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CHAPITRE IV

Rapports de Dieu et du Monde.

Lutte du bien et du mal. — Pessimisme qu'engendre la con-( templation telle quelle du monde actuel. — Ascension du monde vers Dieu. — Perspective qu'elle ouvre sur l'avenir. — Optimisme final. — Le progrès est la loi suprême des choses.

On rapporte que Victor Hugo dans son agonie prononça ce vers :

« C'e^t ici le combat du jour et de la nuit. »

Cette manifestation ultime de son esprit résume la préoccupation de toute sa vie, la pensée dominante de sa philosophie. 11 y a eu chez lui la vision du côté d'ombre et de mal dans Tunivers, se traduisant par des doctrines pessimistes, et d'autre part l'effort pour échapper à ce pessimisme par sa métaphysique qui lui permet, en rattachant le monde à Dieu, de montrer dans la nature le principe de vie, de progrès et d'amour aboutissant à l'optimisme final.

L'exposition de sa pensée doit donc présenter en contraste ces deux conceptions du monde et indiquer la transition de la première à la seconde. Histori-

quement d'ailleurs, il semble bien que ce soit de. cette façon que s'est réalisée l'évolution philosophique et sociale du poète.

Au début, grâce à sa foi catholique et à l'optimisme ordinaire de la jeunesse, le problème du mal ne parut pas se poser pour lui. Mais dès que ses opinions religieuses vinrent à s'affaiblir et qu'il eut pris contact avec l'expérience, le cpté douloureux des choses ne tarda pas à l'offenser. D'abord c'est le mal politique et social qu'il envisage, sans doute sous l'influence des idées de liberté et de progrès issues de la Révolution de 1789. Ce sont, en Europe, des réactions sanglantes contre la liberté des peuples ; c'est, au sein de chaque peuple, le développement de la misère avec l'introduction dans l'industrie des premières machines, la longue série des souffrances et des iniquités sociales toujours plus vivement ressenties. Le poète s'en effare et il ajoute à sa lyre la corde d'airain, mais il ne pense pas encore au mal en général, et il oppose à la plainte de l'humanité l'hymne heureux de la nature.

Un peu plus tard, approfondissant les causes de la souffrance humaine, il les aperçoit non seulement dans le jeu des institutions politiques et sociales, mais dans le fond même de notre nature ; il les voit aussi faisant partie d'un vaste ensemble de douleurs et d'imperfections s'étendant a l'univers entier, et la conception pessimiste du monde naît en lui. Elle sert fréquemment de thème à d'éloquentes descriptions qui trouvent leur plus complète expression dans quelques passages des poèmes Religions et Religion

et Dieu. Quand Victor Hugo met en scène l'ange qui personnifie le rationalisme, il le montre déployant une aile blanche et une aile noire, et ces couleurs opposées sont le symbole des deux aspects sous lesquels se présente le monde à nos yeux. La vie et la mort, la joie et la douleur, l'ordre et le désordre s'y manifestent en même temps, et il n'est pas jusqu'à la lutte pour l'existence qui n'ait comme contre-partie l'équilibre et une sorte de solidarité des êtres organisés. Ce mélange de bien et de mal est le grand tourment des consciences; pour l'expliquer, l'humanité a parfois imaginé des religions dualistes, telles que le manichéisme, qui partagent l'univers entre deux principes ennemis, égaux en puissance, et, dans toutes les autres religions, elle a cru à l'existence d'êtres méchants, inférieurs au principe du Bien, mais ayant le pouvoir de contrecarrer son œuvre.

«' Ils sont deux combattants. Le combat c'est le monde.

L'un qui mêle à l'azur sa chevelure blonde,

Est l'ang-e. Il est celui qui, dans le g^ouffre obscur,

Apporte la clarté, le lys, le bonheur pur....

L'autre surgit à l'heure où pleurent à genoux

Les mères et les sœurs. »

A cause de celui-ci, la peste, le poison, le feu, l'avalanche,

« Le vent qui brise l'arbre, étalent sous le ciel La vaste impunité du forfait éternel....

Ainsi luttent, hélas! ces deux égaux puissants; L'un, roi de l'esprit, l'autre empoisonneur des sens; Les choses à leur souffle expirent ou végètent... Ils sont l'effrayant duel de la création. » (1)

(i; Dieu, ii-m.

Hugo a donc décrit tour à tour le côté sombre et le côté lumineux des choses, mais ce n'est pas en restant dans le même ordre d'idées qu'il a pu passer du pessimisme à l'optimisme, car les conclusions que nous tirons du spectacle de la nature dépendent du point de vue auquel nous nous plaçons.

