L HOMME
que les autres êtres? — demande Victor Hugo. — La faculté' de faire le bien ou le mal. A lui commence cette faculté, et par conséquent, cette notion : le bien et le mal.
Le bien et le mal, quelle ouverture sur l'inconnu ! Révélation de la loi morale. Pouvoir faire le bien ou le mal, qu'est-ce? C'est la liberté. Et qu'est-ce encore? C'est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité ailleurs, ô découverte splendide!
La liberté, c'est l'âme !
Liberté implique résurrection; car résurrection, c'est responsabilité. Pour accomplir sa loi, c'est-àdire pour devenir de liberté responsabilité, il faut absolument qu'après la vie, ce phénomène, qui est l'homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l'âme au corps démontrée.
Ce sont là les ténèbres sacrées. La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe » (i).
Et survivance implique non seulement la continuité substantielle, mais aussi la continuité de la personne, car la loi morale ne saurait s'appliquer rationnellement si l'existence ultérieure de l'être libre n'était reliée par le fil du souvenir à son existence terrestre. D'ailleurs :
« L'homme ne comprend et n'accepte l'immortalité qu'à la condition de se souvenir. » (2)
Tout cela, ajoute Victor Hugo, ce n'est ni de l'observation, ni de l'imagination, c'est de l'intuition. A rencontre des systèmes matérialistes et positivistes
(i) Post-Scriptiini de ma vie, p. 263.
(2) Posf-Scripinfii de ma vie, p. 1S3.
qui repoussent toute méthode en dehors de l'expérience sensible, il justifie « l'induction, le, grand organe de la logique; l'intuition, le grand organe de la conscience. N'admettre que le palpable et le visible, cela se qualifie observation. C'est élimination, et rien autre chose. Et qui sait? élimination du réel. » (i)
C'est dans le même esprit, en s'appuyant sur les exigences de la conscience morale et celles du sentiment, que Victor Hugo complète la démonstration de l'immortalité de l'âme par la critique des théories matérialistes.
Il retient du matérialisme les conclusions finales auxquelles ce système aboutit au sujet de l'existence de l'âme et de son immortalité, et il les combat parce qu'elles sont en contradiction avec nos aspirations les plus catégoriques, parce que, dans la pratique, elles se heurtent absolument aux lois de la vie individuelle ou sociale.
On dit : pas de ciel ni d'enfer; tout meurt.
L'homme flotte un instant, le temps d'être inique, mauvais et que reste-t-il de lui ? du néant :
« Homme, tu n'as à toi que l'heure où tu te meus. »
Tu veux un Dieu afin d'en être, afin d'avoir l'espérance de revivre après la mort. Quel rêve absurde! Tu n'es rien, tu n'es qu'un souffle et tu voudrais appartenir à l'unité suprême du monde! A quoi bon, au surplus, avoir un personnage
(i) Post-Scripium de ma vie, p. 249-250.
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« Dans ce mystérieux et fatal engrenage ?
A quoi bon être un pli dans ces flux et reflux Qui font effort pour être et déjà ne sont plus ? »
Ces groupes de soleils et de planètes dont la série se dévide dans le ciel,
« Tous ces mondes ne sont que tes formes sans nom De l'obscurité vaste et morne des espaces ». (i)
Victor Hugo ne peut un seul instant admettre ces solutions ne'gatives. Il y a là quelque chose qui révolte tous nos instincts :
« La persistance du moi est la soif de l'homme. Sans le moi persistant, toute la création n'est pour lui qu'un immense à quoi bon. Aussi écoutez la foudroyante affirmation qui jaillit de toutes les consciences ». (2)
Et le poète discute avec indignation, avec ironie, mais toujours avec une superbe éloquence les négations matérialistes présentées trop souvent sous le couvert de la science :
« Quand vous venez me dire : un creuset c'est tout l'homme ;...
Tout aboutit au même abîme universel ;
La vertu, c'est du sucre, et le crime est du sel;
Au fond nulle action n'est mauvaise ni bonne,...
... je suis surpris, J'entends des cris en moi. Quoi! c'est votre programme! L'homme est dans un flot sombre une inutile rame!... Quoi! ni devoir, ni droit!...
Certe Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate. Ah! la science est belle et sublime, et je hais Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits...
(i) Religions et Religion : Rien.
