CHAPITRE II
Impression g-énérale que provoque l'univers. — L'inconnaissable. — Comment Dieu peut être perçu : par intuition, dans la Nature et dans notre Conscience. — Dieu ne peut être défini. — Ce que nous pouvons savoir de lui : c'est l'Être absolu qui se révèle à notre intelligence comme Lumière, à notre conscience comme Amour.
Lorsque Victor Hugo songe au monde extérieur, il est surtout frappé, à l'exemple de Pascal, de son caractère d'infinité dans le temps et dans l'espace, qui paraît à notre raison à la fois certain et incompréhensible. Nul poète n'a développé en termes plus saisissants les idées d'éternité, d'immensité du monde, n'a mieux traduit l'impression d'angoissant défi qu'il porte à notre intelligence.
Mettant à profit les découvertes grâce auxquelles l'astronomie moderne fournit à l'imagination une source d'inspirations où les notions les plus exactes peuvent s'allier à la poésie la plus haute, son génie se plaît à ces descriptions et rêveries grandioses qu'il sent dignes de lui. Il aime à se perdre dans des voyages vertigineux à travers les astres ; par delà les étoiles, par delà les nébuleuses, dont la lumière emploie des centaines et des milliers d'années pour
nous parvenir, le télescope, au fur et à mesure que sa puissance s'accroît, nous révèle de nouveaux univers et nous en fait pressentir d'autres encore que notre œil ne verra jamais (i). Que de fois ne nous fait-il pas partager le frisson sacre' qu'il éprouve dans la contemplation de cet infini où
« L'être est prodigieux à ce point....
Qu'il ressemble au néant; et Tout par moment donne Le vertig-e de Rien. » (2)
La même pensée est exprimée dans ce passage de la Légende des Siècles :
« Là plus de rives, plus de bords, plus d'horizons. Dans l'étendue, où rien ne marque les saisons. Où luisent les azurs, où les chaos sanglotent, Des millions d'enfers et de paradis flottent, Éclairant de leurs feux, lugubres ou charmants. D'autres humanités sous d'autres firmaments.
Où cela cesse-t-il? Cela n'a pas de terme.
Quel Styx étreint ce ciel! Quelle mer l'enferme? Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères. Forêt. L'impossible à travers l'évident transparaît. C'est le point fait soleil, c'est l'astre fait atome ; Tant de réalité que tout devient fantôme... » (3)
Victor Hugo rapproche volontiers ces idées opposées : Tévanouissement de l'énorme, et d'autre part, le grossissement de l'atome devant l'infini. Ces points microscopiques qui brillent au firmament comme des piqûres de lumière constituent chacun
(i) Voir: Post-Scripium de ma vie: Choses de Vlnjini^ p. 213 et suivantes.
(2) Dieu, II- VII.
(3) Le Titan, T. IV.
un foyer, « ce foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un univers, cet univers n'est rien. Tout nombre est zéro devant Tinfini. »
Par contre « lorsque l'imperceptible étale sa grandeur... le sens inverse de l'immensité se manifeste. » (i)
En présence de ces méditations qui grandissent notre âme tout en la frappant de stupeur, notre raison s'arrête éperdue, comprenant qu'elle ne peut * embrasser la réalité entière et qu'elle ne peut expliquer qu'une infime partie des choses. Mais lui est-il possible de se désintéresser de toute recherche, de toute conjecture au sujet du monde en lui-mèine et de la place que l'homme y tient?
« L'ensemble des choses est inouï de chimère et écrasant de réalité... Tout cela est une unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis... Et vous voulez que sous la pression de tous ces gouffres concentriques aux fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi ! Dans quel
moi? Dans mon moi matériel? Vous voulez que
je me contente de ces deux certitudes; je suis né et je mourrai ! certitudes qui sont elles-mêmes des gouffres ».
Non, continue le poète,, cela ne se peut :
« Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là. De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme... Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des
(i) Les Travailleurs de la mer.
questions à robscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la destinée? Dans quelle proportion rhomme fait-il partie du monde? Qu'est-ce que la vie? qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? qu'est-ce que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté? » (i)
Tels sont les problèmes métaphysiques, nécessaires comme la raison elle-même, qui ont tourmenté Victor Hugo, et lui ont inspiré les songeries, les doctrines, tantôt profondes, tantôt contestables, dont, nous le répétons, le désordre superficiel couvre une philosophie parfaitement homogène.
Pour échapper aux angoisses du doute, Hugo se réfugie du coup en la foi en Dieu, et, encore à l'exemple de Pascal, la conception de la misère et du néant de l'homme, lui servira d'argument à l'appui de ses convictions déistes. Si le mystère nous environne, si nous sommes écrasés par le monde illimité, si notre raison est bornée, vacillante, nous n'en sentons que davantage la nécessité de nous rattacher à un principe suprême, à Dieu. Si Dieu n'était pas là, s'écrie Victor Hugo, comme on frémirait.
