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La Fontaine et ses Fables, pp

et tout y est sain ; si Ton veut savoir en quoi consiste le vrai sentiment religieux, c*est ici qu'il faut venir ; il n est pas une extase, mais une clairvoyance ; ce qui le fonde, c'est le don de voir les choses en grand et en bien ; c'est la divination délicate qui, à travers le tumulte des événements et les formes palpables des objets, saisit les puissances génératrices et les lois invisibles ; cesi la faculté de comprendre les dieux intérieurs qui vivent dans les choses, et dont les choses ne sont que les dehors. Un pareil sentiment n'oppose point les dieux à la nature, il les laisse en elle... Météores lumineux, forces fatales, volontés bienfaisantes, ils flottent d'un aspect à l'autre, selon les aspects changeants de la nature, et la pensée harmonieuse qui unit leurs divers moments en un seul être, est seule capable de refléter l'harmonieuse diversité de l'univers \ »

Ce qui a longtemps donné le change, à propos de la métaphysique de Taine, c'est le caractère positiviste de sa doctrine. — Il n'est pas contestable, en effet, que toujours et partout,

I. Derniers Essais. — SaintcOdUe et Iphigénie en Tauride, [ip. 60-91.

Taine ait entendu ne se rendre qu*aux données de Texpérience ; nul plus que lui n'a eu ce qu'on pourrait appeler le fanatisme du lait. En psychologie, en histoire, dans sa Critique, dans sa philosophie des Arts, dans ses études sociologiques, il s'en rapporte toujours aux faits. Sa méthode est uniquement expérimentale.

Mais ce que son positivisme a de particulier, cest Textension qu'il y a donnée, au champ de l'expérimentation. — L'expérience Ta conduit à la métaphysique ; c'est dans les faits eux-mêmes qu'il a voulu trouver le dernier pourquoi des choses, et le dernier mot sur la constitution de l'univers, c'est finalement, des sciences expérimentales qu'il l'attend. C'est à elles, en effet, qu'il revient de démontrer un jour que toutes les lois qui constituent les êtres se ramènent à une loi unique, seule existante sous l'apparent chaos des événements et des choses. Taine a donc prétendu allier le positivisme à la métaphysique, réduire l'apparente antinomie qu'il y avait dans la prétention d'établir une métaphysique positiviste.

Cette tentative a-t-elle réussi?

Nous avons vu qu'il s'est essayé à démontrer de deux manières le bien fondé des principes qu'il a posés : par une démonstration logique

du monisme panthéistique, et par une démonstration psychologique de sa conception de Tunivers, tirée de la conformité expérimentale des idées aux choses.

Que vaut son argumentation basée sur la considération des « trois possibilités »?

Remarquons tout d'abord, quant à la première possibilité, que Taine pose mal les termes de son argument de réfutation : ou bien rien n existe, dit-il, ou bien il existe quelque chose ; or, Texistence du néant est contradictoire ; donc il existe, nécessairement quelque chose.

Il est évidemment absurde et contradictoire d'affirmer que le néant existe, que le non-être est ; mais affirmer que rien n'existe n'équivaut pas à affirmer l'existence du néant.

S'il existe nécessairement quelque chose, c'est parce qu'il y a un être nécessaire, de nécessité intrinsèque, qui est à lui-même la raison de son existence. Taine n'a eu égard qu'à la nécessité extrinsèque d'un être, dérivant de l'impossibilité du néant absolu. Cette impossibilité est-elle réelle ? On ne peut en tous cas prétendre l'établir par un jeu de mots.

Reste la sous-disjonction des deux autres ppssibilités : ce quelque chose existant nécessairement est, ou bien un ou des êtres impar-

faits, ou bien un être parfait ayant la plénitude de Têtre. — Or, si l'être existant est imparfait, ou manque d'une partie de Têtre, il n'aura pas de raison d'exister ; cependant tout a sa raison d'être ; donc ce qui existe nécessairement ne peut être qu'un être ayant la plénitude de l'Etre dont la raison est l'impossibilité de toute autre existence.

Il ressort de cette argumentation que lorsque Taine parle de la plénitude de l'être, il entend le mot être dans un sens quantitalil, c'est-à-dire qu'il suppose un quantum d'être existant nécessairement au delà duquel est le néant. Or, nous disons que de lait, Taine a cette conception ; ensuite, que s'il ne l'avait pas, la disjonction posée ne serait pas complète.

