CHAPITRE XV
Liberté et justice [Suite),
Lutte contre les abus et les puissances hostiles au progrès. — Réforme de la justice pénale; fusion de la justice et de la pitié. — La peine de mort. — La clémence et la bonté en politique. — Les rois et les prêtres. Application de la Pitié
. suprême. —
Parmi les questions dont Victor Hugo s'est occupe' avec le plus de feu et de ténacité, il convient de citer d'abord celles qui se rattachent d'une façon immédiate aux progrès des sentiments de pitié et de fraternité sociales : la réforme du droit pénal, l'abolition de la peine de mort, la clémence en matière politique.
En ce qui concerne l'organisation de la justice au point de vue pénal, l'exposé que nous avons fait de ses doctrines philosophiques permet de pressentir de quelle nature seront ses critiques et ses conseils. Il montrera que la misère, l'ignorance et les imperfections physiques sont les grandes causes habituelles du crime (i); que si la responsabilité
(i) « J'excuse l'ig-norant ; je ne crains pas de dire 1
Que la misère explique un accès de délire. » ', ,* '-•'
Année Terrible^ Mai^ VI.
des délinquants est fort atténuée par ces excuses, la responsabilité de la société se trouve au contraire engagée, parce qu'elle entretient par égoïsme ou nonchalance les causes génératrices du crime (i); qu'il convient dès lors d'agir vis à vis des criminels non dans un esprit de vengeance, mais dans un but de préservation sociale et d'amélioration des coupables eux-mêmes (2); enfin que la bonté doit être placée au dessus de la stricte justice et en atténuer la rigueur.
Dès 1832, Victor Hugo écrivait dans la préface du Dernier jour d'un condamne qu'on allait assister à la transformation de la pénalité : « On regardera, disait-il, le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera la baume et l'huile où on appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu'on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée au gibet. Voilà tout. »
On remarquera, avec Renouvier, que par ses
(i) <' Les voleurs ont le droit de se tourner vers nous Et de nous demander compte de leur esprit. »
Les Quatre Vents de l'Esprit, I-XXVI, (2) « Quand donc au mot peine substituera -t-on le mot enseignement? Quand donc comprendra-t-on qu'un coupable est un ignorant?... Quand la vengeance renoncera-t-elle à ce vieil effort qu'elle fait de nous donner le change en s'appelant vindicte ?... Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? ;QiJand donc la justice humaine prendra-t-elle mesure sur la 'justice divine? »
, A. et P. pend. T-II,
opinions sur la responsabilité atténuée des criminels et sur l'influence des tares organiques, de la misère et de Tignorance, Hugo se rencontre entièrement avec les criminalistes modernes (i ). Il pense donc que la société doit réagir contre le criminel sans haine et sans rigueur inutile, mais avec la pitié que mérite un malade. Même s'il s'agit d'un monstre, il faut se dire que :
< Un monstre est un infirme et l'infirme a des droits .•> (2).
On retrouve en tout cela l'influence directe des théories du poète sur la nature de la faute, celle-ci étant essentiellement le produit de l'ignorance, c'està-dire suivant la doctrine platonicienne, d'une vue incomplète du bien. Nous avons étudié cette question précédemment à propos de la pitié suprême. Il nous suffira de reppeler ici que d'après Hugo, plus il y a dans l'homme de nuit morale, plus il s'éloigne de Dieu et déchoit dans l'échelle des êtres. Toute mauvaise action est un poids qui l'entraîne vers l'ombre et la douleur, de sorte que la véritable victime du criminel c'est lui-même.
Aussi, vue de cette hauteur, la justice change d'aspect et devient identique à la pitié. Tout le monde connaît la pièce qui se termine par ce vers :
« Tu me crois la Pitié; fils, je suis la Justice. » (3)
Le poète en arrive, fait observer encore Renouvier,
(i) Victor Huffo le PhilosopJie, p. 206.
(2) Pitié suprême, XIII.
(3) L'Art d'être grand père, XVIII-IV.
en matière pénale, à des pensées presque semblables à celles de Tolstoï et qui pourraient aboutir à la négation de la crainte comme lien social (1) :
« Justice! dites-vous. Qu'appelez- vous justice ? Qu'on s'entr'aide qu'on soit des frères, qu'on vêtisse Ceux qui sont nus, qu'on doune à tous le pain sacré, Qu'on brise l'affreux bagne où le pauvre est muré, Mais qu'on ne touche point à la balance sombre ! > (2)
On se souvient que, Renouvier a critiqué les opinions de Victor Hugo sur la Pitié suprême au point de vue philosphique et au point de vue des applications sociales. Le poète lui paraît se contredire et mêler la doctrine de justice et de rétribution à rindulgence universelle motivée par la confusion du crime et de la folie, de l'ignorance et de la méchanceté et de rinfluence des milieux qui atténue la responsabilité (3).
