III-XXX
s'imaginer que rinfîni puisse peser sur. le cerveau de rhomme sans s y imprimer » (i).
Il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder autour de soi rimmensité du ciel, en soi sa conscience et son cœur pour avoir la notion de l'existence de Dieu « l'infini vivant. » Quiconque croit au droit, au devoir, à l'amour, quiconque a un idéal et s'y dévoue, croit en Dieu, qu'il y consente ou non. Et Victor Hugo ajoute :
« La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe. Je sens de la chaleur, j'avance, c'est le bien; je sens du froid, je recule, c'est le mal. L'affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure quand je m'approche de lui. Je pense, je le sens près de moi; je crée, je le sens plus près; j'aime, je le sens plus près; je me dévoue, je le sens plus près encore... c'est de l'intuition. » (2)
Comme le remarque Guyau, la vraie preuve de Dieu pour Hugo, c'est la conscience morale, et en cela il peut être traité de Kantien qui s'ignore (3).
Ce caractère a naturellement frappé aussi le représentant le plus autorisé de la philosophie néokantienne ou criticiste en France, Renouvier, qui l'a souligné en différents endroits de ses études sur Victor Hugo. [Viclor Hugo le philosophe, p. 189 et
247)- Je sais, dit le poète.
(i) Post-Scriptum de ma vie, p. 229.
(2) Post-Scriptum de ma vie, p. 263.
(3) L'art au point de vue sociologique, p. 206.
« Je sais que l'inconnu ne répond à l'appel
Ni du calcul morose et lourd, n>i du scalpel;
Soit. Mais j'ai foi. La foi c'est la lumière haute.
Ma conscience en moi, c'est Dieu que j'ai pour hôte.
Je puis, par un faux cercle, avec un faux compas,
Le mettre hors du ciel ; mais hors de moi non pas. » ( i )
L'idée du bien est comme l'ancre qui nous assure la sécurité' dans le tumulte des éléments; c'est le sentiment du devoir qui nous donne la certitude qu'un témoin suprême nous observe et que notre existence ne sera pas perdue si elle est conforme à l'idéal que nous portons en notre âme.
« Regarde en toi ce ciel profond qu'on nomme l'âme : Dans ce g-ouifre, au zénith, resplendit une flamme; Un centre de lumière inaccessible est là. > (2)
En. un mot, « la conscience c'est Dieu présent dans l'homme. » (3)
Lorsque Victor Hugo proclame que Dieu ne peut être défini, il entend évidemment que notre esprit ne peut en avoir une idée adéquate, il proteste surtout contre l'anthropomorphisme des religions révélées, contre leur prétention de donner une figure à Dieu, de lui assigner des volontés particulières, de le faire parler, de l'accaparer au profit de leurs intérêts et de leurs passions; mais nous pouvons, à l'aide des données de la conscience, du sentiment, de la raison, éclaircir notre notion de Dieu, notamment le douer des attributs qui sont logiquement
(i) Année terrible, juillet y XII.
(2) Religions et Religion. — Conclusion,
(3) Post-Scriptum de ma vie, p. 165.
attachés à Tidée de TEtre suprême et comportent l'exclusion de toute limite.
11 y a même là pour Hugo une preuve de l'existence de Dieu semblable à l'argument que donnait saint Anselme :
« Un être qui ne peut avoir aucune qualité relative et qui a toutes les qualités intrinsèques existe nécessairement.
Dieu se démontre par son absolu. » (i)
Dieu est éternel, infini, parfait, et ces attributs, quoique possédant un caractère positif objectivement, ne sont pour notre esprit que des conceptions négatives; nous en admettons la nécessité, mais nous sommes incapables d'en pénétrer la réalité intime. La véritable impression que l'homme éprouve devant Dieu, c'est, comme l'évêque Myriel, des Misérables, l'éblouissement : son existence est perçue comme nous percevons la lumière, sentie comme l'air que nous respirons et qui entretient notre vie.