En effet, si deux êtres ayant la plénitude de l'Etre sont simultanément impossibles, parc« que leur limitation réciproque empêcherait en chacun d'eux la possession de la plénitude de l'Etre, c'est que l'être nécessaire visé est un certain quantum que deux êtres ne peuvent posséder pleinement, chacun pour le tout. C'est tellement vrai, que, d'après l'hypothèse de Taine, des parties peuvent y être distinguées et qu'un être peut être dit imparfait par le motif qu'il manque d'une partie de l'Etre. Au surplus, il

n*est concevable qu'un être puisse avoir plus ou moins d'être que s'il est considéré quantitativement. S'il s'agissait de l'être au sens métaphysique de l'esse, ce plus ou moins n'aurait pas de sens ; nous le ferons voir plus loin. On ne pourrait concevoir un être qui serait plus ou moins que ses voisins. Comme eux il est, ou il n'est pas : il n'y a pas de milieu ^.

Bien plus, la disjonction posée serait incomplète s'il s'agissait de l'être au sens de 1' uesse » métaphysique ; à ces deux membres de la disjonction : ce qui existe nécessairement est un être imparfait, ou un être parfait, — il faudrait ajouter ce troisième membre : il existe un être parfait et des êtres imparfaits.

Cette dernière hypothèse, Taine n'a pu l'envisager, précisément parce qu'il prenait le mot (( être » dans un sens quantitatif. Il ne pouvait concevoir la possibilité de l'existence d'un être imparfait en dehors et à côté de l'être parfait, parce que le premier, accaparant une partie de l'être, eût fait obstacle chez le second à la plénitude de l'Etre : il n'y aurait plus eu, dès lors, en présence que des êtres imparfaits. De

1. n faut écarter le point de vue de la perfection des êtres. A ce point de vue» il peut y avoir du plus ou du moins, non à celui de 1* c esse » métaphysique.

même que plusieurs êtres parfaits ne peuvent coexister parce qu'ils se limiteraient mutuellement dans leur quantité d'être, de même un être parfait et des êtres imparfaits ne peuvent coexister pour la même raison. On serait donc retombé nécessairement dans une des deux hypothèses de la disjonction posée.

Il n'en irait pas de même si nous prenions le mot (( être » au sens métaphysique de esse ; alors la coexistence d un être parfait et d'êtres imparfaits est concevable. La plénitude de l'Etre dans l'être parfait n'empêche pas l'existence d'êtres imparfaits, parce que la notion d'être relativement à l'un et aux autres n'est pas univoque, mais analogue.

L'être de l'être parfait est l'être absolu ; c'est la plénitude d'Etre intrinsèque et nécessaire, de l'être qui est à lui-même Ja raison de son existence ; au contraire, l'être des êtres imparfaits est l'être dérivé. — Dès lors, puisque l'être de l'être parfait et l'être des êtres imparfaits sont de deux ordres différents, ils ne pourraient se limiter, comme ils ne pourraient se connumérer. Leur coexistence doit donc être conçue comme possible ^

l. Cf. Franzelin, Tractatus de Dco uno secundam naturam, pp. 283-284.

Tiberghiûn dans son Essai théorique et historique sur la gè-

Le sens quantitatif dans lequel Taine a pris le mot « être » Ta empêché, comme nous l'avons dit, d'envisager cette hypothèse.

A reprendre maintenant ce sens quantitatif, quelle est la valeur de son argumentation ?

Elle est nulle, semble-t-il. Et en effet, l'élimination d'un membre d'une disjonction complète ne permet de conclure à la vérité de l'autre membre, que si cette élimination est efficace. Or, l'élimination du premier membre de la disjonction posée par Taine n'est pas efficace. Le principe de la raison suffisante lui permet d'écarter l'hypothèse qu'il existerait seulement des êtres imparlaits ne possédant pas la plénitude de l'être quantitatif. Mais ce principe écarte-t-il l'hypothèse de l'existence de plusieurs êtres imparfaits réalisant ensemble, par leur somme, la perfection ou la plénitude de l'Etre ? Evidemment non. D'autre part, cette dernière hypothèse n'est-elle pas comprise dans l'hypothèse prévue par le second membre alternatif, à savoir celle de l'existence d'wn être parfait? Il importe de s'en assurer parce que,

nération des connaissances humaines, pp. 110-111 et pp. 738-739, reprenant les idées de Krause, conclul aussi à Texislence d'un Etre unique ; mais il pnMend sauvegarder 1 individualité des êtres, en particulier de la raison humaine qui est « l'individualisation de l'infini » et la « personnificalion de l'absolu ».

si elle y était, en effet, comprise, 1 élimination du premier membre de la disjonction se trouverait efficace. Mais alors, répondrons-nous, la vérité du second membre ne consisterait pas dans l'existence d'un être parfait, excluant la possibilité de toute autre existence. Or, c'est ce que Taine prétend établir dans sa conclusion. Dès lors celle-ci n'est pas recevable, puisqu'elle repose sur une élimination inefficace du premier membre de la disjonction.

