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CHAPITRE IX

La Pitié suprême.

Rapports de l'homme avec ses semblables. — La Justice. — Bonté universelle et Pitié suprêtne.

Dans ses rapports avec ses semblables, Thomme doit d'abord s'inspirer de la justice; la justice est le premier élément qui puisse servir à régler les rapports des hommes entre eux :

« Homme, ne te crois pas plongé dans l'inconnu ; Tu connais tout, sachant que tu dois être juste. » (i)

et encore :

« Sans cesse l'inconnu passe devant nos yeux. Mais Ombre, qu'est-il donc de stable sous les cieux? La Justice, dit l'Ombre, aucun vent ne l'emporte. » (2)

Mais cet élément, s'il est nécessaire, s'il assure par lui-même le respect des droits réciproques, est insuffisant pour amener une complète harmonie entre les hommes; il faut y joindre cet élément actif, chaud, vivifiant qui s'appelle l'amour, et

finalement Hugo identifie la fraternité et la justice.

(i) Le Pape.

(2) Le Pape.

Il complète les préceptes préce'dents en montrant qu'il s'attache à la notion de justice autre chose que le strict respect des droits, et il ajoute :

« Le juste qui n'a pas d'amour sort du précepte. > |i)

Qu'appelez-vous justice, demande-t-il ailleurs? C'est s'entr'aider, vêtir le pauvre, nourrir l'affamé, en un mot être des frères les uns pour les autres (2).

Dans le poème Dieu il répète :

« Qui n'est que juste est peu. > (3)

la justice humaine n'étant qu'un rayon réfracté de la bonté divine.

Aussi résumait-il par ces mots la ligne de conduite dont il faut s'inspirer en matière sociale et politique :

< Et la fraternité c'est la grande justice. » (4)

Guyau remarque qu'humanité, selon Hugo, c'est identité et que le poète revient plus d'une fois sur cette identité profonde des hommes qui, pour lui comme pour Schopenhauer, est l'origine métaphysique de la pitié et de la fraternité (5).

Combien de fois en effet n'a-t-on pas rappelé ce passage de la préface des Contemplations :

« Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la

(1) Le Pape.

(2) Les quatre Vents de l'Esprit I-XVII.

(3) Dieu, II-VIII.

(4) Année Terrible, Mai VI.

(5) Art au point de vue sociologique, p. 237.

mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une... Helas! quand je parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas? Ah!

insensé', qui crois que je ne suis pas toi. »

Toutefois, il y a autre chose que cette identité' d'origine, commune du reste à l'homme et à toute la nature : il convient de faire intervenir aussi l'unité de devoir et l'unité de destinée. Tous les hommes ont le même idéal. Ne pas aimer, ne pas tout aimer d'une bonté sans exception, d'une bonté qui comprenne le méchant lui même, ce serait se replier sur soi, se séparer de Dieu qui est tout amour, et s'éloigner du but qui est l'unité de la création :

« J^'unité, c'est le but de la route clarté. -> (i)

La doctrine de la bonté universelle a donné naissance à cette autre doctrine que Victor Hugo a appelée la Pitié suprême. Elle est fondée sur cette vue supérieure, renouvelée de Platon, que l'ignorance est la cause du mal, que nul n'est méchant de sa pleine volonté et que le méchant est le premier puni de son crime.

Nous savons en effet en quoi consiste la sanction des actes moraux et dans quel sens chacun est l'artisan de sa destinée future. Toute mauvaise action est un poids qui entraîne l'être coupable vers l'ombre et vers la douleur; plus il y a de nuit morale en lui, plus il déchoit loin de Dieu dans

(i) Dieu, II-VIII.

réchelle des êtres, de sorte que la véritable victime du criminel c'est lui-même. Les méchants, écrit Victor Hugo.

