CHAPITRE XII
Théorie du progrès humain.
Tableau général de l'évolution dans la Nature et dans Thumanité. — Le progrès social; son double but : libération de rhomme vis-à-vis des choses, solidarité des hommes entre eux et avec Tunivers. — Harmonie finale. — Difficultés et irrégularités du progrès. — Nécessité de l'effort. — Le progrés social n'est pas synonyme de bonheur individuel.
Nous avons établi que pour Hugo la tendance évolutive du monde vers Dieu « son centre et son aimant, » est fondamentale et se fait sentir même dans la nature que Ton appelle brute. Le progrès est comme la respiration du monde, et son action se manifeste suivant la nature propre actuelle de chaque substance. Obscure, cachée ^ous les apparences du mécanisme dans la matière, elle ne s'v révèle que par des mouvements immenses comme étendue et comme durée, dont la résultante seule peut laisser soupçonner une finalité. Hugo trace dans l*Ane une superbe esquisse de la genèse de notre globe d'après les théories de Laplace et de Kant et les hypothèses évolutionnistes. Il nous montre la nébuleuse primitive sortant du chaos et s'organisant de manière à permettre l'apparition, au
cours des âges, d'êtres de mieux en mieux doués, jusqu'à ri^omme qui apporte sur terre le rayonnement de la pensée. Alors les forces inconscientes passent au second plan :
« C'est fini ; l'aube émerge et le recul immense Des monstres, du chaos, des ténèbres commence ; La tempête de l'être a cessé de souffler ; Et l'on entend des voix sur la terre parler » (i).
La finalité se dévoile surtout dans l'évolution du monde organique, et comme le dit Auguste Comte, l'idée de progrès trouve sa clarté dans la notion de vie. La succession des formes animales a bien des apparences d'avoir obéi à une certaine loi directrice (2).
Victor Hugo pense que cette chaîne des êtres provient de l'ascension des éléments inférieurs du monde s'efforçant, grâce à l'attrait de l'idéal divin, de parvenir à une vie plus parfaite. Il s'agit d'une palingénésie universelle, les êtres ^passant par une suite de vies et de morts dont, réserve faite des cas particuliers, l'effet dernier est une progression de
(1) II. Coup d'œil général.
(2) M. Ch. Richet exprime en termes fort nets cette opinion.
« Il me paraît, dit-il, que, pour le règ-ne des êtres vivants, l'hypothèse d'une tendance à la vie, d'un effort vers un maximum et un optimum de vie, est une hypothèse acceptable. D'abord elle ouvre un champ plus vaste à l'investigation scientifique. On comprend mieux le sens profond de la vie, l'évolution vers un état meilleur, le progrès en un mot : le progrès biologique, puis le progrès moral qui lui est corrélatif. Le monde vivant tend au mieux, comme les sociétés humaines. » [Revue scientifique, 26 avril 1902).
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rensemble. L'homme n'est qu'un des échelons de la série, et, quel que soit le mécanisme de cette évolution, il existe une parenté réelle entre les animaux et lui; le poète ne craint pas de déclarer que l'homme commence au chimpanzé.
C'est avant tout au point de vue de l'avenir des sociétés humaines que Victor Hugo a parlé du progrès, et c'est effectivement ce côté spécial de l'évolution que l'on étudie d'habitude sous ce nom. L'homme participe plus amplement que les autres êtres au mouvement commun du monde visible et c'est à lui que commence en réalité le progrès puisqu'il le comprend et peut y coopérer.
Le progrès social est, nous l'avons indiqué plus haut, la somme, à un moment donné, des progrès individuels, de l'effort de chacun pour transformer sa conscience en réalités extérieures et bâtir l'idéal.
Cependant, si l'on peut dire que tant valent les individus, tant vaut la société, il est aussi juste de retourner la formule et de remarquer que le progrès individuel trouve sa condition souveraine dans le progrès social. La Société nous présente cette perpétuité d'existence que nous ne pouvons qu'espérer ou conjecturer pour l'individu, et, suivant les expressions qu'emploie Victor Hugo dans la préface de la Légende des Siècles, le genre humain peut être considéré « comme un grand individu collectif accomplissant d'époque en époque une série d'actes sur la terre. »
Dans une pièce qui donne l'illusion d'un spectacle que nous verrions se dérouler devant nous, Hugo
THÉORIE DU PROGRÈS HUMAIN l6l
retrace le grand voyage de THumanité vers l'Idéal :
< Sur la terre, tantôt sable, tantôt savane,
L*un à l'autre liés en long^ue caravane,
Echangfeant leur pensée en confuses rumeurs.
