XXXVIII
l6 LA PHILOSOPHIE DE VICTOR HUGO
dans les Chants du Crépuscule, les Voix Intérieures, les Rayons et les Ombres, Hugo insiste sur le trouble des consciences et sur les destinées nouvelles auxquelles aspire le XIX*" siècle.
« De quel noiQ te nommer, heure trouble où nous sommes ?
Tous les fronts sont baig'nés de Uvides sueurs.
Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes
Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.
Croyances, passions, désespoirs, espérances.
Rien n'est dans le gfrand jour et rien n'est dans la nuit...
Que ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre.
Notre siècle va voir un accomplissement. » ( i )
Il rappelle avec une vigueur croissante le devoir des riches, des pri-nces, des gouvernants; il se préoccupe toujours davantage des souffrances du peuple, des iniquités politiques et sociales; la mission des écrivains, des poètes, la sienne particulièrement, lui apparaissent de plus en plus augustes et nécessaires.
Dès les Chants du Crépuscule, nous voyons se manifester un sentiment d'abord assez limité dans son expression, mais qui ira se développant sans cesse par la suite : la foi dans l'avenir, dans le progrès intellectuel et moral de l'humanité.
Oh ! l'avenir est magnifique !
s'écrie le poète après juillet 1830, en s'adressant à la jeunesse française.
Dans les Voix Intérieures' cqHq foi s'affirme calme et profonde :
(i) Chants du Crépuscule, Prélude.
« Ce siècle est grand et fort. Un noble instinct le mène, Partout on voit marcher Tidée en mission ; Et le bruit du travail, plein de parole humaine, Se mêle au bruit divin de la création . . .
L'austère vérité n'a plus de portes closes.
Tout verbe est déchiflfré. Notre esprit éperdu. Chaque jour, en lisant dans le livre des choses, Découvre à l'univers un sens inattendu ». (i)
Pourtant, toute cette période, d'une durée de plus de dix ans, pendant laquelle révolution des opinions politiques s'accentue dans le sens démocratique, est, pour la pensée religieuse, une époque de doute, de tâtonnements, de déchirements intérieurs. Ces luttes s'accompagnent nécessairement de vues pessimistes sur la nature humaine qui, faute d'être rattachées à un système général logiquement constitué, se trouvent en contradiction avec les élans d'espérance en un sort meilleur de l'humanité. Ce n'est que plus tard, une fois sa philosophie formée, que Victor Hugo concilie ces éléments divergents et qu'il peut marcher d'un pas assuré dans la voie du progrès.
Nous avons le doute en nous, disait-il en décrivant ses angoisses :
« Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi, Le doute qui m'emmène errer dans le bois sombre, Spectre myope et sourd, qui, fait de jour et d'ombre. Montre et cache à la fois toute chose à demi... On dirait que j'attends quelqu'un qui n'ouvre pas... Nous portons dans nos cœurs le cadavre pourri
l8 LA Ï^HILOSOPHIE DE VICTOR HUGO
De la religcion qui vivait dans nos pères.
Voilà pourquoi je vais, triste et réfléchissant. » (i)
S'il exalte le siècle commençant et en attend de meilleurs jours pour Thomme, s'il chante les progrès de la science, il ne peut s'empêcher d'ajouter :
« Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante, C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant. » (2)
Le même recueil revient abondamment sur la détresse morale du poète, sur ce désarroi profond du cœur qui nous saisit quand le destin nous pose devant l'énigme universelle.
« Oh ! comme avec terreur, pilotes en détresse. Nous nous apercevons qu'il nous manque la foi... Cette absence de foi, cette incrédulité, Ignorance ou savoir, sag^esse ou vanité, Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme, Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme? Est-ce un mal passager? est-ce un mal éternel?... Que croire? Oh! j'ai souvent, d'un œil peut-être expert, Fouillé ce noir problème où la sonde se perd ! »
Bien des fois le poète s'est dit : la grande Nature sait tout. Tout serait clair pour qui la comprendrait. Il semble parfois qu'elle veuille parler :
« Mais Dieu le lui défend ! En vain vous écoutez ; Aucun verbe en ces bruits l'un par l'autre heurtés ! »
Ce chant qui sort des campagnes, les vents, le tonnerre grondant, la vague infatigable de la mer,
(i) Chants du CrépusculCy XXXVIII.
