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divcrsifK'e à linfini d'un même modèle idéal qui flotte alors dans l'air pour ainsi dire, s'impose à toutes les imaginations, commande toutes les conceptions et détermine toutes les œuvres de l'époque. Cette forme initiale d'esprit est elle-même le produit de la race, du milieu, du moment, c'est-à-dire de la forme d'esprit qui a régné à l'époque précédente, modifiée par les circonstances qui ont concouru à son développement ; et les traits communs qui cai'actérisent ces formes d'esprit successives et subsistent inaltérables sous les changements amenés par les siècles constituent la physionomie originale du groupe humain qui collabore à l'œuvre tantôt obscure, tantôt éclatante de cette civilisation. — xVinsi l'histoire générale comme l'histoire individuelle se ramène à « un problème de psychologie ». Dans les deux cas, l'histoire a pour fonction de rechercher et de définir d'une part l'état moral qui enfante « telle littérature, telle philosophie, telle société, tel art, telle classe d'arts », et d'autre part « quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus propres à produire cet état moral * ». On n'a jamais déterminé avec plus de netteté l'objet et les méthodes de cette science toute moderne à laquelle les Allemands ont donné le nom de Vœlkerp.sychologie^ ou psychologie des races, et dont la plus grande partie de l'œuvre de M. Taine est la brillante illustration.
A cette science toute nouvelle s'ouvre un large champ d'expériences. Et d'abord les littératures. En eflet, parmi les manifestations sensibles des dispositions morales d'un homme ou d'un peuple, il n'en est pas de plus significatives et de plus instructives, parce qu'il n'en est pas qui reflètent d'une façon plus transparente et plus précise les « états d'âme » qu'elles ont pour mission d'exprimer. Et comme ce sont ces sentiments et ces émotions que l'historien psychologue doit chercher à noter et à se figurer, il s'en suit que « c'est principalement par l'étude des littéra-
\. LUI. nngl., I, p. XIJII-XLtV.
turesque l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la connaissance des lois psychologiques d'où dépendent les événements ' : les constitutions, les religions mêmes n'en approchent pas. » Et voilà pourquoi plus du tiers de l'œuvre de M. Taine est composé d'essais de critique ou d'histoire Uttéraire : c'était pour lui un moyen d'étudier la psychologie des individus ou des peuples.
Les œuvres littéraires ne sont pas les seules que l'historien psychologue doive mettre à contribution : les œuvres de l'art proprement dit peuvent et doivent être étudiées au même point de vue. Parfois, comme au moyen âge, ou à l'époque des grandes floraisons artistiques de l'Italie ou des Pays-Bas, si elles ne sont pas l'unique moyen dont se soit servie une nation pour exprimer ses sentiments et traduire l'idéal régnant, elles en sont le plus remarquable et le plus populaire : ce serait donc se priver volontairement de bien des secours que de négliger une semblable étude. De plus, les grands peintres et les grandssculptours, cà cause des nécessités mêmes de leur art, se groupent plus volontiers par écoles que les grands écrivains : il est donc plus facile de les rattacher à des ensembles, de retrouver les conditions de leurs œuvres, de suivre dans la filiation des écoles, l'apparition des procédés, la décadence des traditions, la formation et la déformation progressive de l'idéal primitif. Enfin si, comme c'est le cas pour la Grèce, les œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous sont des restes mutilés d'unartadmirable, quelle joie pour le naturahste des âmes de reconstituer, à l'aide de ces minces débris et des inductions tirées de l'étude des autres parties de la civilisation de l'époque, l'ensemble de cette civilisation, de cet art, et des mœurs qui les ont suscités ! Et ainsi s'expliquent en grande partie les cinq volumes de M. Taine sur la Philosophie de l'art.
