‹ La philosophie de VoltaireChapitre 9 sur 196 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

les excès des partis, le renversement de la justice, au lieu de nous frapper douloureusement, de nous irriter, de nous armer, nous laissent le cœur froid, la volonté inerte, et n'ont de contre-coup que dans notre raison inaltérable. L'optimisme de Leibniz risque donc d'engourdir et l'intelligence et la sensibilité. Il ne produit ces effets ni toujours ni partout entièrement ; ils en sont une conséquence extrême, mais naturelle, et il est naturel aussi qu'on tente de les prévenir. Enfermé dans l'optimisme qui l'enchante, Leibniz n'entend pas les gémissements de l'humanité : ni cette plainte partie de rOrient : « L'homme né de la femme vit peu de jours, tout pleins de misères » ; ni ce soupir mélancolique de la riante Grèce : « Le mieux pour l'homme est de ne pas naître, et, quand il est né, c'est de mourir » ; ni enfin, tout près de lui, Bossuet qui remercie Dieu d'avoir mêlé une goutte de joie à la vie humaine, pour en tempérer l'amertume infinie. Il oublie les maladies de l'intelligence et de la liberté, tant d'erreurs, tant de doutes, la volonté se débattant entre l'ivresse des passions et l'impuissance. El pourtant, c'est là l'homme éternellement.

Ce que Leibniz n'entend pas et ne voit pas, Voltaire le voit et l'entend : de là Candide. En un sens, c'est un livre diabolique; il semble voir l'Esprit du mal lui-même qui enveloppe les hommes dans un réseau inextricable de folies et de misères, et se rit de leur peine. La fin adoucit cette impression ; après tant d'infortunes, les héros, ou si l'on veut, les victimes, trouvent un bonheur estimable dans la solitude et la médiocrité, cultivant en paix leur jardin. M. Cousin ^ a dit : « Espérons que ce triste livre n'exprime

1 Cours de Tbisloire de la philosophie moderne.

INTRODUCTION. xxm

qu'une opinion passagère, un de ces moments d'humeur qu'aura traversés Voltaire lorsqu'il errait, comme il le dit, dans le labyrinthe du problème de la liberté. » Il nous encourage à l'espérer, il ne l'affirme pas; on reconnaît là le tact du critique. En effet, c'est bien l'opinion constante de Voltaire sur la vie humaine (sa correspondance entière en fait foi), et l'impression qu'il a emportée de son long voyage dans le monde: «Après avoir bien réfléchi* à soixante ans de sottises que j'ai vues et que j'ai faites, j'ai cru m'apercevoir que le monde n'est que le théâtre d'une petite guerre continuelle, ou cruelle, ou ridicule, et un ramas de vanité à faire mal au cœur... Les hommes sont tous Jean qui pleure et qui rit ^ ; mais combien y en a-t-il malheureusement qui sont Jean qui mord, Jean qui vole, Jean qui calomnie, Jean qui tue!... Il y a^ des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d'horreur si on la regardait toujours par ces côtés. )) Il peint* d'abord le genre humain de profil dans la première édition de V Histoire générale; dans une autre, de trois quarts ; Candide le peint de face et en raccourci. C'est l'Enfer de Dante remonté sur la terre, Tartarus hic nobis est. Son expérience personnelle est là; insulté par un grand seigneur, puis battu par ses valets, et contraint de dévorer cet affront , emprisonné à la Bastille pour des couplets qu'il n'avait pas faits , forcé d'abandonner la France , privé par la mort d'une ancienne et douce affection, éprouvant trois années près du roi de Prusse, et toute sa vie avec le duc de Richelieu etses pareils, l'amitié difficile des

i Lettre à Mme du Deffand, 1761, t. VI, p. 62.

2 Lettre à Mme du Deffand, 1771, t. X, p. 444.

3 Lettre à M. Pinto, 1762, t. VI, p. 456.

* Lettre à d'Al., 1 763, p. 220 ; — à d'Arg., 1 761 , t. VI, p. 65.

Page 1