« Mais ce gfrand front serein dans l'immensité rentre, Et comme un feu suffit pour éclairer un antre, L'univers reparaît. » (2)
Pour monter jusqu'à Dieu, nous ne pouvons
(i) Post-Scriptum de ma vie, p. 231 à 233.
(2) Dieu, H-VII.
compter que sur un acte d'intuition directe, car son infinité le rend inaccessible à notre simple entendement. Les doctrines contraires se heurtent en notre esprit, s'y opposent sous forme d'antinomies; nous ne pouvons dire de Dieu qu'une chose : il est! Mais quand notre intelligence doit s'avouer vaincue, notre cœur nous révèle l'essence divine et notre conscience nous éclaire sur le but de notre existence.
C'est une des thèses favorites de Victor Hugo que l'impuissance du seul raisonnement à nous dévoiler Dieu et le sens véritable des choses : sous ce rapport, il a été très justement comparé aux philosophes qui, avec Kant, refusent à la raison pure la faculté de dépasser l'expérience sensible et n'accordent qu'à la raison pratique le pouvoir de pénétrer dans le domaine des réalités transcendantes. Il y a pour lui une impossibilité radicale à ce que les êtres incomplets que nous sommes aient la prétention de faire rentrer l'absolu dans les catégories de leur entendement et d'en donner une explication en forme. Les mailles de notre logique ne peuvent retenir ce qui échappe à toute mesure; nos organes des sens sont trop insuffisants pour que nous puissions observer en son entier cet ensemble infiniment complexe que nous appelons l'univers, encore que par la science, il nous soit permis de dissiper de plus en plus l'ombre qui nous cache les lois des phénomènes, et, sans espoir d'atteindre jamais les bornes du savoir, de faire au moins des progrès continuels dans la découverte de la vérité.
Nombreuses sont les pièces dans lesquelles Victor Hugo fait ressortir Tinfirmité de notre intelligence et son insuffisance pour comprendre et nommer Dieu :
« Ajuste....
N'importe quel calcul à n'importe quel rêve... Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien.
Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable. » (i)
Et dans Religions et Religion :
« N'attends pas du g"oufFre où s'effacent les âges, N'attends pas du grand Tout, farouche, illimité... Une explication de Dieu selon les régies »
Esprit, prends ton vol, dit-il en s'adressant à rhomme, mais
<' N'espère pas, si haut que ton âme ait monté, T'envoler au delà de ton humanité. »
Connaître à fond Celui qui vit, ses attributs, ses volontés, cela dépasse notre effort :
« Toi-même tu rirais si tu pouvais connaître
A quel point tu ne peux, homme, rien faire naître.
Rien construire en dehors des formes que tu vois. » (2)
Le poème VAne développe encore ce thème que Dieu est à la fois incontestable et inexplicable pour rhomme ; que la science toute seule ne peut élucider les grandes questions qui inquiètent l'humanité; qu'il faut y ajouter la conscience et que la fréquentation de la nature plus que l'étude des livres fait
(i) Légende des Siècles, T. II, LVII.
(2) Religions et Religion^ II.
comprendre le pourquoi du monde et mène à Dieu.
Ce monde, en effet, dit le poète, est tout à la fois obscur et éclatant. A chaque pas que fait le marcheur l'horizon se prolonge. Les faits vivent autour de lui, le mystère épaissit son taillis; pourtant^ sans cesse il subit l'obsession des êtres et des choses lui montrant Dieu sous leur transparence, et il lui suffit de voir, la nuit, flamboyer les globes d'or pour que le spectre du réel traverse sa pensée.
En vain chargera-t-on la science de résoudre le problème : « tout est mêlé de tout »; après une étude acharnée, quand on a :
« Un résultat quelconque à gfrands frais obtenu, Vous vous sentez vider par quelqu'un d'inconnu. »
Que faire? 11 faut quitter le fatras des textes, rentrer dans le vrai en retournant à la Nature, et Hugo se moque de ces sophistes qui^ pour trouver l'Éternel, se plongent dans les bouquins :
« Pas un ne comprenant le splcndide credo
Qui s'étoilc le soir aux plis du noir rideau. » (t)
Il faut lire ces chapitres, dont nous ne donnons ici qu'une sommaire analyse, pour apprécier de quelle façon grandiose Hugo a su décrire l'émoi de notre esprit devant les problèmes éternels d'où dépend notre destinée, et ces sentiments multiples qui viennent nous assaillir quand, en présence surtout du ciel étoile, nous subissons véritablement
(i) L'Ane, Ch. X-XI, passim.
