Gabriel Monod, Les Maîtres de Vhisioire. — Renan, Taine
regard divin de l'enfant, 1 etonnement incrédule qulls ont, ces petits, devant la vie réelle, le mal, rironie. »
Ecrivant ces pages au lendemain de la mort de Taine, M. de Vogué ajoutait :
« Je viens de m'agenouiller devant le lit mor« tuaire d'un saint. Si les mots, sous leurs emplois transitoires, gardent un sens intime et durable, si le plus beau titre qu'aient inventé les hommes se justifie surtout par l'abnégation d'un sens terrestre, par le don de toute une vie aux vérités éternelles et par la pratique du bien — nul n'a mérité ce titre mieux que ce bénédictin égaré dans notre âge, où il semblait un moine en peine de son couvent ^ »
Ce témoignage des familiers de Taine est précieux ; on n'aurait pu, en effet, s'imaginer l'homme d'après l'œuvre. Autant le caractère était modeste, autant la pensée était orgueils
1. E. M. de Vogué, op. cit., pp. 292-294. — Il faut entendre ces témoignages de contemporains et d'amis pour comprendre le partipris qu'inspire ce jugement de M. Aulard : oc Ce travailleur, cet homme d'étude et de cabinet, bénédictin laïque, si vous voulez, n'a du bénédictin que la studiosité ; il est fort habile à se faire valoir, il a un goût très réaliste de la réclame. » A. Aulard, Taine, historien de la Révolution française. Paris, Colin, 1907. Ce jugement de M. Aulard tend à disqualifier le caractère de Taine, et en cela il est immérité. Nous dirons nous-mêmes plus loin que la modestie de caractère chez Taine ne s'accompagnait pas d'une égale . modestie d'intelligence; il y a là une antinomie que nous ferons remarquer.
leuse. Taine avait une superbe intellectuelle, provenant non pas de ce qu'il se complût dans la force de son intelligence, mais de ce que la science ne pouvait, selon lui, connaître de limites, et laisser sans réponse aucun des problèmes sur le monde ou sur l'homme. Il semble qu'il y ait eu, chez lui, une cloison étanche entre la pensée et la vie ; le divorce est absolu entre le caractère et l'intelligence.
Taine n'a pas vécu ses doctrines ; il ne s est jamais demandé à quelles conséquences pratiques elles auraient pu aboutir, apphquées aux actions de la vie quotidienne. Et quand d'autres ont cherché à faire cette application et à changer en maximes pratiques les principes théoriques, il en a ressenti cet étonnement d'un enfant devant la vie réelle et le mal, dont parle M. de Vogué, et il s'est rebiffé. On sent percer ces sentiments dans la lettre qu'il écrivit en 1889 à M. Paul Bourget à propos du Disciple *. Son rêve scientifique avait été projeté dans la vie réelle, et il voyait pour la première fois les conséquences auxquelles ses doctrines devaient mener ceux qui les voulaient vivre. De là cette lutte entre l'intelligence qui défend ses droits,