‹ La philosophie de Victor Cousin [microform]Chapitre 4 sur 7 · IV. LE NÉO-CARTÉSlANISME ET DESCARTES · texte numérisé non relu

IV. LE NÉO-CARTÉSlANISME ET DESCARTES

L'organisateur de la psychologie, Théodore Jouflfroi mourut en 1842. Il avait suivi les cours de V. Cousin à l'Ecole normale, et il passait pour un éclectique. M. Fresneau, dénonçant l'opposition entre l'éclectisme et le christiatiisme, citait, à côté des travestissements du dogme empruntés par Cousin à l'Allemagne, les attaques plus franches de Jouffroi. M. Pierre Leroux, opposant ses propres théories à l'éclectisme, dont il flétrissait l'attitude équivoque et les complaisances pour l'a idolâtrie chrétienne,» joignait à la réfutation de Cousin la réfutation de Jouffroi.

L'éclectisme se glorifiait d'un tel élève et surveillait d'un œil jaloux ses velléités d'indépendance. « J'ai établi que la « psychologie est le fondement de la philosophie , lisons-nous c( dans la préface de 1833, déjà citée, on ,a cru devoir après « moi y insister encore, et on a bien fait, car on ne peut pas « trop insister sur la vraie méthode, pourvu qu'on n'en fasse pas « à la longue un lieu commun dans lequel on se repose soi- « même et on arrête les autres. »

Les adieux funèbres du maître à son illustre élève sont à l'unisson de ce compliment aigre-doux. Sur cette tombe « où toute consolation manquait, » parce que Jouffroi n'avait produit aucune œuvre, il regrettait que « son élève, l'émule de Reid et de Dugald-Stewart, semblable à l'un par le sens et la gravité, à l'autre par la finesse et par la grâce, » eût oublié « les instincts sublimes et le dogmatisme immortel de l'esprit humain de peur de s'égarer sur les pas mêmes du génie, »

L'auteur de ce trait charmant venait de commencer une série d'articles sur le manuscrit des Pensées de Pascal^ qui nous valut finalement l'édition Faugère. Il y signalait avec indignation les retouches qu'Arnauld et le duc de Roannez s'étaient permises, dans l'intérêt bien ou mal compris de la cause commune en publiant les fragments d'apologie du christianisme dont cet ami leur avait laissé le premier jet, sans rédaction et sans ordre. Ces articles sur Pascal n'étaient pas achevés que V. Cousin,

subissant à son tour l'empire des circonstances*, entreprenait secrètement un travail de correction analogue à celui d'Arnauld, sur une œuvre de Jouffroi complètement rédigée, et dont l'impression était même assez avancée. La démarche pouvait paraître plus compromettante encore que Tacle des pieux jansénistes, mais le motif qui la suggérait n'était pas moins respectable. Il s'agissait d'empêcher de nouveaux éclats entre TUniversité et le clergé, qui commençaient à se raccommoder un peu, Il s'agissait de conserver à la philosophie officielle le prestige de l'unité hiérarchique. Il s'agissait enfin de la gloire de son chef. L'affaire fit grand bruit, il y a vingt-cinq ans; elle est aujourd'hui bien oubliée. Si nous rappelons en quelques mots ces incidents curieux, c'est que nousy voyons une date. Ils marquent assez exactement le jour où l'éclectisme de i830 fit place au spiritualisme qui règne aujourd'hui.

