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CHAPITRE III

Le Monde.

Le monde procède de la substance divine. — Tout est composé d'âmes. — Échelle des êtres. — Causes de la différenciation de Dieu et du monde et de la diversité des êtres créés : théorie de la chute.

Dieu étant l'être unique, absolu, toute existence émane nécessairement de lui. Le monde est sa création ; il continue cette création sans fin ni trêve, et elle n'enlève rien à son infinité.

Hugo a traduit cette pensée en beaux vers dans la Légende des Siècles,

« O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve» Créateur qui n'a pas de relâche et de trêve !

Œil sans paupière et sans sommeils !

Éternel jet de vie ! âme jamais fermée !

Gouffre mystérieux d'où sort une fumée

D'hommes, d'êtres et de soleils. » (i)

Les êtres créés ne sont donc que des émanations de l'Être divin, des portions limitées de sa substance :

« Tous les êtres sont Dieu, tous les flots sont la mer. » (2)

(i) Plein ciel.

(2) Dieu, II-VII.

Le monde e'tant issu de la substance divine n'est compose' que de substances spirituelles à des degre's divers de perfection intrinsèque. Il n'y a pas à proprement parler de matière, il n'y a que des âmes :

« Tout vit. Création couvre métempsychose...

L'étincelle de Dieu, l'âme est dans toute chose. * (i)

Plus loin il répète : rien n'existe que Dieu et les âmes :

« La matière n'est pas et l'âme seule existe. » (2)

Cette théorie est plus connue par le splendide début de Ce que dit la Bouche d'Ombre, où le poète affirme :

« Que tout a conscience en la création, »

Et qu'un grand dialogue est toujours engagé entre les choses et l'être :

« Tout dit dans l'infini quelque chose à quelqu'un ;

Une pensée emplit le tumulte superbe.

Dieu n'a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe. »

Et pourquoi :

« C'est que vent, onde, flammes, Arbres, roseaux, rochers, tout est! tout est plein d'âmes. »

Les différences existant entre les êtres créés tiennent à leur plus ou moins de perfection actuelle

(1) Dieu, II- VII.

(2) Dieu, Il-Vin.

par rapport à Dieu : le plus bas degré est occupé par ce que nous appelons la nature brute, la matière; c'est là que prédominent les forces aveugles génératrices du mal physique et moral. Le groupe des êtres organisés vient au dessus : il est indéfini et comporte des êtres plus parfaits que l'homme, lequel tout en formant le sommet de la série visible en notre planète, est l'intermédiaire entre les séries inférieures et celles à partir desquelles commencent les êtres supérieurs.

Il n'y a du reste pas de différence de nature entre ces diverses séries qui sont simplement composées d'êtres ayant passé d'un groupe inférieur à un groupe plus élevé, ou inversement. L'homme, par exemple, vient d'en bas, et peut s'élever de plus en plus en s'épurant sans cesse.

C'est pourquoi Victor Hugo se représente l'ensemble des êtres sous la forme d'une échelle qui va de la matière jusqu'à Dieu par des degrés ininterrompus. Entre autres passages, cette idée se trouve précisée dans une pièce de l'œuvre posthume la Dernière gerbe où sous ce titre : les Degrés de rcchelle, il montre cette succession des êtres en termes imagés.

L'âne, dit-il, est maltraité par l'homme qui ajoute ainsi à sa misère naturelle.

