‹ La philosophie de Victor Hugo...: philosophie générale, théorie du progrès, applications socialesChapitre 10 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Homme.

Place de l'homme dans le monde créé. — Sa double nature. — La liberté. — Immortalité de l'âme. — Discussion des doctrines matérialistes.

La qualité d'homme ne représente qu'un des termes de l'infinie série des êtres; il y a en effet, nous Tavons vu, identité essentielle entre tous les éléments qui composent la création, tout étant sorti de la substance divine, tout étant âme et pensée à des degrés divers. Ces unités substantielles sont impérissables ; elles ne se distinguent entre elle que par leur plus ou moins grand éloignement de Dieu. Le plus bas degré est occupé par ce que nous appelons matière; au-dessus s'échelonnent les catégories plus élevées de l'existence qui, de la plante à l'animal, de l'animal à l'homme, de l'homme aux intelligences du monde invisible, s'affranchissent progressivement de la matière et de la fatalité de ses lois.

L'homme, cependant, occupe une place à part dans la série : il est l'intermédiaire entre les termes voués à la vie inférieure et ceux auxquels commencent les êtres supérieurs. Il vient d'en bas et il

peut, soit monter de plus en plus haut en s'épurant, soit déchoir et retomber pour quelque temps à la nature inférieure.

Hugo compare l'homme à une frontière ; entre ce qui plane et rampe, il tient le milieu :

« Pour la bête il est gloire, et pour l'ange il est honte. » (i)

De là cette double nature qu'on voit apparaître chez lui ; son âme est encore enchaînée et ne peut se dégager suffisamment des liens de la matière : Hugo compare encore Thomme à un captif (2).

Néanmoins

« L'homme malgré sa haine et malgré sa démence Est le commencement de la lumière immense. » (3)

Car ce qui le sépare des êtres placés en dessous de lui, c'est qu'il est doué de quelque chose de plus qu'une spontanéité instinctive : il possède la raison qui lui permet d'entrevoir le vrai, la conscience qui lui dicte son devoir et lui révèle Dieu, la liberté surtout qui, étant la condition de la responsabilité, du mérite et du démérite, rend seule possible la véritable ascension vers le mieux :

« Par un côté pourtant, l'homme est illimité

Le monstre a le carcan, l'homme a la liberté. >» (4)

C'est en lui que, sur notre globe, le monde n^oral

(i) Contemplations : Ce que dit la Bouche d'Ombre.

(2) Post-Scriptum> de ma vie, p. 178.

(3) Dieu, II-VII.

(4) Ce que dit la Bouche d'Ombre.

l'homme 89

prend son point de départ. « Ce qui est certain, — et quelle espe'rance qu'une telle certitude ! — ce qui est certain, c'est qu'un phe'nomène grandiose, la liberté, commence dans Thomme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c'est dans l'homme seulement que ce phénomène commence à être visible. » (i)

Pour que cette liberté soit entière, pour que le progrès moral soit possible, il faut que l'homme ne connaisse pas les plateaux dans lequels se pèse sa destinée, qu'il ignore

« Ce qu'il était hier, ce qu'il sera demain. » (2)

Alors l'évolution générale du monde vers Dieu change d'aspect. Tandis que jusqu'à l'homme les grandes lois qui régissent la création ne s'écartent guère du mécanisme, à partir de l'homme, le caractère fatal de l'activité des êtres s'atténue ; la finalité immanente des choses devient un objet de cons-

(i) Post-Scriptum de ma vie, p. 262.

Ces réserves de Victor Hug-o au sujet de la liberté possible, conséquemment de la responsabilité de l'animal, s'expliquent dans l'hypothèse, qui semble celle à laquelle il s'est réellement arrêtée, que les formes animales sont l'expression adéquate des âmes parvenues au degré d'être qu'elles représentent à un moment donné dans l'échelle de la création. Tout être, en effet, si bas qu'on le prenne, est doué de sensibilité, d'intelligence et de volonté à l'état plus ou moins rudimentaire, et dès lors il n'est pas absurde de supposer que la spontanéité inhérente aux êtres vivants suit une évolution parallèle à celle des organismes pour arriver, par une progression continue, à se révéler comme liberté chez l'homme.

(2) Dernière Gerbe : Dialogue avec l'Esprit.

cieiice et au règne du mécanisme se superpose, se substitue, de plus en plus, le règne de l'intelligence et de la moralité. A ce moment :

« A la fatalité, loi du monstre captif,

Succède le devoir, fatalité de l'homme.