Si nous nous en tenons uniquement au monde tel qu'il apparaît, abstraction faite de toute croyance dépassant les limites de l'expérience sensible, le pessimisme s'impose, car quoique la nature nous fasse éprouver selon notre état d'esprit ou selon Tobjet de notre recherche, des impressions contraires, la balance n'est pas égale entre les causes de tristesse et les causes de joie, et le côté lumineux est loin de l'emporter sur le côté d'ombre.

En effet, si l'on se place au point de vue de l'ordre en général, de la vie en général, la nature provoque en nous une impression de sérénité. Elle est l'image de l'harmonie, de la régularité procédant de l'immuable action des grandes lois physiques, et par comparaison avec ce haut aspect des choses, notre esprit se trouve porté sans effort au delà des mesquines agitations de la vie individuelle ou sociale (i).

De même, la permanence de la vie universelle, ce renouveau qui sans cesse rajeunit la nature et, à chaque printemps, exalte en nous l'énergie vitale, quelle source de douces sensations, de jouissances esthétiques !

(i) Exemple : Discours lors de la rentrée à Jersey (1860) A. et P., pendant l'exil, T. I.

< L'été fourmille et luit dans les métempsychoses, Juin sourit, couronné du prodig-e des roses, L'univers resplendit, ivre et comme écumant D'un vertig-e de vie et de rayonnement. » (i)

Par contre, faisons-nous intervenir les questions de sensibilité et de morale, des hauteurs de l'ensemble impersonnel ramenons-nous notre attention sur les existences particulières, la nature nous inspire des e'motions inverses. Nous nous apercevons alors combien les êtres individuels, combien l'homme lui-même, tiennent peu de place dans le cycle éternel des mouvements et des forces. Ces forces agissent et réagissent en vertu de leurs lois propres, purement physiques, et ignorent les êtres vivants qu'elles servent ou qu'elles broient avec la même indifférence.

Puis, en face de cette impassibilité de la nature, se révèle la misère de ce qui vit : quand on entre dans le détail, l'existence des êtres animés se réduit à une défense pitoyable contre les causes de destruction avec la certitude finale de la défaite. A la permanence de la Vie abstraite s'oppose l'instabilité de la vie concrète ; sans trêve la matière se transforme, et ses combinaisons innombrables, qu'elles soient inorganiques ou vivantes, inertes ou sensibles et intelligentes, disparaissent sans retour dans l'océan commun. Victor Hugo peut à bon droit faire dire au ver, symbole de la mort :

« Tout périt. C'est pour moi, dernière créature. Que travaille l'eftort de toute la nature. » (2)

(1) L'Ane, X.

(2) Légende des Siècles : L'épopée du i^er.

Aussi, pour tout homme, en dehors de l'espoir dans le progrès ultra-terrestre, la contemplation philosophique du monde ne peut-elle engendrer que le pessimisme, ou la résignation fataliste de l'être qui subit son écrasement par les forces aveugles de l'univers.

Bien que selon Victor Hugo l'existence de la fatalité' dans le monde ne soit pas primordiale, bien qu'elle ne soit pas d'ordre exclusivement mécaniste, le mécanisme lui-même étant, en ce qu'il a de contraire aux fins morales de l'être, un effet de la chute originelle, cette interprétation ne modifie en aucune manière les conclusions à tirer du spectacle des choses, et si l'on s'en tient aux apparences pures et simples, le côté désolant du monde est le seul qui s'impose à notre esprit. Le poète peut faire ressortir avec insistance cet aspect dominant de la création, et à ce propos Guyau remarque que « sous le rapport de l'ombre et de la lumière, Hugo a une vue originale : c'est que, dans notre monde, ce qui l'emporte sur le reste, ce qui semble faire le fond, c'est l'ombre, la nuit, tandis que la lumière, le jour, semblent des accidents passagers, bornés à un petit nombre de lieux et de moments. » ( i )

La nuit représente le mal, l'ignorance, la matière, tout ce qui voile Dieu et éloigne de lui ; Hugo appelle l'ombre « l'immense ombre athée » (2). Il croit que le bien a l'unité, mais que le mal a l'ubiquité. Pour

(i) L'Art au point de vue sociologique, p. 197.

(2) Contemplations : A celle qui est restée en France.

l'instant, le mal enveloppe encore le monde où nous vivons, et, s'adressant à Thomme, le poète s'écrie :

« £nfin te rends-tu compte un peu du vaste rêve Où ton destin commence, où ton destin s^achcve, Qu'on nomme l'univers et qui flotte infini?

En vois-tu le côté fatal, blessé, puni ? »

Vois-tu, ajoute-t-il, la destruction à côté de la création ?