(2) Voix Intérieures^ I.
« Toutes ces voix ne sont qu'un bégaiement immense.
L'homme seul peut parler et l'homme ig-nore, hélas !...
Aussi repousser Rome et rejeter Sion,
Rire et conclure tout par la nég-ation,
Comme c'est plus aisé, c'est ce que font les hommes.
Le peu que nous croyons tient au peu que nous sommes. »
Résignons-nous donc :
« Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute . » ( i )
Les œuvres de cette période sont donc empreintes de mélancolie et bien qu'au point de vue politique Hugo proclame de plus en plus la nécessité de lutter contre le passé et d'assurer le triomphe des idées de liberté, de justice sociale, au point de vue philosophique, sa pensée paraît en proie à un véritable découragement. La brièveté de l'existence, la vanité de nos efforts, le néant de l'homme en présence du monde sourd, impénétrable, tels sont les thèmes les plus fréquents de sa muse, et l'on comprend qu'elle vole désespérée dans ces ténèbres. De là cette contradiction que Renouvier a fait ressortir entre la foi du poète dans le progrès social et le pessimisme presque sans contre-poids de ses doctrines philosophiques.
Mais à partir du livre ks Rayons et les Ombres (publié en 1840) on s'aperçoit que le poète commence à sortir de cette crise spirituelle, qu'il est en voie de condenser les idées qui jusque là n'avaient constitué que des aperçus isolés, fragmentaires, de les rattacher à un centre commun. Il attire d'ailleurs
(i) Voix Intérieures, XXVIIL
lui-même, dans sa préface, Tattention des lecteurs sur ce point.
L'auteur; écrit-il, « se tourne constamment vers rhomme, vers la nature ou Dieu. A chaque ouvrage nouveau qu'il met au jour, il soulève un coin du voile qui cache sa pensée ; et déjà peut-être les esprits attentifs aperçoivent-ils quelque unité dans cette collection d'oeuvres au premier aspect isolées et divergentes. »
En effet, bien que le livre des Rayons et des Ombres ne soit pas encore entièrement purgé des contradictions qui existaient dans les poèmes antérieurs, des angoisses au milieu desquelles se débattait la pensée de Victor Hugo, le ton y change et comporte plus d'assurance.
Auparavant le poète se disait : la grande Nature pourrait parler, mais Dieu le lui défend. Au contraire, dans les Rayons et les Ombres, il s'écrie :
« Va dans les bois ! va sur les plag'es !
Compose tes chants inspirés
Avec la chanson des feuiRages
Et l'hymne des flots azurés !
Dieu t'attend dans les solitudes,...
La Nature est la g-rande lyre,
Le poète est l'archet divin. » (i)
De même, précédemment, la contemplation de l'infini l'effrayait; il se sentait écrasé en face de l'éternel inconnaissable, et bien que l'expression de ses doutes fût traversée d'appels à la prière :
« Ma fille va prier! »
au fond, l'incertitude l'emportait :
« Dieu ! la mort ! mots sans fond qui cachent un abîme. -»
Quand son esprit essayait de plonger dans ces gouffres, il en revenait avec un cri d'épouvante :
« Car il avait au fond trouvé l'éternité. » (i)
Dans les Rayons et les Ombres ses méditations sont plus sereines :
« Quand je rêve sous la falaise, Ou dans les bois, les soirs d'été, Sachant que la vie est mauvaise, Je contemple l'éternité.
A travers mon sort mêlé d'ombres.
J'aperçois Dieu distinctement, » (2)
Cette vision divine calme son âme :
« Moi je contemplerai le Dieu père du monde.
Qui livre à notre soif dans l'ombre ou la clarté. Le ciel, cette grande urne, adorable et profonde, Où Ton puise le calme et la sérénité. » (3)
Tandis qu'autrefois il appelait l'amour :
« Heureux qui peut aimer...
Aimer, c'est la moitié de croire. » (4)
il se dit à présent :
(1) Feuilles d'automne y XXIX.