soient ces types, ils finissent. Nous voyons, depuis quatre-vingts ans, le Français engagé dans le régime démocratique, perdre une portion de sa politesse, la plus grande partie de sa galanterie, échauffer, diversifier et altérer son style, entendre d une façon nouvelle tous les grands intérêts de la société et de l'esprit. Un peuple, dans le cours de sa longue vie, traverse plusieurs renouvellements semblables, et pourtant il reste luimême ,non seulement par la continuité des générations qui le composent, mais encore par la
persistance du caractère qui la fonde. En cela consiste la couche primitive ; par dessous les puissantes assises que les périodes historiques emportent, plonge et s'étend une assise bien plus puissante que les périodes historiques n'emportent pas. — Considérez tour à tour les grands peuples depuis leur apparition jusqu'à l'époque présente ; toujours vous trouverez un groupe d'instincts et d'aptitudes sur lesquels les révolutions, les décadences, la civilisation, ont passé sans avoir prise. Ces aptitudes et ces instincts sont dans le sang et se transmettent avec lui... — Il en est ainsi pour chaque peuple ; il suffit de comparer une époque de son histoire à l'époque contemporaine d'une autre histoire, pour retrouver sous des altérations secondaires le fond national toujours intact et persistant.
« Si vous cherchiez plus bas, vous trouveriez encore des fondements plus profonds ; là sont des strates obscures et gigantesques que la linguistique commence à mettre à nu. Par-dessous les caractères des peuples sont les caractère des races...
« Enfin au plus bas étage, se trouvent les caractères propres à toute race supérieure et capable de civilisation spontanée, c'est-à-dire
douée de cette aptitude aux idées générales qui est l'apanage de Thoinme et le conduit à fonder des sociétés, des religions, des philosophies et des arts ; de pareilles dispositions subsistent à travers toutes les différences de race, et les diversités physiologiques qui maîtrisent le reste ne parviennent pas à les entamer.
<( Tel est Tordre dans lequel se superposent les couches de sentiments, d'idées, d'aptitudes et d'instincts qui composent une âme humaine. Vous voyez comment, en descendant des supérieures aux inférieures, on les trouve toujours plus épaisses, et comment leur importance se mesure à leur stabilité ^ »
On peut donc, parmi les caractères et les éléments qui constituent l'âme humaine, établir une échelle de valeur croissante selon le degré de leur importance. Pareillement, on peut y établir une seconde échelle selon le degré de leur bienfaisance :
« Les caractères s'y classent, selon qu'ils sont plus ou moins nuisibles ou salutaires, par la grandeur de la difficulté ou de l'aide qu'ils introduisent dans notre vie, pour la détruire ou la conserver.