« Les êtres sont épars dans l'indicible horreur, L'ombre en étouffe plus que le jour n'en anime. > (i)

Dans le poème Dieu ces tableaux funèbres sont largement traités :

^ Tout souffre ! grand, petit, le hardi le prudent, Tout rencontre un chasseur, une griffe, une dent ! Une sorte d'horreur implacable enveloppe L'aigle et le colibri, le tigre et l'antilope... Partout les bois ont peur; partout la bête tremble D'un frisson de colère ou d'épouvante; il semble A celui qui ne voit l'être que d'un côté Qu'une haine inouïe emplit l'immensité > (2).

Il aurait fallu reproduire en entier, pour sa valeur poétique, ce passage où Victor Hugo décrit le vaste carnage auquel se livrent entre eux les êtres animés, et au dessus de tous, les hommes, mais nous devons abréger nos citations.

La lutte qui caractérise l'activité de la matière organique à tous ses degrés a pour cause primordiale la nécessité de vivre, et, prise dans un sens tout à fait général, la faim :

(i) Religions et Religion t II.

(2) Dieu, II-VII.

« Le moindre grain de sable est un globe qui roule Traînant comme la terre une lugubre foule Qui s'abhorre, et s'acharne, et s'exècre, et sans fin Se dévore; la haine est au fond de la faim... Toute gueule est un gouifre, et qui mange assassine L'animal a sa griflfe et l'arbre a sa racine. » (i)

C'est la traduction en beaux vers de ces lignes des Travailleurs de la mer :

« Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante ou mangée.... L'homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante. » (2)

La lutte et la souffrance sont donc le lot commun des êtres vivants. L'homme les subit également ; il ne tient à ce sujet dans la nature aucune place privilégiée. Sa supériorité intellectuelle n'est qu'une cause de souffrance de plus, car il connaît ses maux et les prévoit :

« Hélas ! l'autre côté 4© savoir, c'est souffrir. » (3)

L'homme, lui aussi, est un atome perdu dans l'univers instable où tout finit et recommence sous d'autres formes san^ but apparent :

« Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile ; Nous sommes les flocons de la neige éternelle Dans l'éternelle obscurité » (4).

Tout nous échappe et tout passe en nous ou autour de nous :

(1) Dieu, II-I.

(2) 2" partie, IV-2.

(3) Dieu, II-II.

4) Contemplations : Horror.

« L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde, Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde Le monde écroulement. » (i)

A la souffrance physique qu'il partage avec le reste des êtres s'ajoute pour lui la souffrance morale résultant du sentiment de son impuissance, de sa fragilité, de tout ce qui le blesse dans ses affections et dans ses désirs. Aussi la nature et l'humanité ne sont-elles pas' mieux partagées Tune que l'autre, et revenant sur l'opposition qu'il avait précédemment établie, Victor Hugo écrit:

« Les deux tragiques voix, Nature, Humanité,

Se font écho, chacune en son extrémité;

La tristesse de l'un sur l'autre se replie ;

La pâle angoisse humaine a la mélancolie

Du plaintif univers pour explication ;

Et les gémissements de la création

Sont pleins de la misère insondable de l'homme. » (2)

Quant à la lutte pour l'existence qui s'impose à l'homme comme à tout être organisé, elle est aussi une cause de crimes, et là se trouve la plus grande ombre de l'univers. Il est superflu d'énumérer les conséquences de cette concurrence vitale qui continue à faire si souvent de l'homme un loup pour l'homme : la satire de Victor Hugo s'est exercée avec trop de force et d'éloquente abondance sur ce qui se rattache à cet ordre de faits pour qu'il soit utile de rappeler ici des citations qui sont dans toutes les mémoires.

(i) Contemplations, VI-IX.

(2) Dieu, II-II.

Le mal physique et le mal moral se rémiissent donc pour tourmenter l'humanité et ajoutent leur impression pessimiste au découragement qu'inspire l'absolue fatalité des lois de la nature ; de là ce doute que Victor Hugo a d'abord éprouvé sans contrepoids lorsqu'il subit la crise qui lui enleva sa foi religieuse, et dont il a continué ensuite à se faire l'interprète à l'appui de ses doctrines dérivant de l'hypothèse de la chute. Rien de plus élevé et de plus poignant que le chapitre consacré dans le poème Dieu à l'exposition du doute philosophique :

« Quel sens peut donc avoir Ce monde aveug-le et sourd, cet édifice noir, Cette création ténébreuse et cloîtrée Sans fenêtre, sans toit, sans porte et sans entrée, Sans issue, ô terreur!...

