CHAPITRE XVI
La Fraternité.
Développement de la justice et de la fraternité entre peuples. — Abolition de la g^uerre; l'arbitrage. — Les États-Unis d'Europe. — Unification du genre humain. — Bonheur social promis à l'humanité future. — Part de l'utopie dans les idées de Victor Hugo.
Parallèlement au développement de la liberté et de la justice au sein de chaque peuple, une évolution semblable doit s'accomplir dans les rapports des peuples entre eux, et ce mouvement d'abord limité aux pays civilisés, s'étendra de proche en proche à toute l'humanité.
Les peuples, comme les individus ayant droit à la vie, à la vie personnelle, à la vie complète, il s'ensuit que l'annexion brutale qui a pour effet de supprimer une nationalité ayant conscience d'ellemême est un crime (i); d'ailleurs le recours à la force dans les questions internationales n'est légitime que quand il a un but strictement défensif ou qu'il est uniquement destiné à assurer le respect du droit. Hugo condamnait donc la guerre de
(i) Aux femmes de Cuba. A. et P. pendant. T. II.
2o8 LA PHILOSOPHIE DE VICTOR HUGO
conquête (i), et si, avec son esprit pondère', il admettait que la force au service de la justice fût souvent le seul moyen de faire prévaloir le progrès sur les puissances adverses, il ne cessait cependant de montrer que la guerre en elle-même est un mal et de glorifier la paix. « Non, disait-il, dans son beau discours du Centenaire de Voltaire, il ne se peut que la vie travaille pour la mort. » En dépit des tristesses du présent, il possédait une foi absolue dans la réalisation de son idéal de paix universelle, la paix étant pour lui le signe éclatant du progrès :
< Le Progrès calme et fort et toujours innocent, Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang-. » (2)
Il croyait qu'à la guerre devait succéder, pour trancher les conflits entre nations, l'arbitrage « cette solide justice. » (3)
Le programme qu'il traçait au Congrès de la paix de 1849 mérite d'être reproduit, et Ton peut répéter avec lui :
« Désormais le but de la politique grande, de la politique vraie, le voici : faire reconnaître toutes les nationalités, restaurer l'unité historique des peuples, et rallier cette unité à la civilisation par la paix, élargir sans cesse le groupe civilisé, donner le bon exemple aux peuples encore barbares.
(i) Pour la Serbie. A. et P. depuis. T. II. — Discours du centenaire de Voltaire. A. et P. depuis. T. II. -etc. (2) Les Châtiments, Liv. V-VIII.
3 Banquet de Marseille, 1876. — A. et P. depuis. T. II.
substituer les arbitrages aux batailles; enfin, et ceci résume tout, faire prononcer par la justice le dernier mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. » (i)
Il faut aller plus loin pourtant. Si la justice est la base nécessaire de tout l'édifice humain, elle ne suffit pas pour fonder l'accord des hommes entre eux et le bonheur de la société; elle doit être complétée par la solidarité ou plutôt par la fraternité qui est l'expression sociale de l'amour.
Renouvier compte, pour fonder la paix, sur la justice et non sur l'amour (2). Nous avons indiqué comment Hugo comprenait, à un point de vue supérieur, la notion de justice; il avait raison, à notre avis, car la justice représente le respect réciproque des droits, mais peut-on dire que c'est là l'équivalent de l'accomplissement intégral des devoirs? Le devoir ne se borne pas à rendre à chacun ce qui lui est dû : il va jusqu'à supposer le sacrifice de soi-même au profit d'autrui.
En outre, la justice est l'élément rationnel, mais il n'est pas possible de faire abstraction de la sensibilité, qui est inséparable de toutes les manifestations de l'activité namaine. Aucune union n'est achevée si l'amour l y intervient, et l'amour absorbe la justice qu'il dé\ ssse. La solidarité pure ne peut remplacer cet élément d'amour; elle n'est vraiment efficace que si elle s'achève en fraternité,
(i) Congrès de la paix de 184g. — A. et P. avant. T. II. (2) Victor Hxigo le Philosophe^ p, 173,
sinon, restant une simple association d'inte'rêts, elle mérite les critiques que lui adressent des sociologues autorisés qui voient en elle, au fond, un égoïsme à plusieurs et se gardent de la présenter comme le lien social idéal (i).