Jouffroi avait laissé quelques manuscrits, que sa veuve vendit à l'éditeur Joubert, pour en faire un volume de Nouveaux Mélanges. Un ami du défunt, M. Damiron, surveillait la publication. L'impression du morceau principal, Sur Vorganisation des Etudes philosophiques, était assez avancée lorsqu'on en communiqua une partie à la Revue des Deux-Mondes, La façon plus ou moins cavalière dont il était parlé de M. Cousin dans ces pages fit sensation au bureau du journal. Il en revint quelque chose à l'intéressé qui, voyant de quoi il était question, s'empressa de faire supprimer l'article, et demanda la suppression du volume lui-même, en menaçant la veuve du disciple infidèle de la perte de sa pension. Rassurée sur ce point par le ministre (c'était alors M. Villemain), liée d'ailleurs par son contrat avec le libraire, madame Jouffroi ne consentit pas à cette mesure radicale, et la philosophie, ne pouvant obtenir un silence absolu, se rabattit sur une expurgation. La philosophie, je veux dire M. Cousin, pair de France, ancien ministre de l'instruction publique et membre de l'Académie, y travailla de ses propres mains. Deux feuilles déjà tirées furent détruites et réimprimées, puis la censure s'abattit sur les épreuves et veilla sur le manuscrit. Malheureusement quelques exemplaires du premier tirage, feuilles 8 et 9, avaient échappé à la destruction, et l'on put constater la nature des changements effectués. Le fait de la manipulation mis hors de doute, il fut aisé de se convaincre, par diverses irrégularités typographiques, que les suppressions sur la composition d'imprimerie s'étendaient aux deux feuilles suivantes et qu'elles étaient assez fortes. En comparant les morceaux qui complètent le volume aux indications de la notice sur les manuscrits laissés par Jouffroi, placée en tête par Damiron,

LE WEO-CARTESIANISME ET DESCARTES.

on acquit la certitude morale qu'à l'exception du travail mutilé, le livre entier ne contenait que du remplissage, et que les morceaux destinés primitivement à le composer avaient été supprimés. Au reste, les changements constatés dans le premier travail obscurcissent la pensée de Jouffroi; mais ils ne l'empêchent pas de paraître. L'auteur y proclamait son divorce avec la religion et sort divorce avec l'éclectisme, le texte imprimé trahit de respectueuses dissidences. C'est un livre gâté, voilà tout. Cousin ne permet pas à son « élève chéri » de mettre en doute la divinité du christianisme, mais oui bien son autorité. Après qu'il a rejeté l'autorité du christianisme, M. Cousin ne lui permet pas de a rejeter ce qu'il avait cru de lui-même, de Dieu et de sa destinée future sur l'autorité de ce fait. » Bien moins encore sera-t-il admis à révéler qu'à l'époque de son séjour à l'Ecole normale, « le maître lui-même ne dissimulait pas son scepticisme sur ces questions. » A « l'inexpérience de M. Cousin, » celui-ci substitue deux ou trois fois la prudence de M. Cousin. Tout le reste est à peu près de la même force.

Lorsque ces particularités vinrent à la connaissance du public^ elles causèrent une véritable émotion. Les journaux de la droite et de la gauche accusèrent sans ménagements l'illustre restaurateur du spiritualisme; et quand, sans chercher des excuses, Damiron s'efforça de prendre sur lui toute la faute, ils ne voulurent pas le croire.

Les feuilles attachées à la politique du V mars disculpaient seules M. Cousin, dans des noies courtes, hautaines, d'un style facile à reconnaître, oii l'éditeur, disciple humble et fidèle, était impitoyablement sacrifié. Le Constitutionnel traitait d^absurde calomnie l'idée que M. Cousin eût eu en vue d'empêcher la publication des critiques dirigées contre son enseignement. « Nous croyons, poursuivait ce journal, que tout ce qu'il y a d'ecclésiastiques sages et éclairés, tomberont d'accord avec nous pour applaudir au conseil de M. Cousin d'ajourner à d'autres temps la publication de l'ouvrage posthume de M. Jouffroi. »

Cette absurde calomnie et ces ecclésiastiques éclairés surexcitèrent la curiosité. Enfin la Revue indépendante allégua une lettre oii M. Cousin écrivait à Damiron : « Me voici comme Arnauld sur Pascal. » Ainsi pressé, le loyal Damiron répondit qu'en effet à cette époque, ces deux noms devaient être souvent dans la bouche et sous la plume de M. Cousin. — La cause était entendue.

La juger sortirait de notre propos et dépasserait notre compétence. L'opinion, d'abord sévère, se calma bientôt, et la philosophie n'y perdit pas un coup d'encensoir. Les ecclésiastiques sages et éclairés invoqués par le Constitutionnel contribuèrent

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