« Et cependant l'ortie, à ses pieds, sur la routé, Liée au sol tandis qu'il va, vient, passe et broute. Muette, ne pouvant fuir ni changer de lieu, Tremblante sous la dent de l'âne, le croit dieu. ^>

Plus bas,

« Le caillou, sourd, stérile, informe, inerte, froid, Sent au dessus de lui la plante frémir, vivre. Fleurir dans la clarté dont l'infini s'enivre. Et croître et s'abreuver au souffle universel. »

On peut descendre encore et trouver des jaloux de la pierre; si Ton monte au contraire, on voit l'homme :

« Cet élu de la force et de la majesté. »

Cependant l'homme reste prisonnier de la pesanteur et obéit à son milieu. Avec ses appétits bas, sa chair et ses sens tyranniques,

« L'homme, roi pour la brute, est un forçat pour l'ange. »

A son tour,

« L'ange errant dans vos cieux comme dans une mer. Est lui même la nuit, l'inférieur, l'enfer, Pour l'immense archange ivre et ruisselant d'aurore. Espèce d'aigle — monde et d'oiseau météore. »

Mais d'où provient que les êtres créés se trouvent ainsi à des étapes différentes de la voie qui mène à

C'est ici que doit intervenir la théorie de la chute qui tient une place très grande dans l'œuvre de Victor Hugo. Elle est particulièrement développée dans la pièce Ce que dit la Bouche d'Ombre que l'on peut regarder comme contemporaine du poème Dieu, ainsi, du reste, que toute la seconde partie des Contemplations,

Dans Ce que dit la Bouche d'Omhre, Hugo parle en effet du monde-châtiment, de la vie universelle-

ment répandue, de l'ascension du monde vers Dieu, de Timpossibilite' de Tenfer éternel, etc. presque dans les mêmes termes que dans le poème Dieu. Cependant ce dernier ouvrage est d'allure plus philosophique que la pièce des Contemplations qui sacrifie un peu trop, par endroits, à l'imagination poétique.

Dieu, dit le poète, n'a créé que l'être impondérable, beau, radieux,, mais imparfait, sinon la création parfaite, confondue avec le Créateur :

« à force de clarté En lui serait rentrée et n'aurait pas été.... Donc Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal. »

Au milieu de la splendeur originaire de la création, « la première faute fut le premier poids »; ce poids entraîna l'ange dans sa chute.

« Le mal était fait. Puis, tout alla s'aggravant;

Et l'éther devint l'air, et l'air devint le vent;

L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme.

L'âme tomba, des maux multipliant la somme,

Dans la brute, dans l'arbre, et même au-dessous d'eux.

Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux....

Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.

Le mal c'est la matière. Arbre noir, fatal fruit. »

L'ombre qui suit l'homme est la manifestation du corps, de la matière inférieure. Elle lui dit :

« Je suis l'être d'infirmité ; Je suis tombé déjà, je puis tomber encore.... Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal. »

Ces vers ont été cités par Renouvier comme un développement en langage de la poésie de ses

propres hypothèses métaphysiques sur l'origine du mal. L'exposition sommaire des opinions de Renouvier sera donc le meillleur commentaire que nous puissions donner des idées de notre poète.

Pour expliquer rationnellement le monde actuel où prédomine le mal, Renouvier suppose un état initial pacifique et parfait dans lequel le monde formait un organisme universel comportant des individualités libres qui agissaient directement et souverainement sur toutes les forces capables de se manifester dans ce milieu.

La déchéance s'est introduite dans cet organisme, société originairement parfaite de vivants sensibles, intelligents, à forme psychique humaine, par une usurpation de droits mutuels de la part de ces agents libres du monde primitif. De là des réactions défensives et une lutte qui fut énorme dans ce monde où toutes les puissances de la nature ont pu être déchaînées et employées. Le résultat de ce conflit ne pouvait être que « la perte de la puissance même qui a servi au mal et que la libération des éléments, affranchis de l'organisme où ils étaient enchaînés. »

« Le changement des conditions est radical; un mot le résume : les milreux, les propriétés des éléments étaient soumis aux personnes; les personnes sont maintenant soumises à ces milieux et à ces propriétés. La première des propriétés est la pesanteur....

