XXVI INTRODUCTION
«Je ne me^ souviens plus, dit-il quelque part, quel était Thonnête homme qui priait Dieu tous les matins que ses ennemis fissent des sottises. » Il le connaissait pourtant bien.
Il savait la puissance de cette arme du ridicule, il l'avait assez essayée; il la mit au service de ce qui lui semblait être le vrai. Il porta des coups terribles sans doute; mais quand on se bat, il ne faut pas se battre mollement. La modération louable qui dans un duel entre hommes s'arrête au premier sang, n'est pas de mise dans un duel entre doctrines ennemies; des engagements qui se reprennent toujours, qui ne décident jamais rien, sont funestes à la vérité. Platon n'a pas craint de blesser la sophistique, ni Pascal le jésuitisme. Dans de telles luttes, l'ironie tempérée n'est qu'impuissance.
Comme on reconnaît bien, dans Candide ^ la main qui a fait ]3i Diatribe du docteur Âkakia, cette raillerie cruelle qui exila Le Franc de Pompignan dans sa province, empoisonna le reste des jours de Maupertuis, fit huer Fréron par le public de tout un théâtre, et, quoique injuste, peutêtre, l'accable encore aujourd'hui. C'est le secret, formidable en France, d'attacher à un système, à un personnage, un mot qui désormais fait corps avec lui. Parle-t-on devant quelqu'un des cantiques sacrés de Le Franc de Pompignan, ah ! oui, répond-il aussitôt :
Sacrés ils sont, car personne n'y touche.
Se présente -t-il à la cour, le dauphin lui-même répète le vers :
El l'ami Pompignan pense être quelque chose.
' Lellrc à d'Al., 17G5, p. 307,
INTRODUCTION. xxvii
Les laquais fredonnent le refrain :
Vive le Roi et Simon le Franc , Son favori.
Si on n'a lu YAkakia, on ne se fait pas une idée de ce que peut la malice humaine. C'est toujours, il est vrai, le même ridicule qui revient, toujours la malheureuse entreprise de disséquer des cervelles de Patagons pour connaître la nature de Tâme î de creuser un trou jusqu'au centre de la terre pour connaître ce qui s'y passe ; la pensée étrange que la mort n'est que la maturité des animaux, et que pour empêcher un homme de mûrir, il faut l'enduire de résine; mais cette même plaisanterie est toujours nouvelle par le lieu où elle est placée, par la fable qui l'introduit. Comme ces motifs de musique, qui reviennent les mêmes par des chutes diverses, elle s'empare de l'oreille et s'imprime dans l'esprit. Dans Candide aussi, ce n'est qu'un mot, qui reparaît à chaque page, à chaque infortune nouvelle : c( Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. » Du roman il a passé dans le monde, dans la conversation, on l'a répété sans en connaître l'origine, il est devenu populaire, et l'optimisme, qui avait tenu contre des arguments énormes , a été tué par ce petit mot.
Est-ce à dire que Voltaire soit pessimiste? Non ; il répétait après Leibniz que Dieu a choisi le meilleur monde, c'est-à-dire le plus sage; mais il ne pensait pas pour cela que nous vivons dans l'ordre et le bonheur. « La fm ^ de la vie est triste, le commencement doit être compté pour rien, et le milieu est presque toujours un orage. » La condition de l'homme ici-bas lui paraissait tout simplement
1 LeUie à d'Arg., 1768, l. IX, p. 149.