Quel est cet univers et quel en est l'aïeul ? Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul. Qui peut dire où l'on vogue et qui sait où Ton erre?... Naître! mourir! On entre, entrez. Sortez, on sort. » (i)

Bien des fois Victor Hugo a chanté l'effroi que provoque le spectacle des forces obscures de la matière réagissant sans relâche et sans but connu : « Quelle terreur pour la pensée, le recommencement perpétuel... toute cette peine pour rien! » (2)

Cependant en face de ce mal, fondamental, puisque dans l'univers visible il n'y a de définitif que la destruction, on doit constater la présence antagoniste de tendances opposées aux causes de souf-

(1) Dieu, II-H.

(2) Les Travailleurs de la vier.

france et de mal. Il se fait parfois dans cette léthargie, dit Hugo :

« Comme une déchirure au vent de Tinfîni. »

Des blancheurs passent, on voit la vie, on assiste à l'action incessante de toutes les forces, la création est toujours en travail :

« La matière est pensée, et Tidée action »

et l'univers apparaît successivement :

« Convulsion, puis ordre; obscurité, puis jour. »

Le poète se demande :

e Oh ! pourquoi ces chaos, si tout vient d'un g-énie ? Oh ! si c'est le néant, pourquoi cette harmonie ? />

Il résume en ces termes l'alternative où flotte sa pensée :

« Que la création soit inutile et vide

Cela ne se peut pas, où serait la raison?

Mais d'un autre côté, dans le vaste horizon.

Tout souffre et tout répond aux questions : je pleure !

L'esprit comme la chair, le siècle comme l'heuie,

Le colosse et l'atome infinitésimaL

O nuit! pourquoi le vide ? Oui, mais pourquoi le mal? » (i)

Voilà le problème que Victor Hugo agita avec tant d'anxiété et auquel il s'efforça de répondre par ses théories sur Dieu, sur le monde et sur les rapports de Dieu et du monde, car le pessimisme ou l'agnosticisme sont des doctrines déprimantes ; il

(I) Dieîi, II-II.

ne pouvait convenir à l'esprit énergique du poètephilosophe de vivre sans un principe supérieur fournissant à son activité une base positive et permettant à l'idéal de s'affirmer en pleine connaissance de la réalité de sa fin. Il fallait chercher la cause et l'explication du mal universel afin de se rendre compte de sa véritable place dans le monde et de voir si, nialgré les apparences, le dernier mot ne devait pas appartenir à l'espérance.

Or, d'après Victor Hugo le mal répandu partout tient à l'imperfection radicale de ce monde déchu ; il appartient à la condition d'existence actuelle des êtres séparés de Dieu par la faute originelle. C'est pourquoi l'ombre, le mal, ne sont pas des phénomènes superficiels; c'est pourquoi nous devons reconnaître le caractère profond, tenace, du mal sous toutes ses manifestations, caractère qui, dans les bornes de la réalité présente, exclut l'espoir d'un triomphe complet du bien et par conséquent du bonheur.

Mais la réalité présente est-elle tout le possible? offre-t-elle une image définitive de ce qu'il faut attendre de la réalité future? Ne convient-il pas de dégager les manifestations du bien dans le monde, d'en analyser les causes et de montrer que c'est vers l'harmonie et la joie que l'univers se trouve finalement entraîné?

Dès que sous la dure écorce mécanique et fatale du monde nous avons su voir Dieu, à la lueur de ce principe de vie tout s'éclaire. A côté du caractère effrayant des choses apparaît leur caractère consolant;

si rimmensité terrifie, elle rassure aussi quand on songe qu'elle est l'expression de la puissance divine faite d'amour; la douleur est le moyen de rachat du monde, la faiblesse humaine permet l'exercice de la liberté et l'ascension volontaire vers le bien; la mort elle-même peut être le passage à une catégorie supérieure d'existence.

En effet, si notre monde est, par la faute originelle, le séjour du mal, il n'est pas voué perpétuellement à cette situation misérable ; il renferme une cause permanente et active de rachat qui tend à le constituer en état de perfection indéfiniment progressive et à le réintégrer dans sa splendeur première.

La cause motrice de cette évolution n'est autre que l'attrait qu'exerce sur toute la création la vision plus ou moins claire de Dieu et l'influence incessante de cette source d'amour qui se répand dans l'univers entier. Dieu est lumière et amour; comme un aimant, il attire les êtres, du bas en haut de l'échelle. Tout ce qui existe doit normalement tendre vers lui au travers des luttes et des difficultés qu'entraînent les imperfections de l'organisation matérielle. Passé les bas degrés de l'être. Dieu est peut-être déjà confusément deviné par l'animal, susceptible de quelque intelligence et surtout capable d'affection; chez l'homme, être raisonnable, il agit à la fois sur le cœur et sur l'intellect, il est compris en même temps que senti et c'est à l'homme que commence la vraie ascension vers l'idéal.

