ROLE ACTIF DE VICTOR HUGO
fluence qu'il avait acquise à la fin sur les hommes de son temps. De tous les points du globe, particuliers ou peuples se tournaient vers-lui comme vers le Maître vénérable de qui ils pouvaient attendre la traduction décisive de leurs appels au droit ou à la pitié. Par contre, ces allures pontifiantes ont agacé nombre de contemporains et provoqué pour une bonne part la réaction qui s'était dessinée contre le poète défunt Mais les générations nouvelles sont de moins en moins sensibles à ce léger ridicule; il ne les empêche pas de reconnaître combien, sous son attitude un peu théâtrale, commune du reste à la plupart des grands hommes, Victor Hugo a été, dans son rôle politique, profondément sincère et désintéressé. Il s'est inspiré de cette maxime qu'il sera beaucoup exigé de qui a beaucoup reçu, et comprenant qu'à ses paroles, à ses écrits, s'attachait l'autorité exceptionnelle que confère le génie, il s'est cru obligé de collaborer, dans la mesure de ses forces, au triomphe du progrès :
« Tant que je sentirai, cœur où rien ne mutile
Le fier devoir, Que le vol d'une strophe irritée est utile
Dans le ciel noir, Je combattrai! Je sais que je serais un lâche
D'être autrement. » (i)
Ce ne sont pas de simples figures de rhétorique; l'existence entière du poète en témoigne, et l'on ne saurait prétendre qu'il n'a pas joué son repos et sa
(1) Les quatre Vents de VEsprit, III-XXXIX.
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fortune, peut-être, au coup d'Etat, risqué réellement sa vie, pour accomplir ce qu'il croyait être son devoir.
11 n'admettait pas plus la science pour la science que l'art pour l'art; toujours il lui a paru nécessaire que le but moral de l'activité humaine ne fût pas perdu de vue, sous peine de rendre inutile et parfois funeste le rôle des productions artistiques ou scientifiques. D'après lui, l'écrivain a un rôle social à remplir, le poète a charge d'âmes et doit s'acquitter de ce soin immense : la mise en marche du genre humain.
« Ah esprits ! Soyez utiles ! servez à quelque chose... L'art pour l'art peut être beau, mais l'art pour le progrès est plus beau encore. Rêver la rêverie est bien, rêver l'utopie est mieux : Ah ! il vous faut du songe? Eh bien, songez l'homme meilleur. Vous voulez du rêve, en voici : l'idéal» (i)..
Cette préoccupation du devoir social de la littérature l'a hanté toute sa vie ; elle se rencontre dès ses premières productions poétiques, elle se répète dans ses préfaces théâtrales, et à parler exactement, elle n'est absente d'aucune de ses œuvres. Ses idées ont à cet égard triomphé des théories paresseuses qui avaient pour un instant prédominé avec les Parnassiens et diverses écoles symboliques ou décadentes. Guyau a mis en lumière le côté sociologique de l'art et bien des contemporains ont signalé aussi cette renaissance qui se manifeste surtout avec éclat par les tendances réformatrices du théâtre moderne.
(I) WiUiam Shakespeare, p. 253, édit. déf. in-i8.