CONCLUSION
C'est à Thistoire de la philosophie qu'il appartient de rechercher l'influence que les esprits exercent les uns sur les autres. Si l'heure n'est pas encore venue de préciser dans le détail tous les liens de filiation intellectuelle qui rattachent Taine à ses ascendants et à ses descendants, on peut cependant déjà indiquer dans leurs grandes lignes, les influences que reflète son œuvre et celles qu'elle a exercées. sur les oeuvres contemporaines et postérieures.
La tâche est délicate, çans doute, mais elle est singulièrement facilitée par le caractère en quelque sorte « statique » de cette philosophie. Il n'y a pas eu d'évolution dans la pensée de Taine : telle elle inspirait les conclusions du
La Fontaine, telle elle se retrouve au terme des Origines. Les influences acceptées d'une façon délibérée ou inconsciente sont à la fin ce qu'elles étaient au début.
« Il y a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses Origines, Taine reste identique à lui-même, et la Préface du Tite-Live, la conclusion des Philosophes français, Ylntroduction à la Littérature anglaise, le livre de V Intelligence,, marquent les points de repère d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue ^. »
D'où lui venaient cette assurance tranquille, cette fixité de pensée qui font qu'il se retrouve, après cinquante ans d'expériences et de travaux, dans le même étal d'esprit et de conviction philosophique qu'à sa vingtième année ? Il avait adopté un système dans l'ardeur de son esprit jeune et avide de certitude : cela suffit à immo-
i Gabriel Monod, op. cit , pp. 130-131.
Taine. 22
biliser pour toujours rintelligence de Taine dans les cadres d'une conception philosophique où toutes ses théories et toutes ses doctrines vinrent plus tard se ranger. Cette influence primordiale et indélébile qui s'exerça sur lui est celle de Spinoza.
Taine a raconté lui-même les circonstances qui déterminèrent Torienlation définitive de sa pensée. Il avait quinze ans lorsqu'il abandonnst ses convictions religieuses.
(( La raison — dit-il — apparut en moi comme une lumière ; je commençai à soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà de ce que^ j'avais vu ; je me mis à chercher comme à tâtons, dans les ténèbres. Ce qui tomba d'abord devant cet esprit d examen, ce fut ma conviction religieuse. Un doute en provoquait un autre ; chaque croyance en entraînait une autre dans ^a chute... Les trois années qui suivirent furent douces ; ce furent trois années de recherches et de découvertes. Je ne songeais qu'à agrandir mon inteUigence, à augmenter ma science, à acquérir un sentiment plus vif du beau et du vrai... J'osai, dans mon inexpérience et dans mon audacieuse confiance, essayer une foule de questions qui ne peuvent être traitées quepar des hommes d'un esprit mûr et très instruits.
Mais la vanité de mes efforts et Tinsuffisance de mes découvertes me rappelèrent bientôt au bon sens. Je compris qu'avant de connaître les destinées de rhomme, il fallait connaître Thomme lui-même. Alors naquirent mes premières idées de philosophie. — Elles se développèrent pendant tout le temps que je passai dans la classe de rhétorique... Ce fut alors* que je revins à la vraie philosophie et aux questions importantes que j'avais déjà considérées au début de ma raison. Malgré la chute de mon christianisme, j'avais conservé les croyances naturelles, celle de l'existence de Dieu, celle de l'immortalité de l'âme, celle de la loi du devoh'. J'en vins à examiner sur quels fondements j'appuyais ces croyances : je trouvai des probabilités et aucune certitude ; je trouvai faibles les preuves qu'on en donnait... ; je devins sceptique en science et en morale ; j'allai jusqu'à la dernière limite du doute ; et il me sembla que toutes les bases de la connaissance et de la croyance étaient renversées... ; j'allais toujours plus avant, jusqu'à ce qu'un jour je ne trouvai plus rien debout... Je me trouvais dans le vide et dans le néant, perdu et englouti... ^ »