« la pression du monde formidable. » Notre effroi devant l'e'ternel et Tillimite', la conception de notre néant; en même temps l'intuition qu'il doit y avoir sous le monde apparent un monde invisible plus réel, sous les phénomènes changeants une volonté qui persiste, et par dessus tout cela Téblouissement pontifical dont parle le poète, toutes ces idées et ces impressions ont rencontré en lui un de leurs plus sublimes interprètes.
Victor Hugo compte donc sur l'intuition pour percevoir Dieu et dans la Nature et en nous mêmes. 11 croit à Dieu vu directement et comme à l'œil nu (i).
Nous reviendrons dans un des chapitres suivants sur le rôle prépondérant qu'il attribuait à l'intuition dans la connaissance des vérités morales. Sa méthode a été de se mettre autant que possible par vision directe en contact avec le vrai, de l'appréhender, de le violenter même, ainsi qu'en témoigne la pièce des Contemplations : Ibo, Le raisonnement n'a fait chez lui que suivre et compléter les données de l'intuition (2).
(î) Post-Scripium de ma vie, p. 196.
(2) Les idées de Victor Hugfo sur l'intuition sont corrélatives de sa foi dans la puissance des hommes de g-énie et en particulier des poètes pour la découverte du vrai et du beau. Il y a des hommes privilé|a;-iés qui en vertu de leur génie propre, aperçoivent comme à la lueur d'un éclair les grands aspects de l'infini, les principes qui gouvernent l'évolution du monde et de la société.
.« Depuis Job jusqu'à Voltaire, tout poète a sa part de vision. Une certaine grandeur sidérale est attachée à cette folie. Dans cette démence auguste, il y a de la révélation. Être ce visionnaire possible et cependant rester le sage, c'est à cette faculté
La connaissance de Dieu nous arrive par ces deux voies : la contemplation, la méditation, la première concernant le monde exte'rieur, la seconde le monde intérieur.
« La contemplation nous révèle l'infini ; la méditation nous révèle réternité.... Or infini et éternel ce sont là les deux aspects de Dieu.
Poiir voir Dieu sous le premier aspect, nous regardons dans la création. Pour le voir sous le deuxième aspect, nous regardons dans notre âme; » ( I )
La création, dit plus loin Victor Hugo, est un palimpseste à travers lequel on déchiffre Dieu (2). 11 faut le deviner dans cet abîme dont l'épaisseur nous tente et où Ton pénètre d'autant plus avant qu'on possède plus de puissance d'esprit et une conscience plus épurée.
On n'a que le choix, dans les œuvres de Victor Hugo, des passages où il invoque la Nature en témoignage de Dieu, depuis ses premières publications presque purement littéraires jusqu'aux écrits philosophiques de la dernière période. Par de précédentes citations, nous savons déjà comment il
surhumaine qu'on reconnaît les suprêmes esprits. » {PosU Scriptum de ma vie, p. 266).
Victor Hug"0 se croyait un de ces g-énies, et il pensait qu'en lui le philosophe complétait le poète, à la manière du vates antique.
Ces considérations nous indiquent aussi pourquoi il a si souvent employé le procédé des visions et révélations pour le développement de ses idées.
(i) Post-Scriptum de ma vie, p. 185.
(2) Posf 'Script ittn de ma vie, p. 265.
s'élevait à Tidée du divin en face de l'immensité' du ciel et des flots comme devant les spectacles charmants que lui montraient les bois et les campagnes. Le vrai texte à lire, proclamait- il, c'est la Nature car la création entière :
« Compose en se croisant ce chiffre énorme : Dieu. » (i)
Et dans la Légende des Siècles :
« Dieu n*est pas !...
Vous n'avez donc jamais regardé la Nature?... Vous n'avez donc jamais erré dans les ravines? Vous n'avez donc jamais, parmi les fleurs divines, Respiré la brise en marchant....? » (2)
Ces poétiques apostrophes complètent d'autres morceaux où il montre Dieu attesté par l'existence même de la nature, des êtres et des forces qui la composent :
« Cependant il faut bien un axe à ce qu'on voit,
Et quelque chose étant il faut que quelqu'un soit. > (3)
Dans une des plus belles pièces des Contemplations, Hugo pose l'un en face de l'autre ces deux mondes, l'infini des astres, le cœur de l'homme. Le berger vivant dans la solitude est souvent un sage, « un penseur à l'âme ignorante »; à force d'être seul en face de la Nature, il n'y voit plus que Dieu. (4). Et cela s'explique, car « il ne faut pas
(i) Contemplations^ i"" partie, III-VIII.