Tout ce progrès est inévitable, car d'une part

Dieu ne cesse jamais d'aimer, n'élimine rien de son être, ne cesse jamais d'éclairer les âmes de ses rayons ; d'autre part les êtres ne cessent jamais de se sentir attirés vers Dieu comme vers le centre en qui se condensent toute beauté et toute perfection : mieux ils le connaissent, plus ils montent vers la vie et vers la joie. Et Victor Hugo conclut à l'optimisme, à l'évolution du monde vers le beau, le vrai et le bien par l'effet d'une immanente finalité.

A ce mouvement doit participer tout l'univers, non seulement l'homme et les êtres supérieurs à l'homme, mais encore les animaux et le monde inorganique même, tout étant âme et pensée à des degrés divers. Sous quelque forme qu'il se manifeste, rocher, plante, animal, tout être peut remonter l'échelle et aspirer à la vie complète.

La rédemption viendra donc réparer les effets de la chute et ramener vers Dieu les êtres que l'effort et la souffrance auront épurés; ce mouvement ascensionnel n'aura d'ailleurs jamais de terme puisqu'il a l'absolu pour but, et, semblable à une asymptote, la perfection croissante du monde créé pourra indéfiniment se rapprocher de la perfection divine sans arriver à se confondre avec elle. C'est ainsi que la théorie de la chute s'achève, chez Hugo, par celle de la rédemption ; sous l'influence toujours agissante de l'idéal divin lequel, selon l'expression d'Aristote, meut l'univers par l'attrait du désirable, le monde parviendra à recouvrer de lui-même la perfection primitive gratuitement donnée par Dieu et à réaliser en quelque sorte sa propre création.

La liberté sera l'agent essentiel de cette montée des êtres vers le bien. Dans la Fin de Satan Victor Hugo la montre fille du bien et du mal, de la révolte et de l'amour, et c'est elle qui ramène à Dieu l'archange que la faute a fait déchoir. Renouvier signale avec justice la haute portée philosophique de ce mythe : « 11 s'agit, dit-il, d'une pensée philosophique aussi profonde que jamais grand philosophe. ait pu concevoir. Le symbole de la plume de Satan illuminée et devenue personne angélique sous l'action du rayonnement divin, signifie la participation commune de la liberté au principe du bien et au principe du mal, le trait d'union du créateur et de la créature révoltée et le moyen de retour de cette dernière (i) ».

La liberté, qui vient de Dieu, est faite délivrance par le monde tombé et lorsque Dieu répond enfin au cri de détresse de Satan, symbole de la création déchue, le poète lui prête ces paroles :

« Un ange est entre nous ; ee qu'elle a fait te compte. L'homme enchaîné par toi par elle est délivré. O Satan, tu peux dire à présent : je vivrai! .. Viens ; l'ange Liberté ; c'est ta fille et la mienne . Cette paternité sublime nous unit.

L'archange ressuscite et le démon finit. »

Le progrès est en dernière analyse la loi qui préside, d'après Victor Hugo, à la destinée des êtres. Tous ses écrits sont imprégnés de cette foi dans Tavénement futur du mieux, dont nous avons

(t) Viclor Hugo le Philosophe ^ p. 7^..

indiqué les origines me'taphysiques ; elle constitue l'inspiration directrice de ses opinions politiques et sociales. Il nous reste à appuyer et à développer par des citations la doctrine que nous venons d'exposer. Ainsi que nous l'avons établi précédemment, pour Victor Hugo tout être quel qu'il soit,

« Est un esprit traînant la forme qu'il s'est faite. »

Bête, arbre, rocher, comme l'homme lui-même :

« Tous sont l'âme qui vit, qui vécut, qui doit vivre, Qui tombe et s'emprisonne ou monte et se délivre... Tout être est responsable ; il croît, décroît, vit, pense. Condamné par lui-même ou par lui-même absous. »

En dessous est l'infini où se perd la chute possible, le naufrage de l'âme dans le mal; au dessus la joie.

Si les êtres sont ce qu'ils se sont faits, si actuellement, à cause de la chute, ils subissent une condition misérable, ils ne sont à aucun moment voués à un enfer éternel. Tout être peut, par l'effort volontaire, sortir de l'épreuve et revenir au bonheur; toute terre doit devenir éden, tout ciel paradis :

« Rien n'est fait pour rester dans l'obscurité sourde.