Mais si la httérature et l'art sont peut-être, de tous les documents que nous avons pour entrer dans l'intimité des âmes d'une époque, les plus précieux parce que ce sont les productions les plus suggestives, les plus spontanées et les
i. litt. angl., I, p. XLVII, XLVIII.
plus vivantes de la pensée hnmaino, il serait presque puéril de ne pas tenir compte pour constituer l'histoire de ce qui en faisait autrefois l'unique matière, je veux dire les institutions politiques et sociales, les actes diplomatiques, les faits proprement dits. De là aussi on peut tirer, pour déterminer l'état des esprits à telle époque, les traits généraux de la race, et le sens de l'évolution historique d'un peuple, mille renseignements importants. C'est ce que M. Taine a parfaitement compris, et si tel n'a pas été son but unique en composant les Origines de la France conteniporaino^ nul doute que ce n'en ait été le principal '. Ainsi partout se retrouve dans son œuvre celte conception de l'élude psychologique de l'histoire qu'il a lui-même appelée une œuvre de « zoologie morale ».
Nous n'avons pas à suivre maintenant M. Taine dans les applications successives qu'il a faites de sa méthode, dans les expériences psychologiques qu'il a instituées pendant piès de quarante ans, en choisissant de préférence les cas les plus l'iches et les plus singuliers. Nul n'a su mieux que lui faiie sortir d'une simple formule la définition d'un talent, d'une civilisation, d'une race, à tel point que parfois on croit assister à la construction de celle race, de celle civilisation, de ce talent, comme les chimistes, en appliquant une formule, nous font assister aux combinaisons les plus variées. Tite-Live est « l'historien orateur >> ; Swift, « un esprit prosa'ique et positiviste » ; Shakespeare a pour trait dominant « l'imagination passionnée et complète »; Michelet, « la sensibilité passionnée » ; Napoléon est « un Italien du XV" siècle «égaré au X1X^ Notre XVIC siècle en France a pour formule : « la raison oratoire ». Si la Révolution française a été ce qu'elle fût c'est parce qu'elle était la descendante directe de « l'esprit classique ». « Etre respectable et muni de bien-être », la tendance positive et la tendance morale,
1. « Ce volume, comme les procéJeiits n'est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les iiaturalistis de l'esprit, pour les chercheurs de vérité, de textes et de preuves, pour eux seulement, et non pour le public, qui sur la Révolution, a son parti pris, son opinion faite. » {HcvoL, t. 111, p. IV.)
voilà tout l'esprit anglais. Pour voir tout ce que ces définitions renferment de vérités profondes et jusqu'alors peu entrevues, il faut lire tous les ouvrages dont elles sont comme le résidu abstrait. Avant M. Taine, il ne semble pas qu'aucun historien ait compris et expliqué véritablement le rôle et l'œuvre de Napoléon ; et M. Taine n'a fait pourtant que développer la formule abstraite qui définit son caractère : « Italien du XV' siècle ». Dès lors, on comprend l'enthousiasme du philosophe pour ces formules abstraites, « forces vivantes mêlées au\ choses, pai-lout présentes, partout agissantes qui manifestent la diversité de la vie ondoyante et l'uniformité des lois immortelles * ».
On conçoit en même temps que, de ce point de vue, les objections paraissent faibles. Outre qu'elles ne peuvent prévaloir contre des faits (car les définitions auxquelles on arrive en histoire sont des faits), elles proviennent le plus souvent d'une méprise. L'historien, en efTet, « en considérant les caractères nationaux et les situations générales comme les seules grandes forces en histoire », ne supprime pas l'individu, comme on le lui reproche, car ces grandes forces ne sont que la somme des penchants et des aptitudes des individus. De même, cette conception ne transforme pas l'homme en machine, elle ne nie pas la personne indépendante et libre, elle ne décourage pas nos efforts. « L'adversaire oublie ce qu'est l'àme individuelle ; il cesse d'y voir les facultés et les penchants dont elle n'est que l'ensemble. 11 ne remarque pas que ses aptitudes et ses penchants lui appartiennent, que ceux qu'elle prend dans la situation générale ou dans le caractère national lui deviennent personnels au premier chef, que lorsqu'elle agit par eux, c'est d'après elle-même, par sa force propre, spontanément., avec une initiative complète.^ avec une responsabilité entière ^ et que l'artifice d'analyse par lequel on distingue ses principaux moteui's, ses engrenages successifs et les distributions de son mouvement primitif n'empêche pas le tout, qui est ellemême, de tirer de soi son élan et sa direction, c'est-à-dire