Emmenant avec eux les lois, les faits, les mœurs,
Les esprits, voyageurs éternels, sont eft marche...
Ce saint voyage a nom Progrès..,.
Ils marchent, sans quitter des yeux un seul instant
Le terme du voyage et l'asile où l'on tend,
Point lumineux au fond d'une profonde plaine,
La liberté sacrée, éclatante et lointaine,
La Paix dans le travail, l'universel hymen,
L'Idéal, ce grand but, Mecque du genre humain. » (i)
En exposant de quelle façon la philosophie de Victor Hugo permet de concevoir les règles générales de la moralité, nous avons tracé plus haut les lois du progrès individuel; ces mêmes règles président à révolution sociale. Là encore, l'homme ayant pour fin de réaliser de plus en plus son idéal divin, le progrès se manifestera par le développement parallèle de Tintelligence et de l'amour, ce doublé mouvement devant avoir pour effet de libérer autant qu'il est possible notre volonté du poids déprimant de la matière.
Le développement intellectuel s'opère de son côté sous ces deux formes : l'art, la science; l'art qui, exprimant le beau, représente « le travail même de l'infini traversant le cerveau humain », la science qui, vouée au relatif, s'efforce d'atteindre le vrai par une série d'approximations de plus en plus grandes. // (o)
(1} Les Châtiments, Liv. VII- VIII.
(2) Will. Shakespeare, Liv. III-III.
L'art et la science doivent agir en collaboration, mais ici le rôle dominant incombe à la science qui est, en pratique, le moyen nécessaire à la préparation du progrès : « C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes, le beau social. »(i)
N'est-ce pas en effet la science qui, en procurant à l'homme la connaissance précise des lois naturelles, agrandit sa puissance d'action de tout l'empire qu'il prend sur les forces extérieures? Elle atténue les causes de souffrance physique, augmente nos chances de vie, rend plus aisée la culture de nos facultés les plus hautes, et en dernière analyse contribue à accroître notre liberté :
<■ Voyez. Le genre humain à cette heure opprimé Par les forces sans yeux dont ce globe est formé. Doit vaincre la matière, et c'est là le problème, L'enchaîner pour se mettre en liberté lui-même. » (2)
Ailleurs, Hugo démontre que chacune des lois de la Nature que l'on découvre nous délivre; grâce à la science :
« Le globe esclave cède à l'esprit souverain. » (3)
Sa foi dans la toute puissance de la science appliquée va jusqu'à imaginer que l'homme pourrait, par le perfectionnement continuel des moyens de locomotion, arriver à franchir les espaces interstellaires; cependant, sans aller ni si loin ni si
(1) Les Misérables, T. VII, p. 94. — Cf. Will. Shakesp., Liv.III-III.
(2 Année Terrible, Février, V.
(3) Les Châtiments : Lux, VIII-XIII.
haut, en nous contentant « du mot : meilleur! écrit partout » (1), l'effet de la science est de rendre la matière de plus en plus « la servante de la civilisation », de rapprocher les distances ; « et le rappro^ chement, c'est le commencement de la fraternité». (2)
Car le progrès est par essence d'ordre moral et les conquêtes matérielles, tout indispensables qu'elles soient, n'ont de prix qu'autant qu'elles correspondent à un agrandissement de notre esprit, à un élargissement de notre cœur. Dans l'évolution sociale, Victor Hugo place en premier lieu la bonté, puis la grandeur intellectuelle, enfin le bonheur matériel (3). Le progrès doit se traduire pai' un surcroît d'amour dans les âmes. A chaque instant, le poète dépeint l'état des sociétés futures où les forts se pencheront avec tendresse vers les faibles, où le travail du plus petit fera tressaillir de joie l'énorme foule humaine (4).
