XL
(3) XVL
(4) Chants du Crépuscule, XXXVIII.
< Il faut aimer ! Tombre en vain couvre L'œil de notre esprit, quel qu'il soit, Croyez, et la paupière s'ouvre!
Aimez, et la prunelle 'voit ! » (i)
et, à la fin de la prière intitulée Sagesse il peut conclure en ces termes :
« Et de ce triple aspect des choses d'ici -bas. De ce triple conseil que l'homme n'entend pas, Pour mon cœur où Dieu voit, où la haine s'émousse. Sort une bienveillance universelle et douce. »
Remarquons-le en passant, ce morceau remarquable et par la forme et par le fond, contient un abrège' de la philosophie pratique de Victor Hugo et réellement, ainsi qu'il le dit lui-même en terminant, un programme de sa règle de vie. Ces trois voix dont il parle, il les a toujours écoutées : courroucetoi poète! le mal est dans le monde, Thomme est mauvais; — pardonne, aime, sois indulgent et doux ; — songe à l'éternité de Dieu et à Timmensîté du monde devant lesquelles nos passions et nos disputes ne sont rien. De ces conseils est sortie une philosophie qui, passant de l'indignation sainte à l'indulgence et à la sérénité, poursuivait le mal sans haïr le méchant et travaillait pour l'avenir sans s'attarder aux petites querelles du fempâ présent.
Toutefois, si les Rayons et les Ombres indiquent déjà que le poète est sur le point de trouver un remède aux agitations de sa pensée, ce n'est que
(i) Rayons et Ombres, XL.
pendant l'exil que Victor Hugo a de'finitivement achevé' son évolution philosophique. Dès lors le ton change : plus de doute, plus d'he'sitation ! Il continue encore à décrire en termes splendides le côte' de mal et d'ombre qui existe dans le monde, et sous l'impression des deuils de famille qui l'ont frappe', ses vers acquièrent un degré' d'émotion et une profondeur qu'ils n'avaient pas encore atteints, mais tous ses chants se terminent par des actes de foi, par la certitude de la victoire suprême de la vie, de la lumière, de l'amour.
Ces deux périodes de la vie morale de Victor Hugo sont bien tranchées et il faut avoir cette distinction présente à l'esprit pour interpréter sainement son œuvre. Ce n'est plus de la même façon qu'il comprend et développe ses théories sur le côté mauvais des choses, sur l'infinité du monde, et sur l'inconnaissable. Dès qu'il a constitué sa philosophie, s'il trouve encore à l'univers un caractère effrayant, s'il se livre avec force à la description de ce mystère, il ne manque pas d'y opposer ses vues optimistes sur Dieu et sur le progrès de la création.
La transformation des croyances religieuses de Victor Hugo en une croyance philosophique exigea donc environ vingt années pour s'accomplir en entier, et nous venons d'en marquer sommairement les étapes. Cette substitution de croyances était inévitable, car le doute avec ses conclusions pessimistes ne pouvait indéfiniment persister en Victor Hugo. Le besoin d'action dont il était possédé exigeait une foi, une foi comportant la possibilité
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de résultats positifs dans la lutte que l'humanité soutient contre le mal physique ou moral. Chez cet esprit robuste, la théorie et la pratique sont liées d'une étroite union; aussi ne fut-il satisfait que quand les énergies instinctives de son tempérament purent trouver leur formule et s'appuyer sur de solides fondations spéculatives. Il lui fallait une philosophie pour déterminer et justifier le sens de son activité.
« La philosophie doit être une énergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'améliorer l'homme.... La science doit être un cordial.... Tendre la pensée à la soif des hommes, leur donner à tous en élixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la conscience et la science, les rendre juste par cette confrontation mystérieuse, telle est la fonction de la philosophie réelle. La morale est un épanouissement de vérités. Contempler mène à agir. L'absolu doit être pratique.... La sagesse est une communion sacrée. C'est à cette condition qu'elle cesse d'être un stérile amour de la science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et que de philosophie elle est promue religion » (i).
Hugo a voulu une philosophie pour fonder sa morale et sa politique; il a pensé que le savoir n'est pas un but par lui même, mais qu'il a pour fm de nous permettre de répondre de mieux en mieux aux questions inéluctables : que 6ommesnous? quelle doit être la règle morale de nos actes?
(T) Misérables, T. III, p. 296. éd. déf. in-iS Hetzel.