L'âme en exil devient à chaque instant moins lourde

Et s'approche du ciel qui vous réclame tous.

D'heure en heure, pour ceux qui se sont faits plus doux,

La peine s'attendrit ; l'ombre en bonheur se change ;

La bête est commuée en homme, l'homme en ang-e ;

Par l'expiation, échelle d'équité,

Dont un bout est nuit froide et l'autre bout clarté,

Sans cesse, sous l'azur que la lumière noie,

L'univers Châtiment monte à l'univers Joie. » (i)

(I) Dieu, II-VIL

En un mot :

4c La loi sous ses deux noms une dans les deux sphères, Vivants, c'est le progiès, morts, c'est l'ascension. » (i)

Et tous les êtres sont appele's à ce développement indéfini, à cette participation sans cesse croissante à la vie suprême- : sinon la nature inférieure serait vouée sans compensation au mal et à la douleur. Ce serait une tache ineffaçable dans l'univers, une injustice éternelle dont Dieu ne peut être accusé. Non, à tout être quel .qu'il soit est ouverte la vie supérieure de l'intelligence et de l'amour. Victor Hugo a écrit à ce sujet de beaux vers pleins à la fois de poésie et de raison qui sont à lire en entier, mais que nous ne pouvons ici que résumer.

Les bêtes peuvent-elles, se demande le poète, être exclues de l'ascension à un sort meilleur? Estce que le problème du mal et de la douleur devient limpide parce que au lieu de voir un squelette humain au gibet, c'est la dépouille des animaux qui figure à l'étal de l'équarrisseur? Est-ce l'ordre que la bête appartienne à la mort et que, sauf l'homme, les êtres souffrent pour souffrir?

Mais alors tout deviendrait terrible; les monstres crieraient contre Dieu à l'injustice ;

« S'il en était ainsi créer serait un crime ;

Une exécration sortirait de l'abîme ....

Quoi ! ployés à jamais sous un arrêt hideux

Tant d'êtres si nombreux qu'Adam n'est rien près d'eux !

(I) Dieu, II- VII.

Quoi ! cette créature innocente a vécu,

Souffert, saig-né, traîné la terreur, bu la haine

Et traversé d'un bout à l'autre la géhenne...

Et quand lasse, elle tombe, agonisante enfin,

Et pose sur la nuit sa tête exténuée.

Dieu ne lui doit rien ! Vide, effacement, nuée,

Silence ; et le néant oreiller de l'enfer !

O loi dont frémirait même un livre de fer. » ( i )

D'ailleurs y a-t-il une ligne de démarcation nette entre Fhomme et l'animal? Il n'y a pas loin du sauvage à la brute :

« L'ange commence à l'homme et l'homme au chimpanzé. »

La série des êtres est continue et monte sans interruption jusqu'à Dieu et devant Dieu tout est égal à tout. L'insecte pour lui, vaut le globe,

« Et sa tendresse égale un ver au séraphin. » (2)

En réalité:

« De toute ascension Dieu marque le solstice. »

Et Victor Hugo conclut :

« Non tous les êtres sont, et furent et seront. Q'il ait sa cendre au cœur, qu'il ait sa flamme au front. Tout être est immortel comme essence, et retrouve Ce qui lui reste dû par la loi qui l'éprouve.... Tous les êtres sont Dieu ; tous les flots sont la mer. Non ! non ! l'écrasement n'est point la loi du ver. Non ! non ! toute souffrance est un sillon. Prière Et pleurs défont toujours quelque chose en arrière

(1) Dieu, II-VII.

(2) La Fin de Satan.

8o la' philosophie de VICTOR HUGO

Et font, ô cieux sereins ! quelque chose en avant. Tout être se rachète et tout être se vend.

Bien et mal. La loi vient de derrière la vie Et derrière la mort continue...

Tout vit. Création couvre métempsycose. » (i)

Bien que chaque être soit l'artisan de son propre sort, qu'il puisse monter ou déchoir suivant les actes qu'il commet conformément à sa nature actuelle, dans l'ensemble et à la suite des temps, le bonheur final est nécessaire; les oscillations de la balance entre le bien et le mal deviendront de plus en plus longues au profit du bien qui l'emportera définitivement. En effet, Dieu a une action de présence continuelle, sans éclipses. Il aime, il ne cesse d'attirer les êtres, de les baigner dans ses rayons, et celui qui fait le mal souffre en s'éloignant de lui.