Et conformément à sa cosmogonie, il croit que ce n'est pas pour lui seul que l'homme travaille, que ce n'est pas à la terre seule qu'il réserve le bénéfice des victoires de son intelligence et de sa moralité : l'univers entier participera de proche en proche à cette ascension vers le mieux dont le but suprême est la réalisation toujours plus complète de la société universelle au sein de laquelle l'harmonie
( I ) Légende des Siècles : Plein Ciel.
(2) Congrès de la Paix de 1849, (A. et P. avant l'exil, T. II).
(3) Post-Scriptum de nia vie, p. 151.
(4j Les Châtiments : Lux.
du tout sera le fruit de la coopération libre dea parties.
« Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté
Sortait de ce g-rand siècle, et que cette étincelle
Rattachait Tàme humaine à l'âme universelle;
Qu'ici bas.. .
La solidarité des hommes ébauchait
La solidarité des mondes, composée
De toute la bonté, de toute la pensée
Et de toute la vie éparse dans les cieux. >> (i )
La Légende des Siècles, cette épopée où Victor Hugo dit dans sa préface avoir voulu chanter rœuvre du progrès humain, contient de véritables hymnes développant les idéer. que nous venons de résumer. En des strophes toutes brûlantes d*un délire prophétique, le poète y montre Thomme créant à son tour les lois et favorisant le rayonnement de l'âme universelle : coopérateur de Dieu, il vaincra la matière, disciplinera l'élément, se fera l'éducateur de l'animal pour le hausser à une vie supérieure, et lorsque par ses efforts venant en aide à la Nature, l'esprit aura pénétré de toutes parts la chose, l'amour s'épanouira dans le monde régénéré :
« L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre Et des étoiles dans les cieux. » (2)
Si Victor Hugo a foi dans le triomphe final du bien, pas plus en ce qui concerne les sociétés humaines qu'en ce qui concerne le reste de l'uni-
(i) Légende des Siècles : France et Ame.
(2) Légende des Siècles : Tout le passé et tout l'avenir. Le Satyre. Plein Ciel, etc..
vers, il ne peut accorder une régularité fatale aux différents stades du progrès. Dans notre monde déchu, il faut s'attendre à des temps d'arrêt, à des oscillations, à des réactions partielles des éléments inférieurs. La lutte ne se terminera même jamais, les êtres créés ne pouvant aspirer qu'à une perfection indéfiniment progressive, non à une perfection absolue qui les identifierait avec leur idéal.
En conséquence, Hugo insiste souvent sur ces deux idées qui se complètent : d'un côté que le progrès est nécessaire comme résultant de la tendance intime des choses, qu'il est donc soumis à des lois, et d'un autre côté qu'étant l'œuvre de la spontanéité des êtres et du combat contre les forces du mal, il comporte, au cours de ses développements particuliers, de nombreux reculs.
« D'immenses poussées d'ensemble, écrit-il, régissent les faits humains et les amènent tous, dans un temps donné, à l'état logique, c'est-à-dire l'équilibre, c'est-à-dire l'équité. Une force composée de terre et de ciel résulte de l'humanité et la gouverne.... Aidée de la science qui vient de l'homme et de l'événement qui vient d'un autre, elle s'épouvante peu des contradictions dans la pose des problèmes, qui semblent au vulgaire impossibilités. » (i)
En effet l'idéal n'est-il pas une force toujours agissante et ne faut-il pas que la société tende à s'organiser sous des formes de plus en plus ressem-
(i) Les Misérables, T. V, p. 236.
l66 LA PHILOSOPHIE DE VICTOR HUGO
blantes à son modèle? Que sont les révolutions, spécialement la Révolution française, sinon des explosions de la force progressive longtemps contenue par les obstacles et qui finit par se créer violemment un nouvel état d'équilibre? Victor Hugo assimile ces phénomènes à un dégagement de calorique latent (i).
