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CHAPITRE XI

La notion de progrès d'après Victor Hugo.

Le progrès humain est un épisode de l'évolution d'ensemble de la création vers l'idéal. — Conditions nécessaires du prog-rés : Dieu comme idéal. — L'immortalité personnelle. — Le progrès humain est l'évolution devenue consciente et spontanée.

Nous pouvons maintenant essayer de présenter sépare'ment Tune des doctrines capitales de Victor Hugo, celle qui domine son œuvre et en forme l'unité : nous voulons parler de la croyance au progrès, c'est-à-dire à l'évolution du monde, spécialement de l'humanité, dans le sens d'un développement de plus en plus grand de la vie, de l'intelligence et de la moralité.

Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, il a e'té tout à fait de son temps, car, au cours du XIX" siècle, les notions d'évolution et de progrès n'ont cessé de s'étendre, au point de dominer à peu près toutes les manifestations de la pensée moderne.

Les théories de Lamarck et de Darwin les ont rendues familières dans l'ordre biologique, mais c'est au point de vue moral et social surtout que l'idée d'évolution progressive a pris de l'importance ; la foi dans le progrès sert, en matière politique, d'idéal aux partis démocratiques qui ont l'ambition de la substituer à toute autre et d'en faire le seul mobile désintéressé de notre activité.

Cela est naturel : en présence du monde imparfait où prédominent les causes de souffrance, où, pour chaque être vivant c'est toujours la mort qui a le dernier mot, les hommes sont invinciblement portés à imaginer qu'il y a dans l'univers quelque grand principe, Volonté ou Loi, qui les autorise à prévoir, par delà le sombre présent, la revanche de l'avenir. Pour beaucoup, ce principe est aujourd'hui représenté par la foi dans l'amélioration continue du sort de l'humanité, et la croyance au progrès est la conclusion des systèmes matérialistes euxmêmes. Elle est comme la religion des temps nouveaux.

Or Hugo a pensé qu'elle n'offre un sens satisfaisant que si elle s'appuie sur ces deux points : l'absolu comme but, — la permanence individuelle des êtres comme condition, — qui seuls, peuvent assurer une direction et une valeur toujours positives à l'évolu-

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tion du monde, et justifier la solution optimiste du problème du mal.

En ce qui concerne le progrès social par exemple, il est clair en effet que, quel que fût l'état d'avancement de la civilisation, si l'homme n'avait comme perspective d'avenir inéluctable que la destruction totale de sa personnalité, le progrès avorterait pour chacun en particulier et ne conserverait plus qu'une signification presque illusoire. Le progrès ne peut devenir le grand principe générateur d'espérance et d'énergie dont on cherche maintenant à s'inspirer, que si le progrès collectif s'achève en progrès individuels, les individus seuls ayant une existence réelle. Le progrès implique donc la survivance des êtres et Hugo ne le conçoit point pour l'homme sans l'immortalité personnelle.

Pour lui, le progrès de l'humanité n'est qu'un des cas — le plus haut qu'il nous soit donné de connaître — de la loi d'évolution qui, à la fois embrasse l'ensemble des êtres et s'applique à chacun d'eux individuellement. Les deux noms de cette évolution sont : le progrès, l'ascension, celle-ci étant le progrès continué après la mort. La loi d'évolution ainsi entendue dépasse l'expérience; c'est une anticipation métaphysique, mais qui est nécessaire pour compléter la notion de progrès et écarter le pessimisme que nous impose le spectacle de la réalité sensible. Suivant un mot déjà cité : « pour bien voir l'homme, il faut regarder la nature; pour bien voir la nature et l'homme, il faut contempler l'infini ».

L'étude du progrès réduite à une description empirique d'états d'équilibre successifs fourniraitelle à l'homme un but supérieur d'action, l'idéal dont il a besoin? Non, il lui manquerait la conclusion philosophique que doit avoir toute science pour être féconde, car la vraie fonction du savoir est de nous ouvrir des perspectives de plus en plus hautes sur le monde et notre propre destinée, de façon à nous permettre de régler rationnellement notre conduite. C'est en vue de ce résultat que Victor Hugo s'est tourné directement vers les questions primordiales de cause, de nature et de fin de l'évolution progressive pour y trouver l'inspiration de ses actes comme homme et comme citoyen.

L'étude du progrès social est, pour ce motif, entremêlée chez lui de considérations sur le progrès général du monde, ce qui imprime un caractère religieux bien marqué à la plupart de ses opinions politiques.

D'après sa cosmogonie, Hugo explique le progrès dans l'univers à l'aide des données suivantes : d'une part, un idéal. Dieu, l'être absolu, source de lumière et d'amour, qui attire tous les êtres créés chacun conformément à sa nature actuelle ; — d'autre part ces êtres qui, mus vers l'idéal par l'attrait du désirable, sont susceptibles d'un développement personnel indéfini qui les en rapprochera sans cesse, mais sans qu'ils arrivent à se confondre avec lui. En les supposant déchus d'un état de perfection primitif auquel ils s'efforcent de remonter, Hugo donne plus de relief à sa pensée.

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