Devant la création sublime on peut nier Dieu, écrit le poète,

« Mais l'inconvénient C'est que l'esprit décroît et noircit en niant. » (2)

Nous le verrons encore plus loin^ Victor Hugo a traduit dans La Fin de Satan, cette souffrance de l'être séparé de Dieu et l'action invincible de la finalité immanente, de l'aspiration interne qui, persistant sous l'apparence brutale des choses, doivent assurer en dernier ressort l'harmonieux équilibre de la création et la ramener tout entière vers son idéal.

(i) Dieu, II-VII.

^2; Dieu, II-VIII.

RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE 8l

L'ascension, évidemment, sera longue et pénible, et souvent le mal aura des périodes de succès, mais le bien l'emportera, tout sera joie et amour :

« Dieu de son regard fixe attirant les ténèbres, Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres

Où le mal le pria Monter rénormité bég-ayant des louang-es, Fera rentrer, parmi les univers archang-es,

L'univers paria!...

Tout sera dit. Le mal expirera ; les larmes Tariront; plus de deuils, plus d'alarmes;

L'affreux gouffre inclément Cessera d'être sourd et bégaiera : qu'entends-jc ? Les douleurs finiront dans toute l'ombre; un ange

Criera : Commencement! » (i)

Dès lors on peut dire avec vérité qu'il n'y a de réel que ce qui sera d'une manière définitive : le mal qui déchire l'univers paria dont nous sommes les sujets, est passager : il n'est pas. L'ombre n'aura qu'un temps : elle n'est pas. Ce qui est, c'est ce qui doit être essentiellement, ce qui doit assurer pour toujours le retour de la Création à sa primitive beauté.

Que Ion sache donc ceci, dit le poète : « La nuit n'est pas. » Tout est aurore, azur :

< Le noir c'est non; et non c'est rien. Tout est certain.,. Comme il n'est qu'une aurore, il n'est qu'un soleil, Dieu... L'âme est l'œil. Il est l'astre. Elle ne voit que lui... Homme, enfant, cieux et mers, espaces, tout est plein D'un resplendissement d'éternité tranquille... Ombres, vous n'êtes point. Pour être il faut qu'on voie. Ténèbres, il n'est pas devant les firmaments De ténèbres; il n'est que des aveuglements. » (2)

(i) Contemplations : la Bouche d'Ombre.

(2) Dieu, II-VIII.

Pourquoi ? parce que c'est la loi que tout évolue et soit d'abord germe avant de s'épanouir. Mais tout •rayonnera :

« De même que déjà le germe, c'est le fruit,

Que déjà dans le g^land, monde que l'herbe igfnore,

Avec toute sa famille éclatante d'aurore,

Avec son noir branchag-e où la lune bleuit.

Solide et frissonnant, le grand chêne frémit,

Plein de cris, de chansons, d'hymnes et de querelles ;

Et que dans l'œuf profond déjà tremblent les ailes.

Devoir être, c'est être...

Le réel c'est la roue et non le tour de roue. »

Le bien a pour chrysalide le mal, et, puisque la larve doit être un jour papillon,

« La chenille n'est pas, l'enfer n'existe point, A la vie à venir le sort présent se joint, L'être qui n'est vivant que complet se déploie Composé d'aucune ombre et de toute la joie, Ne gardant du passé que l'extase, et rempli D'un souvenir céleste et d'un divin oubli. » (i)

Cette doctrine de la rédemption de notre monde par l'effort et de l'ascension des êtres vers Dieu, le grand aimant, se trouve condensée dans quelques vers du poème Dieu d'une précision pTiîlosophique égale à leur beauté littéraire.

Rien n'existe que Dieu, et les âmes

« Les moi mystérieux, atomes sans limites.

Qui vont vers le grand moi, leur centre et leur aimant; Points touchant au zénith par le rayonnement. Ainsi qu'un vêtement subissant la matière.

Traversant tour à tour dans l'étendue entière

(I) Dieu, II-VIIL

La formule de chair propre à chaque milieu, Ici la sève, ici le sang^, ici le feu ; Blocs, aibres, g-riflfes, dents, fronts pensants, auréoles. Retournant aux cercueils comme à des alvéoles ; Mourant pour s'épurer, tombant pour s'élever, Sans fin, ne se perdant que pour se retrouver, Chaîne d'êtres qu'en haut l'échelle d'or réclame, Vers l'éternel foyer volant de flamme en flamme. Juste éclos du pervers, bon sorti du méchant. Montant, montant, montant sans cesse et le cherchant. Et l'approchant toujours, mais sans jamais l'atteindre. Lui, l'être qu'on ne peut toucher, ternir, éteindre, Le voyant, le vivant, sans mort, sans nuit, sans mal, L'idée énorme au fond de l'immense idéal. » (i)

L'exposé que nous venons de faire montre combien l'on se trompait en considérant les développements abondants de Victor Hugo sur le mal et le bien, l'ombre et la lumière, la souffrance et le bonheur, comme des lieux communs superbes ; il a tâché au contraire de remonter à la racine du bien et du mal non seulement dans l'homme, mais dans l'univers entier. De là vient que ses descriptions pessimistes ont un caractère si profond et si poignant ; de là vient également que son optimisme est si ardent et se manifeste sous les apparences d'une anticipation de l'avenir, d'une vision prophétique des temps futurs sur terre et hors de la terre.