Et que l'on ne dise pas que, dans l'hypothèse de la réalisation de la plénitude de l'être par une collection d'êtres imparfaits, la laçon dont celle-ci se trouverait réalisée, serait sans cause, sans raison d'être, puisqu'un nombre indéfini de combinaisons est possible au même titre que celle qui se trouverait réalisée : car l'objection vaudrait tout aussi bien contre l'hypothèse de la réalisation de la perfection de l'être par un seul être. Que le quantum de l'être total soit fini, sa réalisation par 4, par exemple, est possible au même titre que sa réalisation par 1. Car la réalisation supposée laite, celle qui s'est opérée par 4, trouve sa raison d'être en ce que chacun des quatre êtres subit une limitation réciproque de la part des trois autres, comme la réalisation opérée par un être trouve sa raison

d*êlre dans l'absence de limitation de la part d'autres êtres. La question de Vorigine d'une réalisation telle ou telle reste ouverte dans les deux cas. Il en est de même si le quantum de l'être total est supposé infini ; une infinité d'êtres pourrait le réaliser tout comme un être unique. Dès lors toute combinaison se trouverait sans cause, à moins qu'on établît l'impossibilité de toutes les réalisations, sauf une, d'où résulterait pour celle-ci la nécessité extrinsèque de son existence. C'est ce que Taine n'a pas établi et dès lors il n'était pas fondé à conclure à la nécessité extrinsèque de l'existence d'un être parfait, dérivant de l'impossibilité de toute autre existence.

Résumons-nous : l'argumentation sur laquelle Taine base son panthéisme n'a de valeur logique que si l'on prend le mot « être » dans un sens quantitatif. Taine montre d'ailleurs clairement qu'il entendait ce mot de cette façon. — Or, même à reprendre cette conception, l'argumentation est dénuée de force probante, car sa conclusion repose sur une double élimination disjonctive qui se trouve être inefficace.

D'ailleurs, ces défauts de logique mis à part, Taine aurait encore dû établir que le mot « être » dloit être pris dans un sens quantitatif, pour

fi'rfiirii" ^,

garder à son argumentation une valeur absolue et pour pouvoir concliu'e ensuite à la vérité du panthéisme.

Cette longue discussion s'imposait, car Fargumentation que nous venons d'analyser est la seule que Taine ait jamais avancée pour démontrer son panthéisme. D'autre part, on ne peut oublier qu'il l'esquissait en 1848, dans l'enthousiasme de ses vingt ans. Il semble donc qu'il soit de mauvaise critique d'y attacher une importance que son auteur ne lui a peut-être lui-même pas attribuée. Maié outre que, dans ce cas, il aurait fallu conclure qu'il y avait là une théorie indémontrée, il y avait à faire voir aussi que cette théorie était indémontrable. On ne prouve pas, en effet, le panthéisme ; nos moyens de preuve, qu'ils soient d'ordre logique ou d'ordre expérimental, seront toujours impuissants à atteindre en lui-même, dans sa nature, un être qui, par définition, échappe à leurs prises : par voie de composition et d'analogie, l'intelligence humaine peut concevoir un être supérieur au monde, éternel et immuable, créateur et source de toute chose. Elle peut prouver son existence, mais la conception qu'elle aura de sa nature sera négative et analogique, tant qu'elle restera cantonnée dans l'ordre na-

lurel. Les panthéistes naturalistes comme Taine, — et c'est là le vice de leur doctrine, — veulent établir Texistence d'un Etre unique et parfait, par des preuves basées sur la connaissance directe et positive de sa nature. Leurs prétentions sont donc contradictoires : le Tout parfait et infini serait objet de connaissance et d'expérience et tout à la fois en dehors des prises de l'intelligence et au delà des limites de l'expérience.