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Cette préoccupation constante des applications de la philosophie à la vie pratique présente un caractère religieux qui cadre bien avec la façon dont Victor Hugo a compris son devoir et exercé son rôle. Dans ces conditions, la certitude doctrinale était une nécessité pour lui et Ton s'explique la fougue, l'âpreté haletante avec laquelle il s'est élancé en quelque sorte à l'assaut de la vérité, ainsi que la foi un peu visionnaire où il s'est enfermé pendant à peu près le dernier tiers de sa vie. Comme le hibou qui personnifie le scepticisme dans le poème Dieu y il pouvait s'écrier devant le voile épais dont se couvre la réalité :
« Mais, spectre, arrache donc ce masque! »
La célèbre pièce des Contemplations : Ibo, est caractéristique du sentiment violent en même temps que raisonné qui l'emportait dans ces régions aventureuses de la pensée.
Parce que
« L'homme a besoin, dans sa chaumière,
Des vents battu, D'une loi qui soit sa lumière
Et sa vertu. »
Parce que
< Il faut que le peuple s'arrache
Au dur décret Et qu'enfin ce g-rand martyr sache
Le g-rand secret. »
Le poète cherchera sans se décourager à percer le mystère de la Nature :
« Je veux savoir, Quand la science serait sombre
Comme le soir. . .
Donc les lois de notre problème,
Je les aurai ; J'irai vers elles, penseur blême.
Mage effaré
Jusqu'aux portes visionnaires
Du ciel sacré ; Et si vous aboyez, tonnerres,
Je rugirai. »
Cet enthousiasme sacré remplit encore la pièce qui termine le livre l'Art d'être grand père et qui a pour titre : VAme à la poursuite du vrai. Elle a moins de mouvement lyrique que Iho, mais elle renferme de belles pensées et de beaux vers; elle doit être bien antérieure aux autres morceaux du livre.
« Je m'en irai dans les chars sombres Du songe et de la vision....
Car il faut qu'enfin on rencontre L'indestructible vérité, Et qu'un front de splendeur se montre Sous ces masques d'obscurité; La nuit tâche, en sa noire envie.
D'étouffer le germe de vie, De toute puissance et de jour, Mais moi, le croyant de l'aurore, Je forcerai bien Dieu d'éclore A force de joie et d'amour. »
C'est Dieu, c'est Tabsolu qu'il cherchait, et effectivement il lui fallait pour arriver à la certitude aussi complète que possible, appuyer ses convictions sur une théorie atteignant le fond de la spéculation humaine; c'est pourquoi tout pour lui se
ramène à l'idée de Dieu et en procède. Il ne veut point de philosophie incomplète, de vues partielles sur le monde.
« Les vues partielles n'ont qu'une exactitude de petitesse... Tendons toujours à la synthèse.
Pour bien voir l'homme, il faut regarder la nature; pour bien voir la nature et l'homme, il faut contempler l'infmi. Rien n'est le détail, tout est l'ensemble. A qui n'interroge pas tout, rien ne se révèle, (i) »
Ces lignes expliquent le caractère de la philosophie de Victor Hugo : il s'est efforcé d'atteindre la loi dernière de l'univers, celle qui régit les rapports de Dieu et du monde, pour en déduire la conduite de l'homme tant à titre privé qu'au point de vue social. Sans doute, en fait, ainsi qu'il arrive toujours, les sentiments, les actes, ont anticipé^ sur la théorie et Victor Hugo était déjà fort avancé dans son évolution politique avant d'en avoir arrêté les principes, mais une fois la théorie établie, c'est elle qui devient maîtresse. Pour faire un exposé fidèle des doctrines de Victor Hugo il faut commencer logiquement par les questions les plus hautes, par les questions métaphysiques, et, parmi celles-ci, par la théodicée. Ainsi que nous le verrons, c'est d'après la nature de Dieu que Victor Hugo définit la loi générale qui préside aux destinées des êtres ; c'est de cette loi qu'il fait dériver les devoirs de l'homme et la direction du progrès humain; c'est
i) Post-Scriptum de ma vie^ p. 256-257 (Galmann Lévy).
enfin conformément à ces conceptions d'ensemble qu'il tâche de résoudre les points de détails que soulèvent les applications de la morale et de la politique.