Dieu nous apparaît d'abord comme identique à l'Être; il est l'être essentiel, universel, illimité.
« Dieu est, mais nulle bouche humaine
Ne peut balbutier distinctement ce verbe !
Il est ! il est ! il est ! il est éperdùment ! . . .
Il est! Contentez-vous du monde, cet aveu! -» {2)
Même note dans le poème Dieu :
« Il est. Qu'est-il? Renonce!
L'ombre est la question, le monde est la réponse. Il est. »
(i) Post-Scriptum de ma vie, p. 194.
(2) Religions et Religion, Y.
Dieu est le fond de tout, TX du monde, le grand réel et le grand inconnu :
« C'est lui l'axe invisible autour duquel tout vibre,
Et Toscillation dans l'immobilité. . .
L'être sans cesse en lui se forme et se dissout. »
Il constitue la substance unique dont tous les corps et les êtres tirent leur propre existence :
« C'est le vivant, le vaste épanoui ! . . .
D'où l'univers jaillit en rayons infinis.
Il regarde et c'est tout
Et cet être qui voit, ayant toujours été, A toujours tout créé de toute éternité. » (i)
Rien n'existe hors de lui et sans lui:
« L'étincelle de Dieu, l'âme est dans toute chose. . . . . . Dieu ! l'âme unique est dans tout et traverse L'âme individuelle en chaque être diverse. » {2)
Si Dieu est immanent à TUnivers, s'il est le substratum commun de tout ce qui existe, il n'en a pas moins une personnalité, et il est vraiment le Moi de l'univers. Victor Hiigo a parfois tente' une démonstration en règle de cette affirmation.
Dans les Misérables il montre que la personnalité est la condition même d'une infinité réelle : « Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait sa borne. » C'est-à-dire que la conscience humaine, se concevant sans être conçue par l'infini, le limiterait; de plus, la volonté humaine pourrait, en niant l'idéal.
(i) Dieu, II-VIU.
(2) Dieu, II-VII.
lui enlever quelque chose de sa réalite', au moins pour elle, le chasser d'elle-même ; il ne serait donc pas infini. « En d'autres termes, conclut Victor Hugo, il ne serait pas. Or il est. Donc il a un moi. ■Ce moi de l'infini, c'est Dieu. » (i)
Ailleurs, comparant l'infini qui est en nous à l'infini qui est hors de nous, il se dit : « Si les deux infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en bas. Le moi d'en bas, c'est l'âme; le moi d'en haut, c'est
Enfin, il arrive à la même conclusion quand il critique la philosophie allemande de la volonté' :
« Une école métaphysique du Nord a cru faire une révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le mot Volonté. Dire : la plante veut ; au lieu de : la plante croît; cela serait fécond, en effet, si l'on ajoutait : l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en sortirait ceci : la plante veut, donc elle a un moi ; l'univers veut, donc il a un Dieu. »
En rapportant ces diverses discussions, Guyau ajoute qu'il y a certainement dans toutes ces intuitions et rêveries de poète de quoi faire penser (3).
Ainsi, Victor Hugo n'aboutit nullement au panthéisme; il croit que Dieu esta la fois immanent à l'univers et doué d'une personnalité distincte. Le
(i) Misérables,T. I, p. 61.
(2) Misérables, T. III, p. 293.
(3) Art au point de vue sociologique , p. 204-205.
poète résume en cette pièce si connue de V Année Terrible, adresse'e à un évêque qui l'appelait athée, ridée qu'il se fait de Dieu :
« S'il s'ag^it de l'être absolu qui condense
Là-haut tout l'idéal dans toute l'évidence,
Par qui, manifestant l'unité de la loi,
L'univers peut, ainsi que l'homme, dire : Moi,...
S'il s'agit de ce tout vertigineux des êtres
Qui parle par la voix des éléments, sans prêtres...
Loi, Vie, Ame, invisible à force d'être énorme.
Impalpable à ce point qu'en dehors de la forme
Des choses, que dissipe un souffle aérien.