« M'ont dit : nous sommes ceux qui font le mal ; et comme C'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons. » (i)

Et le poète conclut :

« Il n'est qu'un malheureux : c'est le méchant, Seigneur. j>

Philosophiquement parlant, il est bien certain que celui qui manifeste, en commettant le mal, l'infériorité de sa nature morale, est le jouet d'une erreur, d'une aberration, car il serait inconvenable qu'il se lît du tort à lui- même en pleine connaisaance de cause, et de plus, il serait de toute impossibilité que quelqu'un voyant clairement Dieu accomplît le mal :

« Non, tout homme qui voit la lumière l'adore. » (2)

En présence des actes mauvais, le sage doit chercher à comprendre, puis avoir compassion et tâcher de faire rentrer les égarés dans la grande voie du progrès. Si la nuit obscurcit leur conscience, à quoi cela est-il dû si ce n'est à l'imperfection radicale de la nature humaine, nature en proie à la matière et à la suggestion des instincts égoïstes dans un monde dont toute une partie représente le mal et dérobe la divinité à nos regards? C'est pourquoi le rêveur, comprenant cette complicité des choses, ce

(1) Contemplations, V-XXVI.

(2) Pitié suprême, XV.

concours des éléments matériels dans la formation du mal tant physique que moral, ne pourra que plaindre les méchants. De même que Dieu songe au méchant pour l'aimer un peu plus, de même le penseur, tout en haïssant le mal, doit pleurer sur ceux de ses semblables qui le commettent et sur qui, en réalité, il vient retomber.

« Le penseur, attentif à toute la nature, Comparant l'élément et le destin, confond Dans le même regard surhumain et profond Les souffles, les hasards, le colosse, la mouche, Le monstre qui s'éveille et l'astre qui se couche. Le trajet d'un brouillard aux cieux, et le chemin Qu'un nuage d'erreurs fait dans l'esprit humain.... Dans ces comparaisons immenses tout s'explique. »

Victor Hugo admet ainsi une sorte de déterminisme universel et une influence constante du désordre physique sur le désordre moral. Ces idées trouvent leur justification dans l'exposé du chapitre III montrant la commune origine des causes de mal dans le monde; elles se fortifieront encore plus loin de la démonstration que nous ferons, d'après le poète-philosophe, de la solidarité du monde moral et du monde matériel.

Si l'on va au fond des choses :

« L'ignorance et la nuit sont les deux sœurs lugubres. >

L'une fait les cœurs malsains, les cerveaux bas, déchaîne la guerre; l'autre a le chaos des nuages épais, la tourmente, l'ouragan. Elles font toutes deux de la mort (i).

(l) P H ié suprême y VI.

Les êtres organisés, y compris l'homme, sont leurs victimes, et toute faute mérite la pitié :

« Dès que s'examinant soi-même, on se résout

A chercher le côté pardonnable de tout,

Dès qu'on a rejeté Tamertume chagrine,

Le réel se dévoile, on sent dans sa poitrine

Un cœur nouveau qui s'ouvre et qui s'épanouit > (i)

Hugo n'hésite pas à s'écrier :

« Oh ! soyons bons surtout pour les cruels. » (2)

Car il distingue entre les causes du mal contre lesquelles il préconise la lutte sans merci, et l'artisan du mal qui est la proie des fatalités naturelles ou du milieu social :

< Tout le mal ici-bas est fait par Tombre lâche« Haïssons, poursuivons, sans trêve, sans relâche. Les ténèbres, mais non, frères, les ténébreux. Frappés par eux, broyés par eux, pleurons sur eux... Et je dis à la Nuit : répondez accusée. » (3)

De là cette bienveillance attendrie qui a prédominé avec une intensité croissante dans l'esprit de Victor Hugo et qui a fait de lui, en matière politique et sociale un des apôtres les plus fervents de la tolérance et du pardon. Dès les Contemplations, il formulait cette règle de conduite :

« Une loi sort des choses d'ici-bas, Et des hommes ;

(i) Pitié suprême, VIII.

(2) Pitié suprême, XIV.

(3) Pitié suprême, XV.

Cette loi sainte, il faut s*y conformer, Et la voici, toute âme y peut atteindre ; Ne rien haïr, mon enfant, tout aimer ^

Ou tout plaindre. > (i)

Renouvier a critiqué ces idées de Victor Hugo, du moins dans ce qu'il y trouve d'excessif. S'il admet la thèse platonicienne du malheur du méchant et de la commisération religieuse qu'on doit lui accorder, il y voit une contradiction quand cette suprême pitié devient Yindulgence universelle « liée à la doctrine du progrès nécessaire, du fatal conditionnement du bien par le mal et de la réelle irresponsabilité des individus. » (2)

Notamment, il pense que la pitié suprême, poussée dans ses applications jusqu'à l'indulgence universelle, ne permet pas logiquement l'indignation et là satire contre les fauteurs du mal.