Ces critiques ne nous ont pas semblé fondées, et, en matière pénale, nous souscrivons plutôt à l'avis qu'émet M. Fouillée dans les lignes suivantes :
« A mesure que la vieille doctrine du libre arbitre et de la liberté d'indétermination est battue en brèche par la science, nous tendons à rejeter la responsabilité absolue de l'homme dans le mal, et nous faisons de plus en plus grande la part des circonstances ou des tyrannies extérieures. Nous sommes portés à voir dans le bien la marque de la liberté, dans le mal la marque de la servitude, e
(i) Victor Hguo le Philosophe, p. 210.
(2) Les Quatre Vents de l'Esprit, I. XVÏI.
(3) Victor Hugo le Philosophe, p. 166.
nous croyons qu'aucune servitude n'est définitive ni e'ternelle. L'âme abaissée par l'ignorance, par la misère, par le vice, par les nécessités du dehors, par les nécessités du dedans, n'aurait peut-être besoin que d'être relevée pour devenir libre. » (i)
Ces idées ne diffèrent point de celles que Victor Hugo a défendues ; à la pitié que lui inspire celui quia fait le mal, s'ajoute l'espoir de la régénération, et c'est à cette régénération qu'il veut que tende l'effort de la société. Le roman des Misérables montre la possibilité du rachat d'un coupable traité avec une bonté fraternelle ; il fait ressortir toute la dureté de nos lois et de nos mœurs qui frappent brutalement sans s'inquiéter de prévenir ou de corriger et perpétuent le mal par la répression même.
Mais la responsabilité a ses degrés comme les fatalités organiques ou morales qui l'atténuent. La liberté de l'homme du peuple est fort entamée par les tyrannies du dehors et les suggestions mauvaises insuffisamment contrebalancées par les clartés du vrai ou l'influence de l'éducation ; il n'en est pas de même de l'individu placé par sa richesse et son instruction à un niveau social plus élevé et qui poursuit des fins égoïstes au détriment de ses semblables. Si l'homme du peuple a droit à une véritable pitié et à une large indulgence, l'autre ne peut bénéficier le plus souvent que de cette pitié suprême à laquelle aboutit la philosophie morale du poète. C'est pourquoi, tandis que celui-ci est rempli
(i) Science sociale contemporaine^ liv V-I-II.
de compassion pour le délinquant vulgaire, pour les masses coupables de crimes politiques, il combat avec colère les actes criminels des puissants. Il s'indigne contre les fauteurs du coup d'Etat de 185 1 , mais il réclame la pitié pour les hommes de la Commune qu'il suppose avoir agi par ignorance (i).
L'application principale des idées de Victor Hugo en fait de répression pénale se rencontre naturellement à propos de la peine capitale, et tout le monde sait avec quelle obstination, quelle chaleureuse éloquence, le poète a lutté pour sa suppression pendant la plus grande partie de sa vie.
Cette ardeur même indique l'importance qu'il attachait à la question et combien étaient fortes les convictions philosophiques d'où procédait son hostilité contre la peine de mort. Il est évident que sa foi dans la valeur absolue de !a vie humaine, dans la vérité de ses croyances sur la destinée des âmes au lendemain de la mort, devaient être bien profondes pour donner un tour si passionné et une telle constance à ses campagnes humanitaires.
Toutes les questions, dit-il dans sa lettre de 1862 à la ville de Genève, se dressent contre la peine de mort : sociales, morales, philosophiques, religieuses; celle-ci sourtout qui est l'insondable : « avez-vous médité sur cette brusque chute d'une vie humaine dans l'infini?» (2)
(i) Année Terrible, Juin^ VIII etc. — Discours sur l'amnistie. (A. et P. depuis, T. I et II.) (2) A. et P. pendant. T-lf.
