Vie, T. IV, p. 287 et sq
et le cœur qui impose ses exigences ; de là ce compromis entre ce cœur et cette intelligence pour écarter la réalité et rentrer dans le rêve, avec moins de confiance peut-être et moins de sérénité. Tout le raisonnement que Taine oppose à M. Bourget trahit cette dualité et ce conflit dans sa personnalité. M. Victor Giraud écrivait tout récemment à ce propos, avec beaucoup de finesse : « Jusqu'à quel point, en composant son personnage d'Adrien Sixte, le romancier avait-il songé à Tauteur de Vlntelligence? Ce qui est certain, c'est que plusieurs des traits du caractère fictif s'appliquaient trop bien à l'homme réel et vivant, pour que celui-ci ne se sentît pas directement visé. La philosophie générale de Sixte, n'était-ce pas 1^ sienne 7 Le déterminisme absolu que pratiquait le maître de Greslou, n'était-ce pas, en des formules souvent bien voisines des siennes propres, la doctrine que lui-même avait si fermement embrassée? N'allait-il donc pas, en lisant le roman, se trouver, idéalement, dans une situation morale assez analogue à celle d'Adrien Sixte... ? Et l'inquiétante question de la responsabilité morale encourue par l'écrivain qui pense pour ainsi dire tout haut, sans se soucier des conséquences possibles de ses idées, n'allait-elle pas
se poser devant lui avec une impérieuse acuité ? En un mot, n était-ce pas sa vie et son ceuvre tout entière qu'il allait avoir à juger d'ensemble et presque directement? — La lettre de Taine répond, non pas complètement, mais d'une façon bien suggestive à ces questions. Sous l'objectivité et l*impersonnalité volontaire de la forme, on sent le frémissement de l'âme qui a été atteinte plus profondément qu'elle ne veut le laisser paraître ; on sent l'homme qui s'est reconnu, et qui ne veut pas se reconnaître...^. »
Mais le coup avait porté, et, trois ans plus tard, Taine laissait échapper cet aveu — combien significatif dans la bouche d'un croyant de la science, au déclin de ses jours — : « la vérité scientifique n'est supportable que pour quelques-uns ; il vaudrait mieux qu'on ne pût l'écrire qu'en latin ^. » L'homme reparaissait avec sa sincérité et sa droiture, avec cette nature si délicate et si fine qui s'est toujours volontairement dérobée aux yeux du grand public.
C'est à de pareils indices que les biographes de Taine doivent recourir afin de ne pas réduire
1. Victor Giraud, La personne et Vœuvre de Taine, d'aprèi sa correspondance. Revue des Deux Mondes. V février 1908, p, 552.