C'est ainsi qu'on peut dire en langage poétique.... que la pesanteur est une forme de la déchéance,

quoiqu'elle soit au fond une propriété de la matière, et la matière une condition de tout organisme, l'organisme le mode général des relations des consciences, Tinstrument de la sensibilité... La poésie traduit en images familières de personnifications et de métamorphoses les mêmes sentiments dont la raison cherche un accord possible avec les lois réelles de la nature. » (i)

L'exposition d'après un penseur tel que Renouvier de cette théorie de la chute , antique il est vrai, mais rajeunie et mise au point des idées modernes, montre combien les opinions de Victor Hugo sont loin d'être aussi négligeables qu'on s'est plu souvent à le déclarer.

Nous n'avons pas ici à faire la critique de l'hypothèse de la chute originelle. Il faut reconnaître que cette hypothèse est à certains égards séduisante et qu'elle se présente assez naturellement à l'esprit comme une explication du mal dans le monde et de l'imperfection des êtres qui le composent, sans que l'on soit obligé de considérer Dieu comme l'auteur direct de ce mal et le bourreau de ses propres créatures. Elle permet de voir dans l'évolution pénible de l'humanité un rachat, une expiation, qui donne un caractère moral à la souffrance. Ajoutons qu'elle se plie fort bien aux caprices de l'imagination.

Nous, comprenons donc que Victor Hugo l'ait adoptée, mais en pareille matière, on ne saurait

(i) Principes de la Nature^ ch. XII.

s'attendre à ce que ses conceptions soient à l'abri de toute obscurité et de toute contradiction. Ainsi la croyance à une chute originelle et universelle du monde s'accorde mieux avec l'idée d'un monde limite' dans le temps et dans l'espace, comme l'admet Renouvier en s'appuyant sur l'impossibilité' du nombre infini réalisé, qu'avec l'idée, plus philosophique au fond, de Victor Hugo, qui croit à l'éternité aussi bien qu'à l'infinité du. monde et de la création, et, de plus, à la continuité toujours renouvelée de la création.

D'autre part, Hugo semble s'être laissé plutôt entraîner par les séductions de la poésie que guider par le raisonnement philosophique, quand dans la deuxième partie des Contemplations, notamment dans la pièce N° VI du livre VI et dans Ce que dit la Bouche d'Ombre, il représente non seulement les plantes, mais encore des objets inertes aussi dépourvus d'unité réelle que le sont les cailloux, les rochers, la pierre des tombes, la hache du bourreau, comme retenant prisonnières les âmes des grands coupables restées personnelles et conscientes de leur abjecte situation.

Aussi Victor Hugo est-il amené à faire de notre terre le lieu de rendez-vous de toutes les âmes punies de l'univers :

« Ici vient aboutir de tous les points du ciel La chute des punis, ténébreuse traînée. »

Cette fantaisie peut prêter à de belles envolées poétiques, mais elle s'explique peu de la part d'un

penseur pour qui la terre n'est qu'un des globes innombrables qui peuplent l'espace infini.

Renouvier estime que l'hypothèse de la pensée restant « incluse dans les corps arrive's à l'inertie, au lieu d'aller s'abaissant dans la descente jusqu'à l'évanouissement de la conscience, est manifestement d'origine mytho-poétique et non mythophilosophique, et qu'elle sert surtout à Victor Hugo à exprimer des sentiments moraux, à obtenir des effets de terreur. » (i)

D'ailleurs Hugo lui-même paraît l'avoir compris, car le poème Dieu exprime ses idées sous une forme plus sobre et plus philosophique que dans les Contemplations :

« Tout être quel qu'il soit,...

Est un esprit traînant la forme qu'il s'est faite... Oui, bête, arbre, rocher, broussaille du chemin. Tout être est un vivant de l'immensité sombre. L'homme n'est pas le seul qui soit suivi d'une ombre ; Tous, même le caillou misérable et honteux.

Ont derrière eux une ombre, une ombre devant eux. Tous sont l'âme, qui vit, qui vécut, qui doit vivre, Qui tombe et s'emprisonne, ou monte et se délivre. Tout ce qui rampe expie une chute du ciel.