Mourir, c'est naître ailleurs, écrit- il aussi dîins le Pape, Vous représentez vous :
« L'ouverture des mains terribles dans l'abîme? >
et il conclut :
« Soyons prudents devant ce que nous ignorons. > (l)
Cette ignorance n'est pas, bien entendu, un simple agnosticisme; elle représente, d'après la métaphysique du poète, l'inconnu de la destinée qui attend les âmes coupables dans une autre existence. Bien plus, la vie en elle-même est sacrée \
< Tout l'infini frémit d'un, atome qu'on touche. > (2)
L'horreur religieuse en face du mystère, c'est là ce qui l'arrête devant toute réaction politique, toute guerre injuste, toute effusion de sang humain. Décapitez Néron, écrivait-il :
« La vie universelle est dans Néron blessée. » (3)
Ce qu'il n'a pu pardonner à Napoléon 111, ce sont surtout les meurtres qui ont ensanglanté le coup d'Etat. Cependant, malgré sa haine, malgré la nécessité du châtiment, Hugo n'a cessé de proclamer que si l'usurpateur devait être abattu, il convenait de respecter sa vie.
<' Quand nous tiendrons ce traître, abject, frissonnant, blême, Affirmons le progrés dans le châtiment même ; La honte et non la mort. » (4)
[i] Le Tape.
(2) Idem.
(3) Les Quatre Vents de l'Esprit, I. XVII
(4) Les Châtiments, I-I.
Victor Hugo inclinait régulièrement du côté des vaincus, des souffrants, et ces tendances indulgentes découlant de ses opinions accoutumées sur le rôle de la bonté dans la vie, se manifestaient avec d'autant plus de force qu'elles concernaient plus directement les deshérités de la société. Toutefois elles s'appliquaient aussi aux adversaires politiques du poète et Ton ne relèverait guère dans ses œuvres d'encouragements à la rigueur envers des ennemis tombés. 11 disait de lui-même :
\C^ ^ <- Je ne serai jamais qu'un vaincu ; j'ai pour règle
A D'être avec les blessés. » (i)
Et ailleurs :
(( Ceux qu'on accable, ceux qu'on frappe et qu'on foudroie M'attirent ; je me sens leur frère ; je défends Terrassés ceux que j'ai combattus triomphants. » (2)
11 n'admet point qu'on exile, ni .*
^'l^ * Qu'on puisse être bourreau parce qu'on fut victime. » (3)
(^ Aucun résultat durable ne peut être obtenu autreme- ^ ment que par la douceur, et il déclare
< Que la victoire aimante est la seule victoire. » (4)
Dans ces principes élevés se trouve l'explication de son active campagne d'apaisement en faveur des insurgés de la Commune, campagne qui, faute d'être comprise, lui valut tant d'injures à l'époque.
(i) Les Quatre Vents de V Es prit, III-LIII.
(2) Année Terrible, Juin, XIII.
(3) Les Quatre Vents de l'Esprit, I. XX.
(4) Idem — I. XXIX-cf. le Pape- etc.
S'il a prêché la modération envers les vaincus, prôné la clémence qu'il appelait une justice plus juste, s'il a réclamé l'amnistie en 1876 et en 1879 ainsi qu'il l'avait fait après les journées de juin 1848, c'est en vertu de ses idées morales et sans contester en fait les torts des insurgés ni la nécessité d'une répression immédiate :
« Je dis : faites justice, oui, mais ayez pitié. » (i)
An premier rang des puissances hostiles au progrès contre lesquelles s'est exercée la verve militante de Victor Hugo, qui ne sait qu'il faut placer les régimes monarchiques et les organisations sacerdotales? Sa violente satire s'adressait aux rois et aux prêtres comme aux représentants détestables des causes de souffrance de l'humanité dans le passé et dans le présent.
La comparaison des rois avec les voleurs et les assassins est fréquente dans les œuvres du poète. On lui a fait souvent un grief de ces diatribes, de cette psychologie enfantine qu'il partage avec bien d'autres réformateurs, et qui consiste à charger les princes de tous les crimes de l'histoire, à leur imputer la responsabilité des iniquités sociales, comme s'il suffisait de supprimer tout monarque pour faire prévaloir la paix et le bonheur sur terre.
Or nous croyons que ces reproches ne sont pas tout à fait fondés et qu'il suffit d'une lecture même sommaire de l'œuvre de Victor Hugo pour comprendre le sens véritable de sa pensée. Pour lui, tyrans et prêtres sont des termes symboliques
(i) Année Terrible^ Juin I.
permettant de résumer d'une façon saisissante les manifestations du mal politique et social, de Terreur et de l'ignorance qui ont caractérisé le passé de haine et s'opposent encore à l'avenir d'amour.