On peut critiquer d'une autre façon, extrinsèquement, l'argumentation de Taine : on peut lui reprocher d'être très peu « positiviste ». Prétendant arriver à la métaphysique par l'expérience, il eût été logique de procéder par voie de preuves expérimentales ; un échafaudage de syllogismes ne s'adapte guère à la structure d'un système positiviste. Dans des notes philosophiques, écrites vers la. fin de sa vie, Taine esquissa une preuve de son panthéisme qui eût été parfaitement conforme à la conception de sa métaphysique : il s'efforce d'établir une simplification expérimentale des lois physiques par la constitution d'une hiérarchie de lois, dont chaque degré se ramènerait au degré précédent ^ La preuve eût été complète, s'il avait

1. Cf. Sur les éléments derniers des choses, pp. 408 à 412. — G. Barzellotti, op. cif.j appendice.

pu démontrer expérimentalement que toutes les lois se ramènent à une loi unique, cause de tous les phénomènes et source de tous les êtres. — Il eût alors vraiment fait œuvre de positiviste.

Il Ta fait d'autre part dans la preuve qu'il s'est efforcé d'établir, du bien fondé de sa conception de la métaphysique. D'après lui, les sciences constituées ou en train de se constituer, nous font voir que les exigences de l'esprit humain se trouvent satisfaites par le résultat des expériences auxquelles nous soumettons la nature. — En fait, les choses que nous connaissons sont conformes à ce que, logiquement, nous exigeons d'elles. Dès lors, il ne serait pas téméraire d'afïîrmer que les choses que nous ne connaissons pas, sont, elles aussi, conformes aux exigences de notre esprit.

Cette conséquence est-elle juste, et ces prémisses sont-elles fondées ?

Il semble qu'il ait fallu perdre de vue les données de l'histoire, pour affirmer cette infaillibilité des exigences de l'esprit humain. L'histoire de la Philosophie n'esl-elle pas, en effet, pour une bonne part, l'histoire de la caducité des systèmes élaborés par l'intelligence humai-

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ne ? Qu'est-ce à dire sinon que cette intelligence, livrée à elle-même, a affirmé successivement les exigences les plus contradictoires, les abandonnant tour à tour et y revenant sans parvenir à trouver la stabilité de la certitude dans la contemplation de la vérité ? A vrai dire, Taine ne prétend attacher quune valeur probable, à la réalité du système dicté par les exigences de Tesprit. Mais la témérité de cette proclamation de rinfaillibilité mitigée de l'intelligence,^ n'est pas beaucoup moindre, eu égard à ces données, de l'histoire de la Philosophie ; et il semble bien plutôt, que celle-ci dût nous amener à une conclusion toute opposée, à une défiance assurément justifiée des exigences purement logiques de l'esprit. En tous cas cette « entreprise de psychologie » que Taine défend, réduirait les sciences à un rôle secondaire, simplement confirmatif, et l'on peut s'étonner de voir un dévot de l'expérience, un prosélyte de l'omnipotence de la science, comme Taine l'a été, donner dans un idéalisme aussi absolu. D'ailleurs il est une conséquence de cette doctrine, qu'il aurait luimême condamnée. L'aboutissant logique de cette thèse, c'est le subjectivisme. Qui pourrait, en effet, en dehors des résultats des recherches expérimentales, indiquer un critérium objectif

de la valeur de nos exigences intellectuelles? Chaque système ne pourrait-il pas prétendre être seul à y satisfaire ? Bien plus, chaque esprit ne pourrait-il pas se réclamer d'exigences, pour lui prétendument irréductibles ? Or, Taine a entendu prendre nettement position, dans le problème critériologique, contre le subjectivisme.

Cette argumentation nouvelle semble donc un hors-d 'couvre dans sa philosophie. Faut-il y attacher une très grande importance ? Les notes dont elle est extraite sont de 1892. Taine les écrivait donc au moment où il touchait presque au terme de son grand travail historique sur les Origines de la France contemporaine. Les moments qu'il accordait aux recherches de philosophie pure étaient rares. M. Barzellotti, qui a publié ces notes en appendice à son ouvrage sur Taine, soupçonne qu elles étaient destinées à paraître dans une nouvelle édition de Vlniel^ ligence ^ Peut-être, en ce cas, n'y aurait-il pas laissé subsister les affirmations téméraires, étonnantes sous sa plume, que nous combattons.

Mais alors que resterait-il de sa métaphysique ? Beaucoup d'affirmations, sans preuve. Elle

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