Nous examinerons plus loin les objections de Renouvier à la théorie du progrès de Victor Hugo et nous montrerons que le poète ne fait en aucune façon du progrès un phénomène empreint de fatalisme.

Cependant, il faut reconnaître qu'à la doctrine de la pitié suprême se rattachent diverses questions délicates et importantes que Victor Hugo a tranchées d'une façon sommaire et généralement avec le cœur plutôt qu'avec la raison. Les problèmes philosophiques de la liberté et de la responsabilité morales y sont engagés, ainsi que le problème pratique du

{i) A ma Jille.

(2) Victor Hugo le Philosophe, p. 166.

droit pénal. Sans entrer dans le détail de cette discussion, qu'il nous suffise d'observer que la thèse platonicienne du malheur du méchant, qui découle du système de Victor Hugo comme de tout système admettant une sanction inévitable des actes mauvais, suppose les criminels atteints d'une cécité morale plus ou moins complète, et, par suite, doit incliner naturellement le penseur à l'indulgence vis-à-vis d'eux. C'est le sentiment d'oii procède l'exclamation de Jésus-Christ priant pour ses bourreaux : « Mon Père pardonnez leur, car ils ne savent ce qu'ils font! »

Mais l'excuse que peut comporter, au point de vue transcendantal l'erreur des criminels entraine-telle, au point de vue pratique, la croyance à leur irresponsabilité complète? Empèche-t-elle de combattre en eux des causes de mal, de les flétrir, de demander la réparation du crime? Met-elle obstacle à ce besoin d'équité qui est en somme un besoin d'équilibre? Victor Hugo ne le pense pas, et il n'abandonne nullement les droits de la justice :

« II faut, dans l'univers fatal et pourtant libre, Aux âmes l'équité comme aux cieux Téquilibre ; J'ai besoin de sentir de la justice au fond Du gouffre où l'ombre avec la clarté se confond ; J'ai besoin du méchant mal à l'aise, et du crime Retombant sur le monstre et non sur la victime. » (l)

La théorie de la pitié suprême ne semble pas à Victor Hugo incompatible avec les notions de

(i) Légende des Siècles, (Écrit en exil).

liberté et de responsabilité. Les méchants, dit-il, auraient tort d'accuser Dieu :

« Grand Dieu, nul homme au monde N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant, De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant; Car le méchant, Seig-neur, ne t'est pas nécessaire. (i)

Néanmoins le méchant mérite la pitié, car s'il fait le mal, même en connaissance de sa liberté pratique, la tendance au mal n'en est pas moins le fiait de la matière. Celle-ci constitue un poids que traîne chaque homme et qui ne lui permet pas de gravir directement le chemin de la perfection. Il faut toujours réagir contre le corps et ses penchants pour faire le bien, et alors que la nature inférieure nous retient en vertu de la simple pesanteur, l'idéal doit être conquis par la culture de l'intelligence, du sentiment, de la volonté, par la violence faite à l'inertie de la matière.

Donc lorsque Victor Hugo accuse l'élément (2), il n'est pas juste de prétendre, avec Renouvier, que « si la faute est à l'élément, c'est à lui aussi que devra se reporter le mérite, en bonne logique », puisque le mérite est toujours le fruit d'un effort, d'une victoire sur l'élément, tandis que la faute est toujours due originairement à la tyrannie de l'élément, encore que la volonté s'y abandonne, et par son consentement, crée sa responsabilité et cause sa propre déchéance. Telle est, nous semble-t-il,

(#1 ) Contemplations, I - V I .

(2) Année Terrible, juin XVI.

rinterprétation que l'on doit donner de la pensée de Victor Hugo et c'est en ce sens que le poète écrira :

<' Peu de fautes vraiment sont de ceux qui les font. . .

Oui, même quand j'ai fait le mal, quand je trébuche,

Et tombe, l'ombre étant la cause de l'embûche,

La nuit faisant l'erreur, l'hiver faisant le froid,

Être absous, pardonné, plaint, aimé, c'est mon droit. > (i)

(I) Art d'être Grand Père, XVIII-4.

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