Les Contemplations sont le premier ouvrage dans lequel apparaisse avec quelque netteté la philosophie proprement dite de Victor Hugo, notamment dans la pièce qu'il a. intitulée : Ce que dit la Bouche d'Ombre, La seconde partie des Contemplations ^ les œuvres posthumes : Dieu, la Fin de Satan, et le Post'Scriptum de ma vie appartiennent à la même période d'activité philosophique, de même qu'un grand nombre de pièces éparses dans les Châtiments ou dans des ouvrages postérieurs aux Contemplations,
Sans contredit, le poème Dieu donne la clef du système philosophique de Victor Hugo. Cette œuvre à laquelle on n'a pas accordé encore toute l'attention qu'elle mérite, est un monument de la plus haute poésie : elle doit être rangée non seulement parmi les chefs-d'œuvre de Victor Hugo, mais aussi au nombre des plus belles choses que le génie humain ait produites. Actuellement, elle continue à souffrir du préjugé existant contre Hugo comme penseur et de la demi-indifférence qui s'est attachée à ses œuvres posthumes. Cependant le poème forme un ensemble remarquable, il a peu de longueurs et la langue en est de la meilleure époque de Victor Hugo. La préface de la première série de la Légende des Siècles nous apprend qu'il était presque terminé en 1859. C'est faute d'avoir connu cet ouvrage, avons-nous dit, que Guyau n'a pu
s'assimiler en entier les doctrines du poète et, quant à Renouvier, il nous semble ne pas s'en être suffisamment inspire', car il se borne à peu près à en faire un sec résumé à la fin de son livre.
Dieu est un essai d'exposé méthodique de la philosophie de Victor Hugo. Ses doctrines essentielles s'y montrent dans un certain ordre général, mais c'est toujours la poésie qui y préside, et dans les détails, le plan dévie à tout instant au caprice de l'inspiration. Souvent les idées se présentent sous forme d'envolées superbes, -empiétant sur ce qui va suivre, sans lien immédiat avec ce qui précède; en outre il arrive que Victor Hugo s'attache en bien des endroits plus aux questions qui se prêtent à la poésie qu'aux idées les plus importantes.
L'ouvrage décrit une ascension vers la lumière, c'est-à-dire la montée vers Dieu de l'âme qui le cherche en gravissant les degrés pénibles de la connaissance.
D'abord elle interroge le sens commun, l'esprit humain, multiple, ondoyant, qui passe d'un contraire à l'autre et se perd en vaines conjectures; de cet être collectif sortent des voix diverses qui interpellent le chercheur, lui présentent des objections, le découragent en lui faisant ressortir les difficultés de sa tâche. Pourtant l'âme persiste et commence sa marche ascendante vers le vrai. Au fur et à mesure qu'elle avance, l'obscurité où elle était plongée s'atténue, se laisse pénétrer par les lueurs du jour. Elle part du matérialisme ou de la négation de Dieu, dépasse le scepticisme et parvient aux systèmes qui
entrevoient l'existence divine. Les uns croient à deux principes ; d'autres admettent la multiplicité' des dieux, à l'exemple des religions de l'antiquité grecque et latine; d'autres enfin ont la notion du Dieu unique.
Ici les clartés augmentent. Le mosaïsme, le christianisme, le rationalisme déiste entendus successivement, conduisent dans une grandissante lumière au seuil même de la vérité. Mais franchir ce dernier obstacle, contempler l'Etre sans aucun voile, n'est pas donné à des vivants; il n'y a que la mort qui puisse permettre l'accomplissement de ce désir suprême, et le poème se termine par ces mots :
« Passant, Écoute : Tu n'as vu jusqu'ici que des songes.... Mais maintenant veux-tu, d'une volonté forte, Entrer dans l'infini, quelle que soit la porte?.... Veux-tu toucher le but, reg-arder l'invisible?... Veux-tu planer plus haut que la sombre Nature? Veux-tu dans la lumière inconcevable et pure Ouvrir tes yeux, par l'ombre affreuse appesantis? Le veux-tu? Réponds.
Oui, criai -je...
Et je mourus. »
L'effort du poète pour introduire une certaine rigueur de méthode dans son œuvre est évident, mais si le plan suivi est favorable à des développements poétiques, il est faible au point de vue de la philosophie. Le plan n'est ni historique, ni logique et le mélange de systèmes purement philosophiques et de doctrines religieuses n'est pas heureux. Les
chapitres IV-V-VI, quelle que soit leur valeur litte'raire rompent l'unité de Tensemble.
Néanmoins l'unité existe dans la pensée de Victor Hugo; il est aisé de faire la synthèse de ses idées et de les présenter dans leur ordre rationnel. Ce sera l'objet des études qui vont suivre.