La pierre est une cave où rêve un criminel. » '2).

On peut admettre qu'en réalité Victor Hugo professe un monisme spiritualiste dans lequel les différences entre les modes particuliers de l'être sont expliquées par la théorie de la chute première et celle de la responsabilité toujours agissante des

(i) Vie for Huffo le Philosophe, pp. 49 et 371 (2 Dieu, II-VII.

créatures. L'être est essentiellement impondérable et la matière n'a d'existence qu'en tant que limite : matière, pesanteur, ombre, limite, mal, tous ces termes sont synonymes, et la quantité de matière est toujours adéquate à la quantité de mal que renferme la Création à un moment donné.

Le mal a de la sorte une origine morale, et si le monde est en proie à la douleur et à l'ombre, c'est parce qu'il représente un monde déchu, un monde puni, parce qu'il est « le Monde Châtiment. »

« Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.... Par moments on entend, dans la profondeur sourde, Les efforts que les monts, les flots, les ourag-ans. Les volcans, les forêts, les animaux brig-ands, Et tous les monstres font pour soulever le pêne, . Et sur cet amas d'ombre et de crime et de peine, Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu. » ( i )

Comme tout se tient dans l'univers, le mal physique a la même origine que le mal moraL L'ombre est un mal au même titre que l'ignorance; une tempête égale un crime. Car partout est une âme, et les éléments matériels eux-mêmes ne sont déchaînés hors de l'ordre et de l'harmonie que parce qu'ils représentent le mal attaché au degré le plus bas de l'être. Toute cette nature inférieure étant la plus éloignée de Dieu est celle oii la chute a été la plus profonde, où les puissances de destruction s'exercent avec le plus de violence. C'est le côté ténébreux où dominent les forces brutales et qui retarde l'ascension vers la lumière

(i) Ce que dit la Bouche d'Ombre.

6o LA PHILOSOPHIE DE VICTOR HUGO

et l'amour. On s'explique pourquoi Victor Hugo Insiste si souvent sur la solidarité étroite qui unit les êtres animés, y compris Thomme, entre eux et avec le reste de l'univers, et en outre, use avec tant de force de ces personnifications énormes qui prêtent aux objets inanimés, aux éléments, comme une volonté sourde, parfois bienveillante, le plus ordinairement hostile :

* Ah ! n'est-ce pas, Dieu sublime, Dieu qui fit l'arche et le pont, Que tout naufrage est un crime Et que quelqu'un en répond?

S'il manque une seule tête, Tu puniras la tempête ». (i)

Une des pages les plus célèbres de ses romans, en cet ordre d'idées, est la description d'une tempête dans r Homme qui rit, La tempête est pour lui le cri qui sort de la matière, le rugissement de l'abîme, l'immense voix bestiale du monde. « Les autres voix expriment l'âme de l'univers ; celle-ci exprime le monstre. C'est l'informe hurlant. C'est l'inarticulé parlé par l'indéfini.... Par moments on entrevoit une revendication de l'élément, on ne sait quelle velléité de reprise du chaos sur la création ». (2)

Nous reviendrons ailleurs, à propos de la pitié suprême comme à propos des opinions de Victor Hugo sur la religion, sur les conséquences de la pénétration réciproque du monde physique et du monde moral. 11 nous suffit de la constater ici à

(i) Les quatre Vents de l'Esprit, III-40.

(2) i«^- partie, II-7.

LE MONDE 6l

Tappui du caractère général du mal sous toutes ses manifestations dans notre monde déchu.

Ce monde doit-il rester voué à la déchéance, au mal, à Tombre, ou au contraire peut-on espérer qu'il remontera vers Dieu? Quelles prévisions pouvons-nous légitimement former sur l'avenir du monde? En un mot, quelle solution pouvons-nous trouver au problème du mal? Les chapitres suivants auront pour but de montrer à quoi ont abouti les méditations de Victor Hugo sur ce vaste sujet.

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