(2) William Shakespeare^ Liv. V.
Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment Que son puissant compas fait le tour de l'espace. Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse, C'est la vertu. Quelqu'un est plus g^rand qu'elle et va Où jamais le calcul le plus haut n'arriva.... Quoi la chimie est tout!...
*La statique prouvant, non le droit, mais la force, Le droit n'est pas!,..
... Le scalpel fouille tout fibre à fibre Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre; Donc l'homme libre, ami, n'est pas. »
Eh bien! non, proteste le poète. Je veux croire ce que Platon a cru! Je neveux pas, après avoir souffert, pleure', été probe toute ma vie, aboutir à l'honneur d'être fumier. Je pousse la faiblesse à ce point,
« Que je n'ai nulle joie à penser que je vais Être on ne sait quoi d'obscur qui sent mauvais. >
Je ne puis confondre Caïn avec Abel, je ne puis admettre que la seule réalité soit de boire, manger et jouir. Si c'est là soi-disant le but, la vérité, je repousse cette vérité, je la déclare fausse, et, quant aux conclusions que Ton prétend tirer des idées de Darwin, je veux bien faire monter les bêtes jusqu'à moi, non tomber près d'elles,
« Et leur donner mon âme et non prendre leur fang-e. » (i)
S'il n'y a pas dame, pas d'immortalité, dit encore ^'ictor Hugo en son poème Religions et Religion , le mal et le bien sont des notions vides quand on les applique à des atomes également irresponsables
( I ) Lèffende des Siècles : Les grandes lois.
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puisqu'ils sont également soumis aux seules lois de la mécanique. A quoi bon avoir été Marc-Aurèle plutôt que Néron? Pour le grand Tout cela se vaut :
« Un grain de blé mûr pèse autant que Caton Ubre ; Tout rentre dans l'immense et tranquille équilibre Dés que le pain est mort et l'homme dig-éré. »
Le cycle des transformations de la matière se continue, faisant du dévorant le dévoré,
« Sans même que ce soit revanche ou châtiment... Oh! que rien ne soit plus bon, grand, sacré, divin.... Qu'il ne soit nulle part d'idéal ni de loi ; Que tout soit sans réponse et demande pourquoi ! »
Et lorsqu'on s'est aimé, savoir qu'on ne se verra jamais plus, que c'est fini, que tous les êtres chers que l'on a perdus ne sont plus que néant :
« Quoi le seul lieu qu'on ait besoin d'aimer sur terre Et de sentir vivant, le tombeau serait mort ? En présence des cieux, quoi ! l'espérance a tort ! Le deuil qui tord mon cœur en exprime un mensonge!... Rien! oh! reprends ce Rien, gouffre, et rends-nous
[Satan! » (i)
C'est ainsi que Victor Hugo reprend d'après ses propres inspirations la preuve kantienne de l'existence de l'âme et de l'immortalité de la personne humaine. L'anéantissement de celle-ci serait un démenti brutal donné aux puissances du sentiment et de la moralité qui existent en nous, et ces énergies avortées feraient de notre vie un nonsens absolu.
(l) Religions et Religion, III.
On répondra toutefois que si déplaisantes que puissent nous paraître les conclusions du matérialisme, il faut bien s'incliner devant elles si elles se trouvent scientifiquement démontrées ; mais précisément Hugo conteste à la science expérimentale le droit d'imposer ces négations au mépris des certitudes du sens intime et des besoins de la raison pratique.
N'avons-nous pas noté déjà l'impuissance de la science pure pour atteindre les principes derniers du monde? En outre, la science, malgré tous ses progrès, reste pleine d'incertitudes et de lacunes; elle est en perpétuel travail « et va sans cesse se raturant elle-même ». (i)
En tout cas, il est bien évident que la somme de nos connaissances positives est encore faible et qu'il nous reste à apprendre plus de choses que nous n'en possédons.
D'ailleurs comment l'homme, cet être perdu sur une parcelle de l'univers visible qui n'est rien lui-même au sein de l'espace infini, peut-il avoir la prétention de saisir toute la réalité, de comprendre le comment de phénomènes dont le développement régulier exige des millions d'années?
« Comment peser des phénomènes Dont les deux bouts s'en vont bien loin des mains humai-
[nes? (2) »
La science expérimentale peut-elle seulement avoir