La solidarité ne doit être que la traduction pratique de la fraternité, union volontaire des esprits et des cœurs, qui commence sur terre cette société universelle dont le terme est Dieu, centre aimant du monde : « Je l'écrirai et le dirai sans cesse : il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! » répétait Hugo en 1875 dans la préface àes Actes et Paroles, Il n'est pas d'objurgation qui revienne plus souvent dans ses écrits. L'évolution sociale tend à l'unité, à la fusion des nations dans l'humanité, qui est l'unité suprême (2), et, en dernier lieu :
« C'est en fraternité que tout doit se dissoudre. » (3)
Lorsque la fraternité aura réellement pénétré les cœurs, lorsque la civilisation aura entièrement émancipé les hommes et les peuples, alors seulement la paix se trouvera fondée d'une façon définitive. Jusque là toutes les tentatives pour provoquer un désarmement partiel sans que la justice internationale, la liberté et la fraternité soient au dessus de toute atteinte, seront précaires, dangereuses même.
(1) Palante, Précis de sociologie^ p. 44.
(2) A. et P. pendant. T. ll.Congrès de la paix de Lausanne (1869).
(3) Les Quatre "Vents de l'Esprit : Les statues.
et le ppète a dit à ce sujet des choses fort justes au Congrès de la paix de 1875 :
« La fraternité' n'est pas un fait de surface. La paix n'est pas une superposition. La paix est une re'sultante. On ne décrète pas plus la paix qu'on ne décrète l'aurore. Quand la conscience humaine se sent en équilibre avec la réalité sociale; quand le morcellement des peuples a fait place à l'unité des continents;... quand le côté matière de l'homme se subordonne au côté esprit;.... quand il y a identité entre l'honnêteté politique et l'honnêteté sociale; .... alors de la même façon que le jour se fait, la paix se fait.... par l'ascension du droit. » (i)
Mais quand sur ces points l'œuvre du progrès sera suffisamment accomplie, les générations nouvelles assisteront au développement harmonieux de l'individu et du milieu social, à la restriction aussi complète que possible des causes de souffrance qui ne seraient pas dues à la force fatale des choses, et la marche ascensionnelle du genre humain vers la plénitude d'activité s'effectuera librement. Plus de misère, plus d'entraves artificielles à la spontanéité de chacun; l'instruction sera ouverte également à tous, la puissance sociale, réduite au minimum de contrainte, ne s'exercera que pour la garantie des faibles et dans l'intérêt des services publics. Le droit, identique à la vie, sera, en un mot, reconnu et respecté chez tous les êtres humains sans distinction de races ni de sexes, et les hommes
(I) A. et P. depuis. T. I.
affranchis comprendront enfin que leur mission est de marcher vers le Dieu au prix d'efforts qui devront se continuer au delà des limites de cette vie.
Les descriptions enflammées que Victor Hugo trace de l'humanité parvenue à ce degré de perfection sociale sont la répétition de celles qui dépeignent l'état de bonheur futur de l'univers entier revenant à Dieu et recouvrant la splendeur d'où sa chute l'avait précipité. Il nous suffira de recueillir dans les Châtiments et la Légende des Siècles quelques vers extraits de ses hymnes en l'honneur de ce radieux avenir :
« Temps futurs! Vision sublime!
Les peuples sont hors de l'abîme.
Le désert morne est traversé,
Après les sables, la pelouse :
Et la terre est comme une épouse,
Et l'homme est comme un fiancé!....
Car le passé s'appelle haine
Et l'avenir se nomme amour.
Dès à présent dans nos misères
Germe l'hymen des peuples frères,...
O République universelle,
Tu n'es encor que l'étincelle,
Demain tu seras le soleil!...
Plus de soldats l'épée au poing-, plus de frontières... Science, art, poésie, ont dissous les entraves De tout le g-enre humain. Où sont les maux soufferts?... Tout l'univers n'est plus qu'une famille unie. Le saint labeur de tous se fond en harmonie ; Et la société, qui d'hymnes retentit.
Accueille avec transport l'effort du plus petit.... Nous vous verrons sortir de ce g-ouffre où nous sommes. Mêlant vos deux rayons, fraternité des hommes.
Paternité de Dieu!...