C'est un fait qu'il convient de ne pas perdre de vue pour apprécier les événements historiques. 11 faut voir l'ensemble, ne pas s'arrêter aux imperfections actuelles ; les progrès sont relatifs :
< L'esclavage est un pas sûr l'anthropophag-ie ; La guillotine, affreuse et de meurtre rougie, Est un pas sur le croc, le pal et le bûcher. » (2)
En réalité, tout peut servir au progrès social; les crimes et les souffrances sont fréquemment des moyens utiles pour abattre les forces hostiles au bien :
« Le progrés, ténébreuse abeille, Fait du bonheur avec nos maux. /> (3)
Réciproquement, l'infini
« qui n'est Qu'une incommensurable et haute conscience, Faite d'immensité, de paix, de patience.
Laisse, sachant le but, choisissant le moyen, Souvent, hélas! le mal se faire avec du bien. >
Hugo ne croit pas que les grandes convulsions qui ont déchiré l'humanité aient été inutiles à
(i) A. et p. pendant. T. II, La liberté.
(2) Année Terrible: Loi de formation du progrès, Février V.
(3) Les Châtiments : Lux.
réclusion du mieux. N'y a-t-il pas encore, dans beaucoup de ces cataclysmes, un élément qui satisfait la conscience et qui n'est autre chose que la réaction de la justice immanente faisant retomber sur les auteurs les conséquences des fautes commises?
< Ce qu'on prend pour le crime est la punition. » (i)
Aussi Victor Hugo fait-il succéder à la tristesse du philosophe la sécurité sereine du penseur qui s'élève au dessus des contradictions présentes.
Tout marche au but, s'écrie-t-il ; même par le faux, le mal, nous avançons :
« Et le lien sacré du service rendu,
A travers l'ombre affreuse et la céleste sphère,
Joint l'échelon de nuit aux marches de lumière. /> (2)
Voilà l'effet de la tendance immanente des choses vers le bien, mais ne l'oublions point, le progrès est une résultante à la fois de cette tendance et de la spontanéité des êtres ; il ne peut s'acheter, pour être l'expression vraie de la moralité, que par l'effort et la peine. Le mythe qui fait de l'ange Liberté la création commune de Dieu et de Satan est une manifestation évidente de cette idée.
Nous devons, suivant la parole du poète, savoir mener à bout :
c Notre travail humain sous le travail divin. > (3)
(1) Année Terrible, Février \.
(2) L*Ane. Sécurité du penseur.
(3) Légende des Siècles, T. IV-LV.
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L'univers déchu résiste, Tombre est puissante dans notre monde visible, et la conquête du progrès ne va pas sans mécomptes. L'avenirarrivera-t-il?se dit-on parfois : « Il semble qu'on peut presque faire cette question quand on voit tant d'ombre terrible. » ( 1 )
Et Victor Hugo compare le progrès tantôt à une âpre montée (2), tantôt à une navigation périlleuse (3), ou bien à un dur voyage (4).
L'évolution historique n'offre-t-elle pas des périodes de décadence réelle? Qu'une société, qu'une civilisation s'abîment, cela s'est vu. Pourquoi ces disparitions de races? dit Hugo. Nous ne savons : « L'ombre couvre les civilisations condamnées. Elles faisaient eau, puisqu'elles s'engloutissent, nous n'avons rien de plus à dire. » (^)
Sous l'influence de ces impressions déconcertantes, le poète se demande, dans ce morceau bien connu : Loi de formation du progrès :
« Quelle est donc cette loi du développement
De l'homme par l'enfer, la peine et le tourment?,..
O contradictions terribles ! D'un côté
On voit la loi de paix, de vie et de bonté
Par dessus l'infini dans les prodiges luire;
Et de l'autre côté on écoute une voix triste dire :
La route du prog-rès, c'est le chemin des tombes. »
Que ce soit dans V Année Terrible, dans les
(i) Les Misérables, T. V, p. 237.
(2) Dieu, II-VII.
(3) A. et P. depuis, T. II.
(4) Les Châtiments : La Caravane,
(5) Les Misérables, T. V, p. 237.
