Ibidem, pp. 60 à
plus qu'un mot, et gardons-nous de penser que nous avons « par delà nos mots généraux, des idées générales ». C'est en vertu d'une illusion psychologique que nous distinguons l'idée du mol : nous oublions le mot pour ne plus considérer que le sens du mot. « Cette erreur de conscience est très fréquente et dérive d'une, loi générale. Dans une impression ou groupe d'impressions qui se présente un grand nombre de lois, notre attention finit par se porter tout entière sur la portion intéressante et utile ; nous négligeons l'autre, nous ne la remarquons plus ; nous n'en avons plus conscience ; quoique présente, elle semble absente...
« Quand il s'agit de mots, nous pouvons marquer les divers degrés de cet effacement.
Si une page est manuscrite, nous en comprenons le sens plus difficilement que si elle est imprimée ; notre attention se porte en partie sur la forme extérieure des caractères, au lieu de se porter tout entière sur le sens qu'ils ont ; nous remarquons dans ces signes, non seulement leur emploi, mais encore leurs particularités personnelles. Mais, au bout d'un temps, celles-ci ne nous frappent plus ;... dès lors dans le manuscrit comme dans l'imprimé, il nous
semble que nous ne suivons plus des mots^ mais des idées pures ^, »
L'idée générale n'est donc qu'un mot général^ et nos pensées les plus abstraites ne sont donc, en dernière analyse, que des résidus de sensations.
Nous avons ainsi déterminé tous les éléments de nos connaissances ; mais après avoir recherché le processus de la formation de nos idées^ il nous reste une seconde recherche à faire.
« Dans la nature, les caractères généraux ne sont pas détachés les uns des autres ; quel que soit celui que nous ayons noté, nous ne manquons jamais de le trouver lié à quelque autre. De fait, Tun entraîne l'autre, ou du moins tend à l'entraîner. Tantôt c'est le premier qui entraîne le second, tantôt c'est le second qui entraîne le premier, tantôt c'est chacun d'eux qui entraîne l'autre. Dans tous ces cas, les deux caractères forment un couple, et ce couple s'appelle une loi. Penser une loi, c'est lier ensemble deux idées générales ; en d'autres termes, c'est former un jugement général ; en d'autres termes encore, c'est énoncer mentalement une proposition générale. Nous allons
1 De V Intelligence, Tome 1, pp. 67 à 71. — Vie, Tome lllr p. 235.
chercher comment nous parvenons à lier ce& idées, à former ces jugements, à énoncer mentalement ces propositions ^» »
Il s'agit donc de déterminer la cause de nos associations d'idées. Le problème est d'une importance capitale.
Nous formulons en effet des axiomes, <( qui s'appliquent non seulement à tous les cas observés, mais à tous les cas sans exception possible ; d'où il suit que de leur valeur dépend la portée de la science hiunaine. Mais leur valeur dépend de leur origine ; il est donc essentiel de savoir où elles naissent et comment elles se forment. A ce sujet, deux écoles originales et encore vivantes, font deux réponses opposées ». Ces deux écoles sont celles de Kant et de Stuart Mill. Après avoir exposé ces deux solutions, Taine prend position contre chacune d'elles.
« Voilà deux conceptions grandioses, et les puissants esprits qui les ont formées sont dignes d'admiration et de respect ; mais il faut sonder le fondement sur lequel ils les ont bâties, et, à mon avis, ce fondement n'est pas solide. — Selon Kant, il n'y a pas de con-