‹ La philosophie de VoltaireChapitre 10 sur 196 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

grands, dupé par des fourbes, trahi par de lâches amis, calomnié et poursuivi sans cesse, il ne trouve le repos que sur la fin de ses jours à la campagne, parmi ses bœufs *, qui lui font des mines. Disciple de Pythagore, dans^ la tempête, il adore l'écho. « Vive^ la campagne, ma chère nièce; vivent les terres et surtout les terres libres où Ton est chez soi maître absolu, et où Ton n'a point de vingtièmes à payer! C'est beaucoup d'être indépendant; mais d'avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir fait la Henriade.y) «Le monde * est un grand naufrage; la devise des hommes est : sauve qui peut. )) C'est bien là son dernier mot sur le monde, et le résumé de la sagesse humaine. Mais, une fois sauvé, que faire? Se réjouir, sans nul souci des malheureux que battent les vents contraires, et laisser aller les choses comme elles vont, content d'échapper à la fortune ? Voltaire le dira : (( J'en reviens^ toujours à Candide : il faut finir par cultiver son jardin ; tout le reste, excepté l'amitié, est bien peu de chose ; et encore , cultiver son jardin n'est pas grand'choso. » Ailleurs, c'est mieux encore : c( Mon Dieu, que si j'ai * de bon foin celte année, je serai heureux ! » Ne croyez pas ses paroles, et croyez sa vie. Quoi qu'il en dise, la destinée de l'homme n'est pas de cultiver son jardin ; il ne l'a jamais cru. La liberté l'a visité' déjà vieux, mais non désarmé : Libertas quœ sera tamen respexit, sed non inermem. Pourquoi donc ces armes? Ce n'est déjà plus là

1 Lettre à d'Arg., 176i, t. VI, p. 66.

2 Lellreàd'Al., 1774, p. 657.

3 Lcllre à M«"e de Fonlaine, 1761, l. VI, p. 59.

* Leliie au chcv. de R...x, 1760, t. Y, p. 527, clpa«5tm.

5 Lellre à d'Argenlal, 1763, t. VII, p. 42.

6 Lettre ù d'Arg., 1760, l. V, p. 595

7 Lettre à Algarotli, 1760, t. V, p. 369.

INTRODUCTION. xxv

Candide. Est-ce Candide encore qui envoie* du pied des Alpes à Paris des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots? A quelle époque de sa vie Voltaire a-t-il été plus actif, plus audacieux, a-t-il remué plus fortement le monde qu'il avait déserté? Mais, pour le remuer, il ne faut pas proclamer qu'on le remue, et le doux Candide ne sera jamais soupçonné.

L'étrange roman. dont il est le héros est bien un portrait réduit de l'humanité, comme la voyait Voltaire; mais, qu'on ne l'oublie pas, c'est aussi un livre de polémique, armé en guerre contre l'optimisme de Leibniz, de Pope, de Shaftesbury et de Bolingbroke, principalement contre Leibniz, le premier et le plus grand, avec qui Voltaire avait bien d'autres querelles. Dans plus d'un écrit il combat l'optimisme par la raison, dans son poëme sur le désastre de Lisbonne par le sentiment, ici par le ridicule. Il pensait que le ridicule^ vient à bout de tout; que le ton ' de la plaisanterie est, de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément; qu'on doit être sûr du succès quand on se moque gaiement de son prochain. Sa prière à Dieu est originale; «0 Dieu* des bons esprits! Dieu des esprits justes. Dieu des esprits aimables, répands ta miséricorde sur tous nos frères, continue à confondre les sots, les hypocrites et les fanatiques ! Plus nos frères feront de bons ouvrages, en quelque genre que ce puisse être, plus la gloire de ton saint nom sera étendue. Fais toujours réussir les sages, fais siffler les impertinents.»

1 Lettre à Mme du Deffand, 1 760, t. V, p. 490.

2 Lettre à d'Al., 1766, p. 354.

3 Lettre à M^e du Deffand, 4 766, t. VIII, p. 325 ; — lettre à Helvétius, 4 763, t. VII, p, 86.

* Lettre à M. Saurin, 1761, t. VI, p. 44j — lettre à Damilaville, 4 767, t. VIII, p. 548.

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