On l'aperçoit en tout sans le saisir en rien ;
S'il s'agit du suprême immuable, solstice
De la raison, du droit, du bien, de la justice,,..
Qui, clarté hors de nous est en nous conscience...
S'il s'agit du principe éternel, simple, immense.
Qui pense puisqu'il est, qui de tout est le lieu.
Et que, faute d'un nom plus grand, j'appelle Dieu,
Alors tout change...
Et c'est moi le croyant. » (i)
Cependant cette énumération est incomplète et laisse de côté la conception fondamentale de Victor Hugo concernant la nature divine, c'est-à-dire la croyance que Dieu est avant tout amour. En effet :
« Tout le cri, tout le bruit et tout l'hymne de l'homme Avorte à dire Dieu! Le baiser seul le nomme. » (2)
Que l'Être soit amour, voilà le principe auquel se ramène la métaphysique de Victor Hugo et dont ses œuvres s'inspirent constamment.
Dans la Fin de Satan il écrivait :
(1) Novembre, IX.
(2) Dieu, II-VIIL
« Oh! Tessence de Dieu, c'est d'aimer...
Dieu, Centre aimant du monde, à ses fibres divines
Rattache tous les fils de toutes les racines...
Pour lui, créer, penser, méditer, animer.
Semer, détruire, faire, être, voir, c'est aimer. » (i)
Dans le poème Dieu il insiste sur cette qualité primordiale de Têtre absolu et montre que l'amour absorbe la justice, celle-ci n'étant que relative à notre intelligence finie.
« Ame ! être c'est aimer. Il est. C'est l'être extrême. Dieu, c'est le jour sans borne et sans fin qui dit : j'aime... 11 n'est point juste; il est. Qui n'est que juste est peu. La justice, c'est vous, humanité; mais Dieu Est la bonté. Dieu branche où tout oiseau se pose ! Dieu, c'est la flamme aimante au fond de toute chose.. »
En voyant Dieu juste, on n'aperçoit qu'un côté de sa nature :
« L'infini qui dans l'homme entre, devient justice,
La justice n'étant que le rapport secret
De ce que l'homme fait à ce que Dieu ferait. »
mais Dieu étant l'absolu, que ferait-il d'un rapport?
« Non, tout dans sa bonté calme vient s'engouffrer. » (2)
C'est cette conception de l'essence divine qui provoque des pensées dans le genre de celle-ci :
« S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait. »
C'est elle, nous le verrons plus loin, qui déter-
(1) Liv. IV-III.
(2) Dieu, II- VIII.
mine les idées de Victor Hugo sur la sanction des actes humains après la mort.
C'est elle enfin, qui se retrouve dans ses opinions sur l'importance morale de la bonté, qui influe sur les règles de conduite qu'il a préconisées en matière politique et sociale et qui a fait de lui l'apôtre infatigable de la pitié, de la douceur, de la fraternité.
En résumé, la notion de Dieu s'impose à la fois à l'intelligence comme l'Infini, l'Inconditionné, le Principe suprême en qui se condense tout l'Être, l'Idéal qui doit régir tout vouloir, et à la sensibilité comme le Centre où l'Amour se trouve porté à son expression absolue.
Au point de vue physique ainsi qu'au point de vue moral. Dieu, Ame-Force (i) qui réunit toutes . causes de mouvement, source de Vie unique d'où procède toute existence, est semblable à un aimant vers lequel seraient attirés tous les êtres particuliers, et le poète donne en ce vers la formule dernière de la façon dont Dieu se révèle au monde :
« Dieu n'a qu'un front: Lumière! etn'a qu'un nom: Amour. » (2)
De cette formule à laquelle aboutit la théodicée de Victor Hugo découleront ses opinions sur le monde et sur les rapports du monde avec Dieu, sur le but assigné à l'activité des êtres en général et spécialement à celle de l'homme, soit comme individu, soit en société.
(1) Post-Scriptunt de nia vie^ p. 194.
(2) Dieu, II-VIII.