Misérables, dans ses autres écrits philosophiques ou poétiques, les mêmes réserves se reproduisent, prouvant que si sa foi était passionnée, elle était aussi réfléchie. En dépit de quelques exubérances de poète ou d'homme politique, il ne se dissimulait pas que le progrès terrestre ne peut être que lent, précaire et partiel, et que la civilisation doit être le fruit d'un combat acharné. Pourtant Tespoir revient toujours. Point de découragement :
« Accepte l'incendie invincible du jour, Homme ! Va ! jette-toi dans ces gueules ouvertes Qu'on nomme inventions, nouveautés, découvertes.... Ne crains pas le progrès dévorant les ténèbres, Trouvant les idéals par TefiFort des alg-èbres, Montant, géométrie et poésie, à Dieu. » (i)
Hugo voit enfin dans cette marche humaine vers l'idéal plutôt un accroissement de dignité morale pour les individus qu'un accroissement du • bonheur :
« Dans ce monde, vestibule d'un autre évidemment, il n'y a pas d'heureux. La vraie division humaine est celle-ci : les lumineux et les ténébreux.... Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie.... Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore.... Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les ténébreux. » (2)
Ce sont des paroles qu'il est bon de citer, et il convient de les opposer aux systèmes qui, offrant
(1) Dieu, Il-VIf.
(2) Les Misérables, T. V, p. 218.
pour unique idéal la religion du progrès terrestre, croient devoir dans cette hypothèse, faire miroiter aux yeux des masses la réalisation future d'un état de félicité parfaite.
Ceux qui veulent enfermer tout le progrès et tout le bonheur humains dans les limites de notre brève existence n y feront pas tenir grand chose, et il est impossible de présenter la foi au progrès ainsi entendue comme un idéal suffisant pour permettre aux hommes une conception optimiste de la vie. Hugo n'a pas commis cette confusion. Il sait que progrès social et bonheur sont deux termes différents ; le progrès social pourra accroître notre part de bienêtre — et ce but mérite en effet d'être souhaité et poursuivi pour lui-même — mais sans porter atteinte aux causes qui rendent notre destinée foncièrement misérable. Dans le Post-Scriptum de ma vie, il écrit encore que Ton naît, vit, travaille, aime, que l'on est juste et grand, toujours pour souffrir, et il ajoute : « Le progrès est une série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis par qui les rêve; ceux qui les ont niés y entrent. De jouissance point, et pour personne. » (i)
L'idée de progrès ne peut donc conserver son entière efficacité morale et sociale si on la dépouille de tout caractère transcendant ; aussi Victor Hugo n'a-t-il pas manqué, dans l'intérêt même des opinions politiques qui lui étaient chères, de défendre les croyances qui ouvrent à Tesprit humain la foi dans un développement indéfini de l'existence personnelle.
A cette condition seulement, les hommes pourront espérer Taccord de la moralité et du bonheur qui est le seul mobile supérieur de leur conduite, et le seul motif de croire à leur dignité. Les vers qui suivent expriment avec beaucoup de force l'opinion de Victor Hugo :
« Les hommes en travail sont g^rands des pas qu'ils font ;
Leur destination, c'est d'aller portant l'arche ;
Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche ;
Et cette marche, avec l'infini pour flambeau.
Sera continuée au delà du tombeau.
C'est le progrés. » (i)
(I) Légende des Siècles, T. III-XLII.
Note. — Renouvier attaque en divers passag^es de son livre les théories de Victor Hugo sur le progrès. Il s'élève contre ce qu'il appelle le plat optimisme de l'évolution naturelle et souligne les contradictions existant, selon lui, entre les vues pessimistes sur la nature et l'homme et la croyance au progrès final de la Société. Non content de sacrifier à cette idole commune du siècle, Victor Hugo a pu se laisser persuader que c'était l'office de la science de rendre les hommes bons et heureux.
Sans doute Renouvier croit à la perfectibilité humaine, mais le progrès, pour avoir un sens, ne peut-être que progrès moral, et celui-ci doit être exclusivement l'œuvre du libre-arbitre. C'est pourquoi il repousse toute doctrine qui tendrait, sous prétexte d'évolution, d'optimisme final, à faciliter la réalisation du progrès par l'effet d'un processus mécanique nécessaire. La marche vers la perfection n'est concevable qu'en dehors des limites de la vie terrestre. {Victor Hugo le Philosophe^ Ch. VII. — Cf. Renouvier, Principes de la Nature^ Préface, p. LXXXVIII).