Ainsi de toutes parts l'épreuve se consomme

Dans le monstre passif, dans l'homme intellig^ent,

La nécessité morne en devoir se changeant ;

Et l'âme remontant à sa beauté première,

Va de l'ombre fatale à la libre lumière.

Or, je te le redis, pour se transfigurer

Et pour se racheter, l'homme doit ignorer...

Douter est sa puissance et sa punition.

Il voit la rose et nie ; il voit l'aurore et doute ;

Où serait le mérite à retrouver sa route.

Si l'homme voyant clair, roi de sa volonté.

Avait la certitude, ayant la liberté?

Non, il faut qu'il hésite en la vaste nature.

Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure. »

Il faut qu'il cherche Dieu partout dans l'infini; il se transfigure à cette recherche :

« Le doute le fait libre et la liberté grand. »

C'est ainsi que l'âme s'empare lentement du ciel :

« Dans le monstre elle expie; en l'homme elle répare. » (i)

Ces beaux vers, justement admirés pour leur précision philosophique, ont pour pendant une pièce publiée dans le recueil la Dernière Gerbe, sous le titre : Dialogue avec VEsprit, moins brillante de forme, mais fort bien composée, qui se termine de la sorte :

(i) Ce que dit la Bouche d'Ombre.

l'homme 91

« Il faut que l'homme soit, Songfeur, bien au delà de notre monde étroit, Dans des g-lobes flottant au fond des étendues, Des races comme nous, sont partout répandues. Pour qu'aucun échelon ne manque à l'infini, Que l'azur divin reste aux ténèbres uni. Que la transition des gouffres soit possible, Il faut que l'homme soit ; car, dans l'inaccessible, Entre l'être d'en bas et les êtres des cieux, Les humanités sont des ponts mystérieux. ^ (i)

L'homme synthétise donc la double influence à laquelle obéit la création ; il est le point critique de la lutte entre l'ombre et la lumière, entre la matière et l'esprit, entre le mal et la tendance au bien. C'est en lui que se décide le passage au monde supérieur où les échelons qui séparent les êtres de Dieu se comptent en marches de clarté et non plus en marches de ténèbres.

« Deux êtres sont en nous : l'un ailé l'autre immonde ;

L'un montant vers Dieu, l'autre, ombre et tache du monde. » (2)

Cette dualité se traduit dans la vie présente par une opposition tragique dont la description est le lieu commun des moralistes. Avec une énergie parfois brutale, Hugo s'est plu à dépeindre nos misères, l'antagonisme existant entre les aspirations de l'homme vers les hauteurs de la science, de l'art, de la vertu, et le rappel impérieux des instincts ou des besoins matériels qui le ramènent dans les basfonds :

« Tous les jours l'homme allant aux astres, ses pareils, Vole avec les esprits au dessus des soleils,

(1) Cf. Post-Scriptum de ma vie, p. 183.

(2) Légende des Siècles: Tout le passé et tout l'avenir.

Luit, resplendit, flamboie, et tous les jours retombe

De plus haut que le ciel dans plus bas que la tombe » (i).

C'est principalement quand il s'agit de soulever le voile de la nature que la matière pèse d'un poids terrible sur l'intelligence humaine et fait obstacle • à ses efforts pour découvrir les lois de sa destinée. Comment répondre à cette question capitale :

« Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre? Ou n'es-tu qu'une chair qu'un souffle épars enivre. Qui fera quelques pas et sera de la nuit? » (2)

Pas plus que quand il s'agit de s'élever jusqu'à la notion de Dieu, la science toute seule n'est en état de résoudre ce problème. Nous devons encore ici recourir aux données de la conscience et nous fier aux lumières de l'intuition.

A l'exemple de Kant et des criticistes contemporains, Hugo revendique les droits de la raison pratique et fonde la métaphysique sur la morale, sur les seules certitudes que nous ayons en ce monde, celles que fournit l'idée du devoir. Au milieu de ' cette obscure complexité des phénomènes l'homme se trouverait perdu s'il n'avait pas la conscience pour éclairer sa route.

Grâce à elle, il peut pressentir sa mission dans l'univers, sa mission actuelle et sa mission future: elle lui montre sa vraie nature et lui prouve l'existence de son âme immortelle.

« Qu'est-ce que l'homme sur la terre a de plus

(1) rouie la lyre, T. i, III-XXXVI.

(2) Vâne, II.

Page 1