Renouvier, avec d'autres commentateurs, a cru découvrir une contradiction chez Victor Hugo dans l'antithèse que représentent d'un côté ses descriptions pessimistes du monde, d'un autre ses conclusions optimistes. Nous avons pu nous rendre compte que cette contradiction n'existe pas, et que

{i)Dieu, II- VIII.

si le poète a su traduire avec toute la puissance d'expression que peut atteindre notre langue l'aspect obscur et mauvais des choses dans le monde actuel, il en a cherché l'explication philosophique de façon à présenter le mal comme un stade contingent de l'évolution des êtres. Par suite, l'accord que l'on sent persister sous le conflit des forces qui composent le monde semble constituer la tendance intime des êtres et des choses. La synergie apparaît dans les grandes harmonies de la nature; elle gouverne de plus en plus, comme solidarité ou fraternité, les rapports des hommes entre eux en attendant qu'elle gouverne les rapports de l'humanité avec le reste de la création.

Mais il ne faut pas qu'elle reste seulement générale, car il importe peu aux êtres individuels, voués à la destruction, qu'ils soient les collaborateurs involontaires et sacrifiés d'une loi d'harmonie naturelle ; il faut que l'accord s'achève, pour apporter une solution entière au problème du mal, par l'extension aux êtres individuels de cette puissance d'ascension indéfinie vers le mieux attribuée à l'univers dans son ensemble. Il faut, en un mot, que la loi du développement des choses s'achève sous forme de conscience et de liberté, qu'il y ait unité entre le monde matériel et le monde moral, ou plutôt que le premier finisse pour ne devenir que la traduction du second. La foi dans l'avenir doit éclairer le présent. Ce n'est qu'à cette condition d'opposer ce qui sera à ce qui est que la Nature nous apaise après nous avoir meurtris, et grâce à

ces transcendantes espérances, Hugo peut faire au bien sa part dans le cours des choses.

A la lumière de notre foi, l'impassibilité de la nature cessera de nous effrayer et nous ne nous attacherons plus qu'à surprendre l'activité féconde avec laquelle elle travaille au triomphe futur du bien. La pièce des Châtiments: Force des choses, contient un beau développement de cette idée. A voir la Nature si froide et indifférente, on s'étonne et le poète lui dit :

« Tu mets le même ôiel sur le juste et Tinjuste, Occupée à la mouche, à la pierre, à Tarbuste, • Aux mouvements confus du vil monde animal, Tu parais ignorer le bien comme le mal....

O figure terrible, on te croirait aveugle. »

Erreur, ô Nature ! Tandis que Tobscurite s'étend de toutes parts, les principes cachés, les éléments, les gaz, les fluides,

« Sont autant d'ouvriers dans l'ombre travaillant;...

Tout travaille, l'aimant, le bitume, le fer.

Le charbon ; pour changer en éden notre enfer.

Les forces à ta voix sortent du fond des gouffres...

Par degrés, lentement, on voit sous ton haleine

La liberté sortir de l'herbe de la plaine,

Des pierres du chemin^ des branches des forêts,

Rayonner, convertir la science en décrets.

Du vieil univers mort briser la carapace » (i)

En pourrait-il être autrement dans le système cosmogonique dont nous venons de tracer les grandes lignes d'après Victor Hugo? La nature et

(I) Châtiments, VII-XIIL

l'humanité ont même idéal, obéissent à la même finalité, sont entraînées d'un même mouvement, et le chiffre caché qui résout l'énigme sombre du monde est le même pour toute la création; c'est celui qui condense ce que nous pouvons savoir de Dieu :

« L'énigme universelle est proposée à l'âme, L'âme cherche ; la terre et l'eau, l'air et la flamme

Font le mal, triste vision !

Le vent, la mer, la nuit sont pris en forfaiture ; Hélas ! que comprend-on ? Peu de la créature

Et rien de la création...

La nuit autour du sphinx roule tumultueuse.

Si l'on pouvait lever sa patte monstrueuse... Sous la paume sinistre et sous la griffe obscure,

On trouverait ce mot : Amour. » (i)

(i) Ugende des Siècles, T. III-XXXIV.

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