L'imperfection humaine est la cause réelle du mal, et ce mal se révèle dans l'histoire principalement par l'action des conducteurs d'hommes, les rois et les prêtres; il se révèle aussi dans l'action des foules elles-mêmes, et à ce point de vue, Hugo ne les ménage guère. Mais le poète n'attribue point les effets du mal et de l'ignorance à la volonté arrêtée des rois ou des prêtres : s'ils sont la personnification agissante du mal, le mal est en «dehors d'eux. Ils sont eux-mêmes les victimes des influences malfaisantes qui pèsent, depuis la chute, non seulement sur l'humanité, mais aussi sur le monde entier et qui ne disparaîtront que quand le monde en général, l'homme en particulier, auront de mieux en mieux pris connaissance du vrai et du bien et se seront rapprochés de Dieu.
Telles sont les pensées, qu'il a développées tout au long dans la Pitié suprême et qui se retrouvent un peu partout dans ses œuvres. « Les tyrans ne sont pas les hommes, ce sont les choses.... Donc corrigeons les choses. » (i)
Aussi le penseur en arrive-t-il à plaindre :
« L'homme qui fut le roi, l'homme qui fut le prêtre. » (2)
et à dire : Pardonnons!
Nous connaissons l'antithèse que Victor Hugo
(i) W m kun Shakespeare, p. 317.
(2) Pitié suprême^ V.
établit entre les religions et la religion, l'énergie avec laquelle il dénie à Tesprit humain le pouvoir d'apporter une définition adéquate de l'Etre infini, d'interpréter ses volontés, de lui attribuer des passions et des desseins particuliers. Il s'est donc attaqué à toutes les religions constituées et à leurs ministres, surtout à l'Eglise catholique plus mêlée qu'aucune autre aux choses contemporaines et dont l'intervention lui paraît directement contraire au progrès social. Il l'identifie avec le parti clérical qui, ayant toujours prétendu gouverner les âmes et diriger l'action du pouvoir politique au nom de la vérité morale absolue dont il serait le dépositaire, continue à entraver la libre expansion de la personnalité humaine et. à gêner le progrès, même scientifique ou artistique. Les éloquentes invectives dont il Ta chargé sont dans toutes les mémoires (i). Mais cette condamnation ne s'applique pas à la doctrine morale du christianisme telle qu'elle est définie dans les Evangiles, et en ce qui concerne Jésus-Christ, le poète n'a pas varié : c'est en termes empreints d'une enthousiaste vénération qu'il a parlé jusqu'à la fin de sa vie du fondateur de la foi chrétienne, qu'à l'esprit rétrograde de ses ministres il oppose son enseignement tout imprégné d'amour, de justice et de pitié :
« Toute la loi d'en haut est dans ce mot : aimez! » (2)
Le progrès représente à ses yeux le triomphe de
^•^^^^^^^— ■— — ■- ..— -.Il I I. M^
(i) La liberté de renseignement. — A. et F. avant. T. II. (2) La Jîn de Satan. — Dieii^ II-VI.
la loi du Christ (i), et voilà pourquoi la sublime conception qu'il se fait de Jésus-Christ et de sa morale excite par une égale réaction sa colère contre la manière dont TKglise lui paraît interpréter et appliquer les préceptes évangéliques.
Cependant, il faut ici présenter les mêmes réserves que pour les rois; en application de ses principes diQ pitié suprême, Hugo va jusqu'à rendre Torquemada personnellement innocent des crimes de rinquisition et il n'incrimine à ce propos que les mœurs et les préjugés de l'époque.
D'autre part, s'il désapprouve la vie religieuse comme constituant une mutilation déraisonnable de notre volonté et de notre cœur (2), il rend volontiers hommage à la beauté spéciale d'une vie toute de renoncement, et quant aux couvents euxmêmes, son appréciation se résume en cette phrase : une question de civilisation les condamne, une question de liberté les protège (3).
11 estimait enfin que l'esprit des religions, tout imparfait qu'il lui semblât, ne devait cependant pas être détruit sans être remplacé par une croyance supérieure. « Au XIX^ siècle écrivait-il, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci, on apprenne cela. Pas de vide dans le cœur humain. » (4)
(1) Légende des Siècles. Tout le passé et tout l'avenir.
(2) LesQîiatre Vents de l'Esprit^ l. XXIII. ( Sur un portrait de sainte).
(3) Les Misérables^ T. III, p. 280 et suivantes.
(4) Les Misérables, T. III, p. 279.