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LE SPIRITUALISME ET L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

Pour éluder les discussions religieuses tout en conservant la suprématie, l'éclectisme s'était forgé une théorie artificielle sur les rapports de la spontanéité et de la réflexion. Il méconnaît dans les religions établies la part de la spéculation philosophique et du travail réfléchi, comme il méconnaît dans les svstèmes métaphysiques la part de la spontanéité, de l'invention et du génie, les condamnant à la stérile répétition de vérités déjà enseignées sous une forme symbolique. L'abus de cette opposition et l'ambiguïté du mot mysticisme défrayent sa polémique religieuse, exclusivement composée de défaites diplomatiques et de fins de non-recevoir.

Ainsi l'éclectisme s'est privé volontairement des moyens de pénétrer le sens et la suite de l'histoire de l'esprit humain. Dans le champ trop restreint qu'il s'y est ménagé, ses formules psychologiques sont encore trop étroites pour contenir la réalité des choses, et le renouvellement perpétuel des quatre systèmes : le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme, durant une succession de périodes que nul principe n'aide à circonscrire, suggère l'idée d'un piétinement, d'une fatigue sans but, invention du scepticisme, dirai-je, ou du désespoir? C'est toujours le fatalisme hégélien, moins le progrès et moins l'idée; la Providence en est absente, et cette manière de concevoir le travail de la pensée dans le temps, jure avec le théisme qui l'a conservée. Gomment entendre la sentence qui condamne l'esprit à se mouvoir incessamment entre quatre systèmes, dont l'un est vrai et les trois autres faux? Cette classification des types elle-même est un formalisme sans valeur. N'est-il pas évident, par exemple, qu'il y a plus de diff'érence réelle entre l'unité de Spinosa et la pluralité des monades substantielles unies par le lien tout idéal de l'harmonie, qu'entre ce système de Leibnitz et telle doctrine sensualiste qui enseigne l'inséparable union de la force et de la matière dans les molécules? S'il fallait entendre Leibnitz comme le fait M. Cousin*, cette dernière analogie irait presque à l'identité, et cependant c'est Leibnitz et Spinosa qui figurent ensemble sous la rubrique de l'Idéalisme*.

On fait un titre à l'éclectisme d'avoir ranimé les études histo-

* Leibnitz établira que Tessence de la matière est la force entrant par elle-même en action {Histoire générale de la Philosophie, p. 461).

* SI l'on s'en tenait aux intitulés des chapitres ou leçons, Leibnitz appartiendrait au scepticisme ou au mysticisme.

nques dans le domaine qui nous occupe. Je croirais plutôt qu'il est lui-même un produit un peu hâtif du mouvement général qui portait le dix-neuvième siècle à Thistoire. Victor Cousin prit à ce réveil une part considérable. Mais Timpulsion qu'il a donnée compense-t-elle les erreurs de la direction imprimée au travail? La réponse à ce doute dépend du genre d'intérêt qu'on accorde à la philosophie. Les élégantes, les savantes monographies dont 1 école universitaire enrichit notre littérature relèvent de la critique littéraire et de Térudilion plutôt que de la science de 1 esprit. Leur nombre même atteste la stagnation de la pensée. On est curieux de savoir ce qu'ont dit sur chaque problème les illustrations et les médiocrités de tous les siècles; les problèmes eux-mêmes sont désertés. En fait d'appréciation, nos historiens se bornent le plus souvent à comparer la théorie qu'ils exposent aux solutions arrêtées de leur propre dogmatisme : c'est ainsi qu ils font ce qu'ils appellent la part du bien et la part du mal. Ils ne s'inspirent pas du mouvement de la philosophie elle-même! L est pourquoi leurs investigations fragmentaires n'ont pas encore produit une histoire générale de la philosophie, qui devrait naturellement chercher son intérêt principal dans le progrès et dans la liaison des matières. L'abrégé publié par Cousin luimême en est au moins à sa huitième édition. Un tel succès témoigne de la faveur persistante du public. Peut-être montre-t-il aussi jusqu'où va Tindifférence pour des matières dont la coutume exige encore quelques notions des lettrés.

L'ordonnance de ce livre est telle que la dictaient les souvenirs de réclectisme : le sensualisme ouvrant inévitablement la marche, et le mysticisme formant l'arrière-garde. Un exemple suffira pour apprécier la valeur et les effets de cette conception systématique. Chacun sait que VEssai sur l' entendement humain, de Locke, est une réfutation de la théorie des idées innées, qui sert de base au cartésianisme, et que l'ouvrage est dirigé d'un bout a l'autre contre le cartésianisme alors régnant. Eh bien ! le droit de préséance accordé une fois pour toutes au sensualisme, conduit Cousin à traiter Locke avant Descaries. Voilà pour le plan. ^

Quant à la sincérité des expositions, l'auteur nous la garantit lui-même . Nos citations de son Kant et de son Descartes n'en donnent peut-être pas une suffisante idée, nous les compléterons par un dernier exemple tiré de Platon. Kant, que M. Cousin a relait en deux volumes, et qu'il combat partout; Descartes, qu'il a édité et adopté; Platon qu'il a traduit, voilà des auteurs, j'ima-

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