Liberté! plus de serf et plus de prolétaire!.,. L'arbre saint du Prog^rès, antrefois chimérique. Croîtra, couvrant l'Europe et couvrant l'Amérique, Sur le passé détruit. »
De même que Victor Hugo est optimiste en me'taphysique parce qu'il oppose à la réalite' passée ou présente la réalité à venir, de même, en politique, son optimisme est l'expression de sa foi religieuse dans l'émancipation future de l'humanité, épisode de l'évolution universelle des êtres vers leur idéal divin. Le passé a été terrible, le présent est encore sombre, mais l'avenir est, dès à présent, gros de promesses.
Dans la Légende des Siècles les deux pièces si connues : Pleine mer, Plein Ciel, sont aussi l'antithèse vibrante de l'ancien monde mauvais qui doit disparaître, et de l'avenir de progrès qui attend l'humanité. Le navire aérien qui symbolise cette ascension,
« C'est le destin de l'homme à la fin évadé....
Il est le vaste élan du progrés vers le ciel,
Il est l'entrée altière et sainte du réel
Dans l'antique idéal farouche....
Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant,
Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,
. Rajeuni les races flétries, Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr, Dieu juste ! et fait entrer dans l'homme tant d'azur Qu'elle a supprimé les patries ! >
La suppression des patries était pour Hugo un idéal supposant la réalisation préalable de la liberté, de la justice et de la fraternité humaines, mais il n'en regardait pas moins comme sacrée la notion actuelle de patrie.
La preuve de ses sentiments patriotiques, est superflue. Ses vers ont chanté les victoires de nos
armées, ont pleuré leurs défaites; on se rappelle comment il a exalté le rôle de la France dans l'œuvre du progrès, comment il a revendiqué jusqu'à la fin le droit en faveur des provinces qui nous ont été arrachées après l'année terrible. Il estimait que s'il faut préparer pour l'avenir l'unité des nations (i), il faut se garder de perdre pied comme citoyen (2), et qu'à de certains moments le meilleur moyen de servir l'humanité, c'est d'aimer sa patrie (3). En un mot, il a su défendre encore là l'idéal sans méconnaître le réel.
A tout instant, Hugo proclame sa foi invincible dans le triomphe fmal du progrès. Comme un refrain, reviennent dans ses écrits ou ses discours, à partir de l'année 1848, ces affirmations : « Oui, le progrès sera; oui, le jour luira; oui, la délivrance viendra. » (4)
Pourquoi? C'est que l'humanité, résumant le mouvement d'ensemble de l'univers visible, doit finir par surmonter les puissances de l'ombre; c'est que : « le droit, c'est la permanence du vrai dans les âmes; le droit, c'est Dieu vivant dans l'homme. De là vient que là où est le droit, là est la certitude du triomphe.... Ohl la belle chose que la force des choses!... Le progrès n'est autre chose qu'un
(i) A. et P. pendant. T. II. — Congrès de la paix de Lausanne.
(2) Posi'Scriptum de ma vie, p. 7.
(3) A. et P. depuis T. I. {Aux Rédacieurs du Rappel.)
(4) Réponse aux Romains. — A. et P. depuis. T. I.
phénomène de gravitation; qui donc rentrave> raît? » (i)
Victor Hugo a été souvent raillé de cette confiance robuste dans l'avènement du droit et de la fraternité. Elle n'a pas lieu de surprendre quand on en connaît les origines métaphysiques. Il est vrai que bien des fois^ notamment pendant la période d'exil, le poète a manifesté trop de certitude relativement à la réalisation prochaine dé son idéal. Les proscrits s'enchantaient de leurs propres rêves, et, pareils aux Hébreux sur la terre de l'étranger, se consolaient de leurs maux en prédisant le règne du Progrès sauveur.
Les événements qui se sont déroulés depuis V Année terrible ont prouvé que les peuples sont loin d'être mûrs pour une telle perfection et qu'il convient de n'escompter l'avenir qu'avec prudence si l'on ne veut risquer d'être la victime d'un excès d'illusions. Victor Hugo a été durement affecté par le démenti brutal de la réalité à ses rêves impatients de fraternité universelle, et il aurait pu éviter cette déception s'il s'était mieux souvenu de ses fréquentes réserves sur la difficulté du progrès, sur l'incertitude et la relativité de ses résultats partiels. Car sa foi n'était point aveugle, et, comme nous l'avons montré, sa philosophie même lui interdisait de croire que l'humanité pût jamais parvenir à un état de perfection sociale définitif : « L'homme,, répétait-il, ne sera complet qu'après la vie.
(i) Rentrée à Jersey, — A. et P. pendant T. I.
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