11 n'y a pas lieu d'entrer ici dans une discussion de détail qui serait un hors d'œuvre, mais nous devons indiquer brièvement que les théories de Victor Hugo ne paraissent nullement renfermer toutes les contradictions qu'y suppose Renouvier. Si celui-ci avait cherché à les exposer en se mettant au point de vue du poète, plutôt qu'à les critiquer
d'après son propre système, il aurait, croyons-nous, reconnu de suite que ses reproches n'étaient pas tous fondés.
Notamment, il est certain que Victor Hug^o n'a pas compris la défaite du mal moral dans le but du progrès terrestre. Ne répète-t-il pas souvent que le prog^rès, s'il commence en ce monde, ne peut se continuer avec ampleur qu'après la mort? L'homme ici -bas n'appartient qu'au relatif. {Post-Scriptutn de tua vie, p. 179).
Il ne dit donc pas que les hommes deviendront tout à fait bons; il dit encore bien moins qu'ils deviendront heureux. Nous n'avons plus à revenir sur cette démonstration.
La position que prend Renouvier l'entraîne logiquement à nier l'évolution progressive dans l'ordre biologique et dans l'ordre social; or à cet égard les conclusions à peu près unanimes des savants ou philosophes modernes continuent à n'être pas favorables à sa thèse. Celle-ci repose sur une conception du libre-arbitre contestable, et d'autre part sur une distinction tranchée entre les lois du monde visible et celles du monde invisible qui ne semble guère fondée. Hugo n'a-t-il pas un sens philosophique plus avisé en croyant à l'unité fondamentale de ces lois et en ne réservant pas le monopole du progrés au monde ultra-terrestre?
Il est remarquable que Renouvier, dans son ouvrage sur Victor Hugo le Philosophe, n'ait nulle part parlé de la théorie de l'évolution du monde vers Dieu par l'attrait du désirable. C'est cependant l'idée autour de laquelle gravite la philosophie de Victor Hugo, et Guyau ne s'y est pas trompé, quoique ne connaissant pas l'œuvre entière du poète. Renouvier n'a pu l'ignorer, mais cette conception ne cadrait pas avec sa propre philosophie et il a été par là même amené à en méconnaître l'importance au point de la négliger tout à fait
Des doctrines professent que la perfectibilité humaine se rattache à l'ensemble de l'évolution organique qui, elle-même, dépend intégralement du jeu nécessaire des forces physicochimiques : c'est la thèse du matérialisme. D'autres prétendent, avec Renouvier, qu'elle est purement morale et ne dépasse pas en ce monde le champ que trace à chacun de nous individuellement l'action du libre -arbitre. Mais on peut concevoir que ces deux opinions, tout en renfermant chafCiine un fond de vérité, sont, prises isolément, trop étroites et ont besoin d'être complétées l'une par l'autre ; on admettra donc qu'il y ait à la fois œuvre de spontanéité individuelle et tendance immanente de
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l'ensemble vers une lin déterminée. Cette dernière solution est celle de Victor Hug-o; elle est aussi celle de nombre de penseurs contemporains, entre autres de M. Fouillée qui l'a traduite en termes remarquables :
(( Le trait d'union, dit-il, entre le naturalisme et l'idéalisme, le moyen par lequel se réalise l'idéal, c'est, selon nous, l'évolution qui, étant ici consciente et se proposant à elle-même son but, peut s'appeler progrés. Tout se développe et le monde entier évolue; comprendre cette loi universelle, aider avec réflexion à ce qu'elle se réalise autour de nous, en nous, par nous, voilà notre privilège. C'est ce pouvoir de développer avec réflexion toutes nos facultés, de devenir tout ce que nous pouvons être, de remplir peu à peu notre idéal d'indépendance individuelle et d'union avec l'universalité des êtres, qui constitue notre liberté pratique et progressive. » (Idée moderne du droit y p. 286).
Telle a été exactement la situation d'esprit de Victor Hugo pour qui la croyance au progrès social nécessaire ne revêt point une signification fataliste et qui n'oublie pas que l'élément générateur du progrès est l'activité spontanée des hommes adhérant à l'idéal commun qu'ils s'efforcent de réaliser par le développement du savoir et de l'amour.