‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 61 sur 181 · Eesai sur Tite-Live, p · texte numérisé non relu

Eesai sur Tite-Live, p

dû donner naissance à telle ou telle nature d'individus, à telles ou telles formes de talents. Pourquoi Pascal plutôt que La Fontaine ? pourquoi Chaulieu plutôt que Saint-Simon? On ignore donc le point essentiel de la difficulté ; le comment de la création ou de la formation, le mystère échappe ^ »

Sainte-Beuve reproche donc à la théorie de Taine detre incomplète : qu'on connaisse à fond l'état général des esprits et des mœurs d'un peuple à une époque donnée, on ne poiu'ra a priori déterminer la nature des individus et la forme des talents qu'il fera naître, parce qu'il y a ici l'intervention de causes et de forces autres que le milieu, la race et le moment ; ceux-ci sont les facteurs lointains ; il y en a de plus inunédiats et de plus particuliers.

La remarque est très juste : Taine n'a pas tenu compte de tous les éléments qui entrent en ligne de compte pour la résolution du problème: c'est pourquoi la loi qu'il a posée est trouvée si souvent en défaut.

Telle quelle, dans ses termes incomplets, elle est une formule qui classe a posteriori, qui or-

1. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi. Extraits publiés par Gustave Lanson. Paris, Garnier, 1900, pp. 561-56'2.

ganise les données de Thisloire ; elle peut, à ce titre, rendre des services précieux ^

N'a-t-elle aucune réalité? Très loin de là ; mais elle ne désigne que les forces principales et les conditions lointaines ; son défaut consiste à ne pas tenir compte d'autres forces dont l'action vient parfois contrecarrer celle des premières. On constate ici une lacune qui se retrouve dans la plupart des lois historiques : elles n'ont pas égard à la liberté humaine. Nous n 'ignorions pas que l'introduction de cet élément entraîne des conséquences nombreuses qui cadrent mal avec l'économie des systèmes dont ces lois sont le corollaire, et nous aurions à en démontrer le bien fondé, si nous voulions en tirer argument contre eux ; mais ces données dépassent la critique que nous esquissons ici sur les principes de la sociologie de Taine. Si nous y avons fait allusion, c'est que lui-même nous y a amené.

Taine est déterministe ; nous rapporterons plus loin ses principes en cette matière. Or, il afïîrme — nous l'avons vu plus haut — que la connaissance des lois de la nature, et plus particulièrement des lois qui régissent notre acti-

1. Cf. Raoul Blanchard, la Flandre. Etude géographique de )a plaine flamande. Paris, Colin, 1906. On trouve dans cet ouvrage «ne très heureuse application de la méthode de Taine, pp. 7, 36- 37. 411.

vile nous permet de modifier, jusqu'à un certain degré, les événements de Thistoire. Mais rhypothèse déterministe admise, ce pouvoir de modifier les événements est un leurre, il n'a rien de réel. Qu'y a-t-il, en effet, de modifié par notre intervention dans la série des causes?

Les événements futurs de l'histoire ? Mais puisque notre intervention n'est pas libre, ces événer ment n'eussent pu être autres qu'ils auront été. Evidemment, si nous n'intervenons pas, ils ne pourraient pas être tels qu'ils seront par l'effet de notre intervention ; mais là n'est pas la question: il s'agit de savoir si nous pouvons modilier le cours des événements de l'histoire. Or, l'hypothèse déterministe admise, il y aurait contradiction à le soutenir. Assurément le déterminisme n'a pas égard seulement aux causes externes et matérielles ; il y en a d'internes et de psychologiques : les idées peuvent être des facteurs déterminants de nos actes. La science, la connaissance des lois, peuvent déterminer Je sens de notre activité, nous faire intervenir dans la série des causes qui suscitent les événements de l'histoire. Mais puisque l'activité mentale de l'homme qui pense, ou du savant qui recherche les lois, est elle-même déterminée par des causes antérieures, et celles-ci par d'autres, où pour-

rait-on voir la possibilité d'une (( modification » quelconque ? Nous ne modifions pas, par notre intervention, les événements de l'histoire ; nous les déterminons, sans doute, mais lorsque nous intervenons dans la série des causes, nous ne changeons pas la suite des effets. L'hypothèse déterministe exclut la liberté de cette intervention ; dès lors, cette intervention déterminée par des lois que nous subissons, détermine certains effets, sans doute, mais dans Tenchaînement nécessaire, inéluctable, de ceux-ci, il n'y a rien de changé ni de modilié.

Serait-ce le cours ordinaire de l'histoire qui se trouverait modifié par notre intervention? Qu'est-ce que ce cours ordinaire de l'histoire, si ce n'est celui que nous avons constaté aux époques antérieures? Dès lors, si nous aflîrmons notre pouvoir de le modifier dans l'avenir, nous ne faisons que trahir notre ignorance des lois qui nous régissent et que nous subissons.

Nous adressons donc à Taine un reproche d'illogisme. Déterministe, il a cédé, en exposant la valeur de sa loi sociologique, à « l'illusion de la liberté ». C'était par là même en trahir le défaut.

On pourrait dire de la loi des Facteurs Primordiaux, ce que Taine disait des principes

de Spencer « qui sont des applications plus hardies de la loi de Darwin », et à laquelle luimême s*est reporté :

« Il est vrai qu'un pareil procédé philosophique a des inconvénients. A mesure que, par cette construction, on pose un étage sur un étage, 1 édifice devient plus chancelant ; on a échafaudé hypothèse sur hypothèse ; la première était à peu près solide, la dernière ne Test plus du tout ; il y a là trop de matériaux douteux ; la fragilité de chaque assise est accrue de celle de toutes les autres... ; sans doute les choses ont pu se passer ainsi, mais elles ont pu se passer autrement... ; la vérification décisive manque ^ »

Taine Tespérait-il, cette vérification décisive pour les principes de sa sociologie ? On ne pourrait le dire. Mais un esprit systématique comme le sien ne pouvait renoncer à la conception foncière de sa philosophie. « La grande affaire de l'esprit humain, pensait-il, quelque voie qu'il prenne, est partout la connaissance des lois et des causes ; il n'est pas content tant qu'il n'a pas démêlé dans l'amas des événements épars les puissances permanentes et génératrices qui

I. Derniers Essais fie Critique. Herbert Spencer, pp. 200-201.

produisent et renouvellent le pêle-mêle changeant dont il est assailli. Il veut toucher les deux ou trois passions qui mènent Thomme, les quelques facultés maîtresses qui composent la race, les quelques circonstances générales qui façonnent la société et le siècle ^. »

Rien de mieux, en effet ; mais la conjecture ne peut usurper les droits de la vérité.

Page 1