Estai sur Tite-Live, p
Cette conception de la sociologie lui semble heureuse :
« Placé sur ce terrain, on a plus de chance de bien voir et plus de plaisir à voir. Chaque nation apparaît comme une grande expérience instituée par la nature. Chaque pays est un creuset où des substances distinctes en des proportions différentes sont jetées dans des conditions particulières. Ces substances sont les tempéraments et les caractères. Ces conditions sont les climats et la situation originelle des classes. Le mélange fermente d'après des lois fixes, insensiblement pendant des siècles, et aboutit ici à des matières stables, là-bas à des composés qui font explosion... On jouit par sympathie de la toute-puissance de la nature et Ton sourit en voyant la chimiste éternelle, par une mince altération des proportions, des conditions ou des substances, imposer des révolutions^ fabriquer des destinées, instituer la grandeur ou la décadence et fixer d'avance à chaque peuple les œuvres qu'il doit faire et les misères qu'il doit porter \ »
Il n'y a pas seulement un plaisir spéculatif à voir fonctionner le mécanisme de nos destinées,
l. Essais de Critique. M. Troplong et M. de Montalemberl, pp. 326-27.
il y a aussi un profil pratique à retirer de la découverte des lois qui déterminent le sort des sociétés humaines. La nature en nous livrant le secret de son action, nous donne le moyen d'agir à notre tour, d'intervenir à titre de cause ou de condition dans la série des événements moraux, de Ips prévoir dans une certaine mesure, et d'en changer le cours. L'expérience de trois siècles nous appi-end, en effet, que les sciences morales « aboutissent comme les sciences physiques à établir des dépendances constantes entre les faits ; que la découverte de ces dépendances dans les sciences physiques a donné aux hommes le moyen de prévoir et de modifier jusqu'à un certain point les événements de la nature ; qu'une découverte analogue dans les. sciences morales doit fournir aux hommes le moyen de prévoir et de modifier jusqu'à un certain degré les événements de l'histoire... Lorsque nous sommes parvenus à connaître la condition suffisante et nécessaire d'un fait, la condition de cette condition, et ainsi de suite, nous avons sous les yeux une chaîne de données dans laquelle il suffit de déplacer un anneau pour déplacer ceux qui arrivent ; en sorte que les derniers, même situés au delà de notre action, s'y
soumettent par contre-coup, dès que l'un des précédents tombe sous nos prises ^ ».
Comme en métaphysique et en cosmologie, Taine pousse ici ses conclusions jusqu'à ces vastes vues d'ensemble où l'horizon s'élargit démesurément. Sa méthode positiviste l'amène à des résultats imprévus : l'étude des faits lui fait découvrir des lois qui non seulement expliquent le passé de l'humanité mais qui éclairent son avenir. La science devient en quelque sorte la conscience de la Nature; l'homme. qui pense, pénètre les secrets du dieu qui subsiste en luimême et participe à son action.
La sociologie de Taine a cette qualité d'être très logique avec les prémisses de son système: sa conception du monde se maintient ici, intacte, à travers toutes les déductions. Le monde social lui apparaît comme une hiérarchie de lois, toute pareille à celle qu'il a établie dans l'étude du monde physique.
Au sommet de cette hiérarchie se trouve la loi des Facteurs Primordiaux. Quelle est la valeur de cette loi ? ,